Septième entretien. Ornements de l'histoire

SEPTIEME ENTRETIEN.
OrnemensOrnements de l'Histoirehistoire.

Le lendemain, dès le matin, Euphorbe, en entrant dans son cabinet, y trouva son ami occupé à parcourir ses livres. Vous ne savez pas, dit celui-ci, à quel objet je pensoispensais en vous attendant. J'admiroisadmirais la justesse de cette inscription que vous avez fait graver au-dessus de la porte ; tantùmtantum series juncturaque pollet !11La citation provient de l'Ars poetica d'Horace, v. 242. Ce vers et le suivant se trouvent cités sur la page de titre du premier volume de l'Encyclopédie des Arts et des métiers, en 1751. Outre le choix des livres, que vous avez rassemblez ici, il est difficile d'y mettre un plus bel ordre.

Une bibliothèque sans arrangement, reprir Euphorbe, devient presque inutile, par la difficulté que l'on éprouve à trouver les différensdifférents volumes que l'on cherche. D'ailleurs cette confusion choque la vue des gens de goût.

[p.] En effet, poursuivit Timagene, dans tout ce qui est fait pour plaire, la principale beauté vient d'un certain accord, d'une disposition heureuse, qui de plusieurs parties forme un tout gracieux, &et dont les justes proportions ravissent nôtrenotre admiration. C'étoitétait là, sans doute, ce que vous entendiez hier, lorsque vous mîtes l'ordre à la tête des ornemensornements propres au récit historique.

Je ne suis pas étonné, repartit Euphorbe, que ce mot vous ait frappé. Un militaire est, pour ainsi dire, naturalisé avec l'ordre : il en sent tout le prix. Si cet ordre est indispensable dans la conduite d'une armée, il est aussi le premier &et le plus utile ornement de l'histoire. Elle lui doit cette variété, dont nous avons déjà reconnu la nécessité dans toute espèce de récit. Le dernier Auteurauteur de là vie de Louis XIII, suffit pour nous en donner la preuve. Pour épargner à son lecteur l'ennui que doit produire naturellement le détail trop uniforme des guerres qu'il est obligé de rapporter, il quitte de temps en temps les armées ; il revient à sa cour, &et fixe nos ieuxyeux sur les cabales des grands, &et sur ses intrigues du cabinet. Au milieu des combats &et des siègessiéges, qu'il est forcé de décrire, [p.] il ne perd jamais de vue un ministre habile, qui lutte sans cesse contre la foiblessefaiblesse de son prince &et la jalousie des grands, autant que contre les ennemis de l'état. Ce n'est point une énumération séchesàche &et fatigante de batailles, de campemenscampements &et d'opérations guerrieresguerrières. Nous voyons le jeu de la machine ; mais nous appercevonsapercevons en même- temps le ressort qui la fait mouvoir. DelàDe là naît l'intérêt, autre avantage plus précieux encore de cette disposition habile, dont nous parlons.

N'est-ce point cette adresse, ajouta Timagène, cet admirable enchaînement de projets, d'intrigues, d'événemensévénements, qui rend si intéressante l'histoire de la conjuration contre VeniseHistoire de la conjuration contre Venise, écrite par l'abbé de Saint-Réal ? Point de tableau dont l'ordonnance soit aussi heureuse. L'Auteurauteur fait d'abord connoîtreconnaître ses principaux personnages. Leurs caracterescaractères sont bien peints. Les détails de la conjuration sont présentés avec netteté, &et dans leur place naturelle : le manégemanège des conjurés, la politique de la cour d'Espagne, tout se développe sans embarras. Les reflexions naissent du sujet. Mais sur-toutsurtout il ne laisse point entrevoir le succès. C'est au moment où l'entreprise va s'exécuter, [p.] que toute la trame se découvre. L'esprit a toujours été en suspens, &et l'émotion que lui cause cet événement inattendu, fait sur lui le même effet que la catastrophe d'une tragédie.

Ce sont là de ces ouvrages qu'on lit toujours avec un nouveau plaisir, reprit Euphorbe. L'abbé de Vertot excelle aussi dans cette espèce d'enchantement ; &et s'il n'eût pas quelquefois sacrifié la vérité à l'intérêt, il auroitaurait peut-être atteint la perfection dans son genre. Il nous conduit comme par la main d'événemensévénements en événemensévénements : à chaque instant, la curiosité augmente, &et le temps qu'on emploie à le suivre paroîtparaît toujours trop court. Thucidide charge souvent son récit, jusqu'à fatiguer son lecteur ; Tacite voit par-toutpartout de la politique, de l'intrigue &et de la dissimulation. Ce n'est point là la marche de la nature. Elle est aisée à saisir : sans chercher-du du mysteremystère où il n'y en a point, elle expose les motifs, qui sont ordinairement différensdifférents selon les différensdifférents génies  ; enfin elle n'attribue point à des vues secrettessecrètes &et à des méditations profondes, ce qui n'est souvent l'effet que de l'accident le plus commun.

Puisque l'ordre est le perepère de la variété &et de l'intérêt, répliqua Timagène, [p.] je ne voudroisvoudrais point d'autre ornement dans l'histoire. Cette especeespèce de composition est toute autre que la poësiepoésie. Si je m'en souviens bien, Lucien a dit quelque part* *Quomodò scrib. Hist., que charger un récit historique de louanges outrées &et d'ornemensornements poëtiquespoétiques, ou oratoires, c'est habiller un Athleteathlète en comédienne, c'est représenter Hercule filant aux pieds d'Omphale. En effet, la poësiepoésie semble annoncer par ses charmes, que son but principal est de plaire ; l'histoire, au contraire, par son sérieux, nous prévient d'abord qu'elle veut nous instruire.

Je connoisconnais toute la sévérité de Lucien sur cet article, répondit Euphorbe. Néanmoins cet ingénieux critique, dans l'ouvrage même que vous citez, veut que l'expression de l'historien approche quelquefois du sublime de la poësiepoésie, sur-toutsurtout dans les descriptions des batailles. L'histoire &et la poësiepoésie ont un même but principal ; c'est de nous être utiles : mais elles y vont par des routes différentes. Celle-ci étale à nos ieuxyeux tout l'éclat, toute la pompe d'une brillante [p.] imagination : celle-là porte un air plus austère, &et sans rejetterrejeter les ornemensornements qui lui sont propres, elle se contente de les voiler assez pour que le lecteur ait peine à les découvrir. L'ordre même y produiroitproduirait difficilement les deux grands effets qui vous charment, la variété &et l'intérêt, s'il n'empruntoitempruntait des ressorts étrangers, tels que les descriptions, les portraits, le pathétique, les réflexions, les anecdotes frappantes , les pensées même &et la beauté de l'expression. Tout cela doit marcher d'un pas égal sous les enseignes de la vérité.

Si vous le trouvez bon, reprit Timagène en riant, passons en revue votre petite armée. Nous sommes ici à portée de trouver des exemples, dans toutes les parties que vous venez de nommer. Nous nous sommes déjà entretenus des descriptions &et des caractèrescaracteres. AÀ ce que nous en avons dit je voudroisvoudrais seulement ajouter, que dans l'histoire ces deux espèces d'ornemensornements doivent avoir de la dignité, &et conséquemment qu'il faut y admettre du choix. C'est abuser de la complaisance du lecteur, que de lui décrire des minuties, ou de lui peindre, avec un grand détail, des personnages [p.] peu importansimportants, dans le sujet qui l'occupe. Je suis toujours étonné que Sallufse nous ait donné, avec beaucoup d'appareil, un portrait de Sempronia, qui ne joue pas un assez grand rôle dans la conjuration de Catilina, pour mériter cette distinction.

Je suis encore moins indulgent que vous, poursuivit Euphorbe. Vous rejettez de l'histoire toute description minutieuse : &et moi, j'en bannis toutes celles qui ne sont pas absolument nécessaires. Ce n'est pas, en effet, la grandeur de l'objet qui décide du mérite de la description, mais le rapport qu'il a avec le but principal, que l'écrivain se propose. Un poëtepoète s'amuse à peindre une affreuse tempête, un riant bocage, un magnifique palais, sans autre nécessité que d'orner son ouvrage &et   decharmer son lecteur. Cette liberté n'est point accordée à l'historien. S'il décrit une campagne, c'est qu'il ne peut se dispenser de peindre la situation des lieux, pour faire entendre les différensdifférents mouvemensmouvements de deux armées ennemies pendant une bataille, ou dans une marche. Si Tacite fait la description de l'isleîle de Caprée, c'est pour dévoiler les motifs qui engagerentengagèrent TibereTibère à s'y [p.] retirer.* *Solitudinem ejus placuisse maximè crediderim, quoniam importuosum circa mare, &et vix modicis navigiis pauca subsidia ; neque adpulerit quisquam, nisi gnaro custode. Cœli temperies hieme mitis, objectu montis, quo sæva ventorum arcentur : æstas in favonium obversa, &et aperto circum pelago peramœna ; prospectabatque pulcherrimum finum, antequam Vesuvius mons ardescens faciem loci verteret. Annal. lib. 4, c. 67.« Je croiroiscroirais volontiers, dit-il, que la solitude, qui regnerègne dans cette isleîle, la rendit plus agréable à ce prince que toute autre. Toutes ces mers sont dépourvues de ports  : les plus petits bâtimensbâtiments ont peine à y trouver quelques secours ; &et il est impossible d'y aborder, sans être apperçuaperçu par les sentinelles. Une chaîne de montagnes met isleîle à l'abri des vents froids, &et y entretient une douce température pendant la saison la plus rigoureuse. Ouverte du côté du levant, un air frais y moderemodère les ardeurs de l'été, &et la mer, que l'on découvre de tous côtés, rend alors ce séjour très-agréabletrès agréable. Elle avoitavait en perspective un golfe charmant, avant que les éruptions brûlantes du Vésuve eussent désolé ces rivages. » L'empereur cherchoitcherchait une retraite solitaire &et gracieuse. C'est sous ces deux rapports seulement qu'on nus peint celle qu'il choisit.

Je crois appercevoirapercevoir, dans ce que vous venez de lire, reprit Timagène, toutes les qualités qu'un homme de beaucoup de goût du siéclesiècle dernier, exige dans cette partie de l'histoire* *Le P. Rapin, réfl. sur l'hist. art. 18.« Il faut, dit-il, que les descriptions soient nécessaires, exactes, élégantes, jamais recherchées ; qu'elles n'aient rien de choquant, ni qu'on n'y voie pas trop d'envie de faire plus paroîtreparaître son esprit, que son sujet. » Voilà précisément dans ces derniers mots la différence que vous mettiez tout-à-l'heuretout à l'heure entre la description poëtiquepoétique, &et l'historique. Tite-Live peut être regardé comme un modèle d'exactitude, lorsqu'il décrit une bataille : je mettroismettrais au même rang le P.Père Daniel, dans le combat des trente, sous le Roi Jean ; dans la bataille de Bouvines, sous Philippe Auguste. Rien de plus exact que le détail des trois journées de Fribourg, sous le rwgnerègne de Louis XIV, dans M. Reboulet. On voit, on suit, pour ainsi dire, des ieuxyeux toutes les évolutions [p.] &et tous les mouvemensmouvements des combattanscombattants. Mais pour l'élégance, sans recherche &et sans affectation, je me déclare sur-toutsurtout pour deux morceaux que j'ai envie de relire encore ici avec vous. Le premier est tiré des révolutions d'AngleterreRévolutions d'Angleterre. C'est la description du combat où Henri VI &et la reine Marguerite furent défaits par Edouard IV, près de la ville d'Yorck.* *Rév. d'Ang. l. 6.« Les deux armées, s'étant rencontrées le dimanche des Rameaux, assez proche des bourgades de Saxton &et de Touton, une vaste prairie fut le champ d'une des plus mémorables batailles, dont on eut ouiouï parler de long-tempslongtemps. On combattit durant deux jours, avec ce que l'on pourroitpourrait mieux appeller fureur que courage. Edouard avoitavait défendu qu'on fît des prisonniers, &et ordonné qu'on passât tout au fil de l'épée. Il pouvoitpouvait épargner à sa gloire cet ordre plus digne d'un désespéré, que d'un grand capitaine &et d'un prince chrétien. L'acharnement des deux partis à s'entredétruire l'un l'autre, parut dans cette action plus que jamais. On [p.] commença ce rude choc par combattre dix heures, sans que l'on perdit rien du terreinterrain que l'on avoitavait d'abord occupé. On tomboittombait, mais on ne reculoitreculait pas, &et les files de derrierederrière remplaçoientremplaçaient, avec un ordre que la chaleur du combat ne dérégloitdéréglait point, ceux que l'on tuoittuait dans les premierespremières ; de sorte que si les deux grands chefs de la faction d'Yorck n'avoientavaient fait des choses au-dessus même des hommes extraordinaires, on pourroitpourrait dire que cette bataille se seroitserait moins décidée par la valeur &et par la science de la guerre, que par la force &et le travail des bras, &et et que si les Lancastres céderentcédèrent, ce fut que leurs gens furent plutôtplus tôt las que les autres. Encore ne céderentcédèrent-ils point en fuyant, pour quitter le combat ; mais en se retirant, pour reprendre haleine &et recommencer à combattre. Ainsi, tout rompus qu'ils étoientétaient, on les voyoitvoyait de tous côtés se rallier en petites troupes, &et retourner à la charge en désespérés. Un jour ne suffit pas pour rendre cette victoire completecomplète : il fallut y employer le lendemain. Aussi le nombre des morts monta-t-il jusqu'à trente-six mille hommes, en comptant ceux des [p.] deux partis. On dit que la riviererivière de Warf, dans laquelle se décharge un ruisseau jusqu'aux bords duquel on poussa les vaincus, parut tout en sang, tant il en fut versé. » Quelques phrases un peu moins longues, &et quelques détails un peu plus circonstanciés, ne dépareroientdépareraient pas, je crois, l'élégance de ce tableau. L'autre est la fameuse action entre D. Sébastien, Roi de Portugal, &et Muleï Moluc, Roi de Maroc.* *Révol. de Port.« Le Roi de Portugal, dit M. l'abbé de Vertot, qui croyoitcroyait qu'il lui seroitserait plus difficile de joindre les ennemis que de les vaincre, s'attacha à leur poursuite : mais Moluc ne le vit pas plutôtplus tôt éloigné de la mer &et de sa flotte, qu'il fit ferme dans la plaine ; &et il étendit ensuite un grand corps de cavalerie en forme de croissant, pour enfermer toute l'armée chrétienne. Il avoitavait mis le prince Hamet, son frwrefrère, à la tête de ce corps : mais, comme il n'étoitétait pas prévenu en faveur de son courage, il lui dit, que c'étoitétait uniquement à sa naissance qu'il devoitdevait ce commandement ; mais que, s'il étoitétait assez lâche [p.] pour fuir, il l'étrangleroitétranglerait de ses propres mains, &et qu'il falloitfallait vaincre ou mourir. Il se voyoitvoyait mourir lui-même, &et sa foiblessefaiblesse étoitétait si grande, qu'il ne douta point qu'il ne fût arrivé à son dernier jour, Il n'oublia rien dans cette extrémité pour le rendre le plus beau de sa vie. Il rangea lui-même son armée en bataille, &et donna tous les ordres avec autant de netteté d'esprit &et d'application, que s'il eût été en parfaite santé. Il étendit même sa prévoyance jusqu'aux événemensévénements qui pouvaient arriver par sa mort, &et il ordonna aux officiers dont il étoitétait environné, que s'il expiroitexpirait pendant la chaleur du combat, on en cachât avec soin la nouvelle.....(...). La bataille commença de part &et d'autre par des décharges d'artillerie. Les deux armées s'ébranlerentébranlèrent ensuite, &et se chargerentchargèrent avec beaucoup de fureur : tout se mêla bientôt. L'infanterie chrétienne, soutenue des ieuxyeux de son Roi, fit plier sans peine celle des Maures, la plupart composée d'Alarbes22C'est-à-dire, arabes. Le terme, sans être attesé dans les dictionnaires de référence de la présente édition, ne peut cependant être traité comme une coquille. &et de vagabonds. Le duc d'Aveïro poussa même un corps de cavalerie qui lui étoitétait opposé jusqu'au centre &et à l'endroit qu'occupoitoccupait le Roi du Maroc. Ce prince, voyant arriver [p.] ses soldats en désordre, &et fuyant honteusement devant un ennemi victorieux, se jettajeta à bas de sa litière, &et plein de colerecolère &et de fureur, il vouloitvoulait, quoique mourant, les ramener lui-même à la charge. Ses officiers s'opposoientopposaient envainen vain à son passage; il se fit faire jour à coups d'epée : mais ses efforts achevant de consommer ses forces, il tomba évanoui dans les bras de ses écuyers : on le remit dans sa litierelitière ; &et il n'y fut pas plutôt, qu'ayant mis son doigt sur sa bouche, comme pour leur recommander le secret, il expira dans le moment, &et avant même qu'on eût pu le conduire jusqu'à sa tente. Sa mort demeura inconnue aux deux partis. Les chrétiens paroissoientparaissaient jusques-làjusque-là avoir de l'avantage : mais la cavalerie des Maures, qui avoitavait formé un grand cercle, se resserrant à mesure que ses extrémités se rapprochoientrapprochaient, acheva d'envelopper la petite armée de D. Sébastien. Les Maures chargerentchargèrent ensuite de tous côtés la cavalerie Portugaise. Ces troupes accablées par le nombre, tomberenttombèrent en se retirant sur leur infanterie, &et elles y porterentportèrent, avec la crainte, le désordre &et la consufion. Les infidèles se jetterentjetèrent [p.] aussitôt, le cimeterecimeterre33Selon le Dictionnaire de L'Académie française (4e éd., 1762), une cimeterre est un « grand coutelas recourbé qui ne tranche que d'un côté. » à la main, dans ces baraillons ouverts &et renversés, &et ils vainquirent des gens étonnés &et déjà vaincus par une frayeur générale. Ce fut moins, dans la suite, un combat qu'un carnage. Les uns, se mettoientmettaient à genoux pour demander la vie, d'autrès, cherchoientcherchaient leur salut dans la fuite : mais comme ils étoientétaient enveloppés de tous côtés, ils rencontroientrencontraient par-toutpartout l'ennemi &et la mort. L'mprudent D. Sébastien périt dans cettte occasion, soit qu'il n'eût pas été reconnu dans le désordre d'une fuite, ou qu'il eût voulu se faire tuer lui-même, pour ne pas survivre à la perte de tant de gens de qualité, que les Maures avoientavaient massacrés, &et que lui-même avoitavait, pour ainsi dire, entraînés à la boucherie. » Quel feu, quelle élégance, &et quelle netteté dans ces détails ! que de naturel, &et en même-tempsmême temps de beauté, dans cette pensée au sujet de Moluc, qui se voyant au dernier de ses jours, voulut le rendre le plus beau de sa vie !

Ce stilestyle sage &et pourtant animé, répartit Euphorbe, n'est-il pas préférable à ces grands lieux communs, à cette pompe étudiée, dont on nous régale souvent en pareilles occasions? L'embarras [p.] &et le désordre sont insupportables dans la description d'une bataille : ils le sont encore plus dans le détail de ces événemensévénements plus tranquilles, où le lecteur de sang froid examine à loisir toutes les parties du spectacle qu'on lui présente. La clarté, l'élégance &et l'exactitude, y sont d'autant plus nécessaires, que les objets sont plus compliqués, ou plus importansimportants pour la suite de l'histoire. On sait quelle confusion regnerègne dans une ville soulevée contre son Roi. L'auteur des révolutions d'AngleterreRévolutions d'Angleterre, nous a donné une description bien faite de l'état affreux où étoitétait la ville de Londres, pendant la tenue du Parlement de 1641. Elle peut servir de modèle pour les faits de la premierepremière especeespèce.* *Rév. d'Angl. 1. 9. « Le tumulte, dit-il, alloitallait toujours en augmentant. Le Roi ne pouvoitpouvait paroîtreparaître dans Londres, qu'on ne lui criât de toutes parts : les privilégesprivilèges du Parlement, les privilégesprivilèges du Parlement. Le peuple vouloitvoulait dire par-làpar là ce que les Puritains expliquoientexpliquaient plus nettement dans les compagnies, que le Roi avoitavait violé les privilégesprivilèges de cette assemblée. On [p.] poussa l'insolence si loin, qu'un ministre nommé Walker jettajeta dans le carosse du Roi un libelle fait contre lui. On venoitvenait jusque dans son palais, tumultuairement &et en troupes, lui dire des injures en face, pendant que le Parlement, feignant de n'être pas en sureté à Westminster, se retira dans la ville pour en augmenter le tumulte, demanda des gardes, &et refusant ceux que le Roi lui vouloitvoulait donner, en prit de dévoues à la faction. Durant ce temps-là, on semoitsemait mille bruits des desseins du Roi sur la ville, la plupart incroyables &et extravagansextravagants, mais crus néanmoins, &et ayant le même effet pour émouvoir la multitude, que s'ils eussent été les plus vraisemblables. Le Roi se préparoitpréparait, disoitdisait-on, à venir avec les papistes exterminer les protestansprotestants. On voyoitvoyait déjà des troupes paroîtreparaître. Digby &et Lansfort étoientétaient à Kinston avec un corps de cavalerie, &et n'attendoientattendaient que d'être mandés. Ces fausses nouvelles qui se disoientdisaient le jour dans toutes les maisons de la ville, &et qui se crioientcriaient la nuit par les rues, remplissoientremplissaient Londres d'une terreur &et d'unune confusion si étranges, qu'on ne voyoitvoyait dans toutes les places que des [p.] troupes de gens en armes, des corps-de-gardes, des retranchemensretranchements, des barricades, des chaînes tendues &et d'autres semblables préparatifs pour repousser les efforts du Roi. Les serviteurs de ce monarque craignant pour lui, de leur côté lui vinrent offrir leurs services. » Le même historien peut apprendre avec quel soin, avec quelle noble simplicité, il faut détailler un fait dont les circonstances peuvent avoir des conséquences sérieuses pour l'avenir. Prenons celui de la déposition de Richard II, Roi d'Angleterre. Tous les événemensévénements ici, même ceux qui semblent les plus légers, peuvent être utiles ou funestes à l'usurpateur ; peuvent servir à excuser sa révolte, ou réserver une ressource au Roi détrôné. Voici comme ils sont décrits.* *Rév. d'Angl. to. 2, l. 5. « On convint avec le Roi du jour de cette triste cérémomoniecérémonie;44La coquille évidente, dans l'original, est sans doute liée au passage à la ligne qui se trouve au même endroit. car on voulut, pour rendre la chose plus authentique, qu'elle fût solemnelle. Au jour marqué, on s'assembla dans une salle de la tour, où tout le monde s'étant placé, le Roi parut, la couronne en tête, revêtu du [p.] manteau royal, &et tenant le sceptre en main : &et après avoir dit quelques mots rapportés différemment par les historiens, &et assez peu dignes de l'être, il mit son sceptre &et sa couronne entre les mains du duc de Lancastre, disant qu'il y renonçoitrenonçait en sa faveur. Le duc les ayant pris, les donna comme en dépôt au primat du royaume. Ensuite l'acte d'abdication, qui avoitavait été dressé par des notaires, ayant été signé par les témoins, chacun se retira chez soi, en attendant l'ouverture du Parlement, où l'affaire se devoitdevait consommer. Ce fut le jour de S.Saint Michel que commencerentcommencèrent les séances de cette célébrecélèbre assemblée. La premierepremière chose qu'on y fit, fut de présenter l'acte d'abdication qui fut juridiquemenr accepté ; ensuiteen suite de quoi, sous prétexte de donner un nouveau droit au duc de Lancastre de prendre possession du royaume, le Parlement se confirma dans l'usurpation du droit qu'il s'attribue sur la personne des Rois ; car non content de ratifier la démission volontaire de Richard, il y ajouta la déposition. Son procès lui fut fait dans les formes, partie sur.sur sa démission même, par laquelle ils disoientdisaient qu'il se confessoitconfessait [p.] incapable de gouverner ; partie sur les crimes dont on l'accusoitaccusait compris en trente-trois articles, qui se peuvent réduire à la mort du duc de Glocestre &et de ses partisans, à l'exil du duc de Lancastre &et de l'archevêque de CantorbériCantorbery, à l'affectation de la puissance arbitraire, à la dissipation des finances, à des parjures, à des manquemensmanquements de paroles &et de bonne foi. Sur quoi on lui prononça son arrêt, par lequel il fut déclaré incapable de gouverner le royaume, &et déposé de la royauté. On crut lui faire gracegrâce de lui laisser la vie ; mais on le priva de la liberté par les ordres qui furent donnés de le tenir en prison perpétuelle, d'éloigner de lui tous les amis, &et de ne lui laisser de commerce qu'avec ceux qu'on choisit pour le garder. » Ces sortes de descriptions ont moins de feu &et d'agrément, que les vôtres, mais elles sont comunémentcommunément plus utiles ; &et vous savez que dans l'histoire l'utile doit marcher avant l'agréable.

Vous me soupçonnez quelquefois, continua Timagene, d'aimer les ornemensornements du stilestyle un peu plus qu'il ne faut : voyez combien je suis raisonnable. Je souscris à ce que vous venez de dire ; [p.] &et je crois même que ce précepte s'étend sur les portraits autant que sur les descriptions. Je suis persuadé que, dans un caracterecaractère, l'Auteurauteur doit s'occuper beaucoup plus de bien faire connoîtreconnaître son héros, que de prouver son esprit &et l'adresse de son pinceau. « L'historien », remarque Lucien,* *[Grec.] Quomodo scrib. Hist.« doit considérer qu'il écrit pour la postérité, &et non pas seulement pour ceux de son siéclesiècle. » II doit donc peindre ses personnages si ressemblansressemblants, qu'on ne puisse s'y méprendre &et les confondre avec aucun autre, même sans les avoir jamais pratiqués. Qu'après cela, il s'étudie à y répandre un coloris gracieux, c'est un mérite de plus. Je vois peu d'écrivains qui nous ait mieux fait connoîtreconnaître Walstein, que Sarrasin dans l'histoire qu'il nous a laissée de la conspiration tramée par ce fameux capitaine, contre l'empereur à qui il devoitdevait sa fortune. Voici le portrait qu'il en fait. « Walstein eut l'esprit grand &et hardi, mais inquiet &et ennemi du repos : le corps vigoureux &et haut : le visage plus majestueux, qu'agréable. Il fut naturellement fort [p.] sobre ; ne dormant presque point ; travaillant toujours ; supportant aisément le froid &et la faim ; fuyant les délices, &et surmontant les incommodités de la goutte &et de l'âge par la tempérance &et par l'exercice ; parlant peu, pensant beaucoup, écrivant lui-même toutes ses affaires : vaillant &et judicieux à la guerre, admirable à lever &et à faire subsister les armées, séveresévère à punir les soldats, prodigue à les récompenser, pourtant avec choix &et dessein : toujours ferme contre le malheur, civil dans le besoin, ailleurs orgueilleux &et fier : ambitieux sans mesure, envieux de la gloire d'autrui, jaloux de la sienne ; implacable dans la haine, cruel dans la vangeancevengeance, prompt à la colèrecolere ; ami de la magnificence, de l'ostentation &et de la nouveauté : extravagant en apparence, mais ne faisant rien sans dessein, &et ne manquant jamais du prétexte du bien public, quoiqu'il rapportât tout à l'accroissement de sa fortune : méprisant la religion qu'il faisoitfaisait servir à sa politique : artificieux au possible, &et principalement à paroîtreparaître désintéresse : au reste, très-curieuxtrès curieux &et très-clairvoyanttrès clairvoyant dans les desseins des autres ; très-avisétrès avisé à conduire les siens ; sur-toutsurtout adroit à les cacher, [p.] &et d'autant plus impénétrable, qu'il affectoitaffectait en public la candeur &et la liberté, &et blâmoitblâmait en autrui la dissimulation dont il se servoitservait en toutes choses. » N'est-il pas vrai que ce portrait seroitserait achevé, si l'on en supprimoitsupprimait quelques traits qui semblent répétés ?

Je voudroisvoudrais en retrancher aussi, reprit Euphorbe, quelques négligences de stilestyle. Mais le temps où il ecrivoitecrivait, n'étoitétait encore pour ainsi dire, que l'aurore de la belle littérature. Voyons-en quelques autres dessinés dans les plus beaux jours du siéclesiècle dernier ; ce siéclesiècle rival, &et peut-être vainqueur du siéclesiècle d'Auguste. L'abbé de S.Saint Réal nous trace ainsi le portrait du marquis de Bedemar.* *Conj. contre Ven. « Don Alphonse de la Cueva, marquis de Bedemar, ambassadeur ordinaire à Venise, étoitétait l'un des plus puissanspuissants génies &et des plus dangereux esprits que l'Espagne ait jamais produits. On voit par les écrits qu'il a laisses, qu'il possédoitpossédait tout ce qu'il y a dans les historiens anciens &et modernes, qui peut former un homme extraordinaire. ll comparoitcomparait les choses qu'ils racontent, avec celles qui se passoientpassaient de [p.] son temps. Il observoitobservait exactement les différences &et les ressemblances des affaires, &et combien ce qu'elles ont de différent, change ce qu'elles ont de semblable. Il portoitportait d'ordinaire son jugement sur l'issue d'une entreprise, aussi-tôtaussitôt qu'il en savoitsavait le plan &et les fondemensfondements. S'il trouvoittrouvait par la suite qu'il n'eût pas deviné, il remontoitremontait à la source de son erreur, &et tâchoittâchait de découvrir ce qui l'avoitavait trompé. Par cette étude, il avoitavait compris quelles sont les voies sûres, les véritables moyens &et les circonstances capitales qui présagent un bon succès aux grands desseins, &et qui les font presque toujours réussir. Cette pratique continuelle de lecture, de méditation &et d'observation des choses du monde, l'avoitavait élevé à un tel point de sagacité, que ses conjectures sur l'avenir passoientpassaient presque dans le conseil d'Espagne, pour des prophéties. AÀ cette connoissanceconnaissance profonde de la nature des grandes affaires, étoientétaient joints des talenstalents singuliers pour les manier, une facilité de parler &et d'écrire avec un agrément inexprimable ; un instinct merveilleux pour se connoîtreconnaître en hommes ; un air toujours gai &et ouvert, [p.] où il paroissaitparaissait plus de feu que de gravité, éloigné de la dissimulation, jusqu'à approcher de la naïveté ; une humeur libre &et complaisante, d'autant plus impénétrable, que tout le mondé croyoitcroyait la pénétrer ; des manieresmanières tendres, insinuantes &et flatteuses, qui attiroientattiraient le secret des cœurs les plus difficiles à s'ouvrir ; toutes les apparences d'une entiereentière liberté d'esprit dans les plus cruelles agitations. » Ne trouvez-vous pas là cette fidélité, cette expression que vous demandiez il n'y a qu'un moment ? Le premier coup de pinceau nous peint déjà en racourci quel est l'homme dont il s'agit : c'est un puissant génie &et un esprit très-dangereuxtrès dangereux. Ces deux traits joints à une étude profonde, &et à tous les talenstalents propres à séduire, forment un sujet capable de tout entreprendre &et de tout exécuter, &et à qui rien ne manquoitmanquait pour être le premier mobile de cette fameuse conjuration qui pensa renverser l'état de Venise. AÀ la suite de ce caracterecaractère, mettons celui de Henri III, Roi d'Angleterre. Il est écrit avec autant de fidélité &et avec plus d'élégance encore.* *Révol. d'Angl. l. 3. « Henri, dit l'Auteurauteur, [p.] se trouva en prenant les rênes de la monarchie, dans un état bien éloigné de celui qui lui convenoitconvenait. Chargé d'affaires à négocier, &et de querelles à soutenir ; engagé au-dehors à réparer des pertes qu'il n'avoitavait pas faites, mais qu'on lui reprochoitreprochait, tandis qu'il ne les réparoitréparait pas ; troublé au-dedans par une ligue opiniâtre à lui demander des privilégesprivilèges qui le dégradoientdégradaient, il se vit, avec de grands besoins &et une plus grande inclinaision à la dépense, dans un royaume épuisé d'argent, dépendant pour en avoir, de ceux-mêmeceux mêmes55Même est ici un adjectif, et non un adverbe. dont il le devoitdevait tirer. Il auroitaurait fallu, pour soutenir le poids de sa couronne en ces conjonctures, un grand génie, un bon politique, un esprit vif &et pénétrant, des vues étendues &et assurées, du courage &et de la fermeté, de l'habileté &et un grand savoir fairesavoir-faire pour manier tant d'esprits fâcheux, pour en occuper d'inquiets, pour en contenter de difficiles : &et c'est ce que Henri n'avoitavait pas. C'étoitétait un esprit mou, facile à rebuter ; faisant des amis par bonté, &et les abandonnant par foiblessefaiblesse ; voulant &et commençant avec ardeur, mais ne suivant &et ne finissant rien ; [p.] hautain, mais soutenant mal ses hauteurs ; hardi à demander, &et propre à recevoir un refus ; ayant d'assez bonnes vues, mais prenant mal ses mesures, &et n'usant presque jamais qu'à contre-temps, ou de la vigueur, ou de la souplesse, qui eussent fait en lui de fort bons effets, s'il eût mieux su les mettre en œuvre. » Vous remarquez, sans doute, avec quelle adresse l'historien nous expose la difficulté des circonstances ou se trouva ce prince. Le contraste des qualités qui lui eussent été nécessaires avec celles qu'il avoitavait, fait sortir davantage les traits de son caracterecaractère, qui sont alors sur nous le présage des malheurs qu'il éprouva pendant son régnerègne.

Je lisoislisais il y a quelques jours, répliqua Timagène, dans un Auteurauteur estimable d'ailleurs, un caracterecaractère qui ne me paroîtparaît pas à beaucoup près aussi-bienaussi bien fait que ceux-là. C'est celui de Philippe duc d'Anjou, frerefrère de Louis XIV. Il n'est pas long ; il ne vous ennuyeraennuiera pas ; &et c'est peut-être là son plus grand mérite. Le voici.* *Hist. du regne de Louis XIV, t. 3. « Ce prince étoitétait bien [p.] différent du Roi, &et quoiqu'il eut beaucoup d'esprit, &et qu il fut déjà parvenu à sa dix-huitieme année, il n'avoitavait ni solidité ni expérience, ce qui le rendoitrendait non-seulementnon seulement incapable de gouverner, mais même de connoîtreconnaître ses véritables intérêts ; en sorte qu'il y avoitavait à craindre que ses confidensconfidents, auxquels ils se livroientil se livrait, ne lui fissent faire bien des fautes, en lui donnant de mauvais conseils. » Je ne sais pas comment on peut accuser un jeune prince de dix-huit ans de manquer d'expérience. A-t-on droit d'en attendre à cet âge ? La solidité n'est pas non plus le défaut ordinaire de la première jeunesse. Mais je conçois encore moins comment, avec beaucoup d'esprit, on peut être incapable de connoître ses véritables intérêts. Tout ce portrait se réduit à deux défauts qui appartiennent plus à l'âge qu'à la personne ; &et on ne nous apprend rien, ou presque rien, des vices particuliers du prince, de ses vertus, de ses passions : car enfin il devoitdevait en avoir qui lui fussent propres, comme le reste des hommes. Il semble néanmoins que l'Auteurauteur avoitavait un moyen bien facile de faire connoîtreconnaître le duc d'Anjou, en le comparant avec le Roi son frerefrère. Ses [p.] premiers mots paroissentparaissent même annoncer ce dessein, &et il ne tenoittenait qu'à lui de poursuivre le parallèleparallele. Cette manièremaniere de peindre a toujours l'avantage de représenter dans un seul tableau deux hommes illustres, &et de les mettre l'un &et l'autre dans un plus grand jour par l'opposition de leurs qualités réciproques. Salluste a mieux saisi l'occasion. Quelle énergie, quelle vérité dans le beau paralleleparallèle qu'il fait de Caton &et de César ?* *His genus, stras-, eloquentia propexqua* lia fuêre : magnitudo animi par, item gloria; fed alia alii. Cxfar beneficiis ac munificentiâ magnus habebatur ; inregrirate vitæ , Cato. Ille mansuctudine &et miserteordiâ clarus fac-tu» : huic severius dignitatcm addiderat. C*«far dando, sublcvando , ignofeendo ; Cato , nihil largiundo, glomrn adcptus est. In al-tero miseris perfugium , in altero malis pernicies. Illius facilitas , hu)us conftan-tia laudabatut. Poftrcmo Casser in anitnum induxerat laborare ; vigilare ; negotiis amico-rom intentus sua negligcre; nihil denegare, quod dono dignum essec ; sibi magnum impe-rium , exercitum, bellum novum exoptabat, ubi virtus enitcfcere posset. At Catoni üudiuinmodeftiæ , decoris , sed maxime severitatil erar. Non divitiis cum divite , nequc factionc Cum factiofo , sed cum ftrenuo virtute , cura modefto pudore , cum innocente abftincnti.i certabat ; esse , quàm videri bonus malebat : ita quö minus gloriam petcbat, eö magis ad-fequebatur. De bel. Cai.« Pour la naissance, l'âge &et l'éloquence, ces deux hommes célébrescélèbres n'avoientavaient presque aucun avantage l'un sur l'autre : même grandeur d'âme dans tous les deux, même célébrité ; mais ils l'avoientavaient méritée par des moyens bien différensdifférents. César s'étoitétait fait un grand nom par ses bienfaits &et sa magnificence ; Caton, par son innocence : celui-Ià devoitdevait son éclat à sa douceur, à sa sensibilité ; celui-ci s'étoitétait rendu respectable par sa sévérité. César acheta [p.] la gloire aux prix des largesses, des grâcesgraces, des secours de toute espèceespece : Caton l'obtint par une économie inflexible. L'un étoitétait l'asile des malheureux ; l'autre, le fléau des méchansméchants. On aimoitaimait dans le premier, un caracterecaractère doux &et traitable ; on estimoitestimait dans le second, une fermeté à toute épreuve. En un mot, César s'étoitétait proposé de n'épargner ni veilles ni travaux pour réussir ; de se livrer tout entier aux affaires de ses amis, même aux dépens des siennes ; de ne rien refuser de tout ce qu'il pouvoitpouvait accorder avec bienséance : il desiroitdesirait quelque grand emploi, le commandement d'une armée, une nouvelle guerre, ou son mérite put paroîtreparaître avec éclat. Mais toutes les inclinations de Caton étoientétaient pour la simplicité, [p.] la décence, &et sur toutsurtout pour la sévérité. Il ne disputoitdisputait point en opulence avec les riches, en intrigues avec les factieux ; mais en courage avec les plus braves, en retenue avec les plus réservés, en régularité avec les plus vertueux. Plus jaloux d'être homme de bien, que de le paroîtreparaître, il arrivoitarrivait d'autant plus surement à la gloire, qu'il la recherchoitrecherchait avec moins d'empressement. » Voilà ce qui s'appelle peindre les hommes. J'apperçoisaperçois déjà dans le premier un génie trop ambitieux &et trop adroit pour ne pas arriver à la souveraine puissance ; &et dans l'autre un caractère trop vertueux &et trop inflexible, pour demeurer paisiblement son sujet.

Je ne vois rien, poursuivit Euphorbe, qui soit plus capable d'attacher un lecteur intelligent aux événemensévénements qu'on lui raconte que ces sortes de caracterescaractères. [p.] En lui faisant bien connoîtreconnaître les principaux personnages, on lui procure le plaisir de juger lui-même leurs projets &et leurs actions. Il prend parti dans leurs querelles; il s'affecte, il se passionne en faveur de celui ci, contre celui-là. Après le pathétique, c'est cette especeespèce d'ornement qui jette dans le récit historique le plus vif intérêt.

J'ai bien entendu parler du pathétique dans les piecespièces d'éloquence, interrompit Timagène ; mais je ne soupçonnoissoupçonnais pas qu'il trouvât sa place dans l'histoire. Je lui en accorderoisaccorderais une tout au plus dans la tragédie &et dans l'épopée.

Dans l'histoire, reprit Euphorbe, il est moins étudié, moins artificiel ; mais son effet n'en est que plus puissant, parce qu'il est soutenu de la vérité. Il consiste à recueuillir, avec soin, jusqu'aux moindres circonstances d'un fait propre à exciter la compassion, à les développer avec assez d'adresse pour faire croître successivement cette émotion, qui nous plaît même en nous arrachant des larmes. Dans la poësiepoésie, dans l'éloquenceéloquence, le pathétique n'est presque qu'un enfant de l'art : ici l'écrivain n'a rien autre chose à faire, que de profiter habilement des événemensévénements, où il se présente de lui-même. [p.] Avez-vous jamais pu lire, sans être ému, l'histoire de Coriolan dans Tite-Live, celle de Virginie, la peinture de la consternation de Rome, après la bataille de Cannes ?

Je vous avoue mon ingratitude, répondit Timagene. En faisant ces lectures, trop occupé, fans doute, de l'objet en lui-même, je n'ai jamais su aucun gré à l'Auteurauteur des pleurs qu'il me faisoitfaisait verser. Je ne songeoissongeais pas même qu'il pût y avoir quelque part. Je lui rends maintenant toute la reconnoissancereconnaissance que je lui dois. Je vois qu'il a eu soin de réunir les circonstances les plus capables de faire impression sur moi. Mais à propos de cela, je ne vois pas pourquoi vous avez dit tout-à-l'heuretout à l'heure que, parmi les circonstances, il falloitfallait recueuillirrecueillir jusqu'aux plus légéreslégères. Ce choix me paroîtparaît peu propre à produire un grand effet.

Celui du pathétique, répartit Euphorbe, dépend très-souventtrès souvent de cette attention. Un geste, un coup-d'œuil, un mot, qui par eux-mêmes ne sont rien, dans bien des occasions sont le trait perçant qui pénétrepénètre jusqu'au cœur.* *Cyrop. l. 7. Panthée, épouse d'Abradate, [p.] avoitavait fait faire à son mari une superbe armure pour combattre dans l'armée de Cyrus contre Crésus. Elle ne l'avoitavait point prévenu de ces préparatifs. Le jour même de la bataille où ce malheureux prince perdit la vie, Panthée lui apporte ce présent, &et veut l'en revêtir de ses propres mains. Mais, en lui rendant ce tendre service, elle laisse, malgré elle, échapper des larmes : lorsqu'elle ne peut plus embrasser ce cher époux, elle baise encore le char sur lequel il est monté. Assurément ce sont des objets bien peu considérables que les pleurs d'une femme, &et ces démonstrations de tendresse qu'elle étend jusqu'au char, qui porte son mari : ce sont néanmoins ces objets qui touchent, qui ébranlent dans ce récit.

Ce que vous venez de dire, répliqua Timagène, me rappelle ce fait singulier arrivé sous l'empereur Conrad III. Ce prince assiégeoitassiégeait la ville de Lansperg. Les femmes lui envoyerentenvoyèrent demander un saufconduit pour sortir de la ville. L'empereur l'accorda : il fit plus ; il leur permit d'emporter avec elles ce qu'elles pourroientpourraient porter de plus précieux. Qui ne croiroitcroirait qu'elles se chargèrentchargerent de leurs pierreries &et de leurs [p.] bijoux ? Point du tout. On les vit sortit toutes portant leurs maris sur leurs épaules. Cette anecdote est bien dans le genre dont vous parlez. Par elle-même, elle semble peu digne de la majesté de l'histoire : mais elle laisse dans l'âmeame un sentiment d'admiration &et de tendresse qui la releverelève au-dessus des événemensévénements les plus sérieux.

Ajoutons à cela, poursuivit Euphorbe, que quand il s'agit d'un homme distingué, sur-toutsurtout dans une occasion critique, tout nous intéresse ; &et dès-lorsdès lors rien n'est petit, rien n'est à négliger. Vasconcellos, caché dans un armoire sous un monceau de papiers, &et découvert par un signe que fit aux meurtriers une vieille servante, est un objet plus frappant pour nous, que si on se contentoit de nous dire, qu'il fut trouvé dans son appartement par les conjurés, &et percé de mille coups.66Il est question ici de Miguel de Vasconcelos (ou Vasconcellos, 1590-1640), un homme d'État portugais. Depuis le moment où le duc de MontmorenciMontmorency est condamné à mort, jusqu'à celui où il périt sur l'échaffaudéchafaud, toutes ses démarches, toutes ses actions, ses paroles sur-toutsurtout, ses discours, tels qu'ils sont dans l'exacte [p.] vérité, sont autant de ressorts du pathétique, qui mettent en mouvement la sensibilité.77Il s'agit de Henri II de Montmorency (1595-1632), exécuté à Toulouse le 30 octobre 1632. Voyons, dans l'exemple présent, de quelle manieremanière un habile historien a su profiter de ces secours, en racontant ce triste événement.88Il s'agit de l'Histoire du règne de Louis XIII, roi de France et de Navarre(3 vol. in-4°, Paris: Les libraires associés, 1758), par Henri Griffet (1698-1771). « Toute la ville de Toulouse retentissoitretentissait de gémissemensgémissements &et de pleurs. Chacun frémissaitfrémissoit à la vue de l'appareil tragique de l'exécution qui le préparaitpréparoit : les courtisans eux-mêmes osoientosaient paroîtreparaître affligés : le peuple accouroitaccourait en foule dans les églises pour prier Dieu de fléchir le cœur du Roi. Plusieurs crioientcriaient dans les rues, gracegrâce, gracegrâce, miséricorde, miséricorde ; &et leurs cris se faisoientfaisaient entendre jusquesjusque dans l'archevêché où le Roi étoitétait logé. Le maréchal de Châtillon en prit occasion de lui dire, que les sentimenssentiments de compassion &et de douleur qu'il voyoitvoyait peints dans les ieuxyeux &et sur le visage de tous ceux qui l'environnoientenvironnaient, l'avertissoientavertissaient qu'il feroitferait plaisir à beaucoup de personnes, s'il pardonnoit au duc de MontmorenciMontmorency. Je ne seroisserais pas roi, reprit le monarque inflexible, si [p.] j'avoisavais les sentimenssentiments des particuliers. Le comte de Charlus avoit été chargé d'aller demander au duc, de la part du Roi, le cordon de l'ordre du Saint-Esprit &et le bâton de maréchal de France. Lorsqu'il se fut acquitté de cette commission, Monsieur &et cher cousin, lui dit le duc, je rends volontiers &et le bâton &et l'ordre à mon Roi, puisqu'il juge que je suis indigne de sa gracegrâce. Le comte partit aussi-tôtaussitôt pour aller chez le Roi, qu'il trouva occupé à jouer aux échecs avec M. de Liancourt. Louis avoitavait le déplaisir de voir que celui qui jouoitjouait avec lui &et tous les courtisans qui entroiententraient dans le cabinet, ne pouvoientpouvaient retenir leurs larmes. Sire, lui dit le comte de Charlus, je viens de la part de M. de MontmorenciMontmorency vous apporter son collier de l'ordre &et son bâton de maréchal de France, dont vous l'aviez ci-devant honoré, &et vous dire en même-tempsmême temps qu'il meurt avec un sensible déplaisir de vous avoir offensé ; &et que bien loin de se plaindre de la mort à laquelle il est condamné, il la trouve trop douce par rapport au crime qu'il a commis. En prononçant ces paroles, le comte se mit à genoux ; &et embrassant les pieds du Roi, qu'il [p.] arrosoitarrosait de ses larmes ; ah Sire ! lui dit-il, que votre majesté fasse gracegrâce à M. de MontmorenciMontmorency. Ses ancêtres ont si bien servi les Rois, vos prédécesseurs : faites-lui gracegrâce, Sire   . Tous ceux qui étoientétaient dans le cabinet se mirent aussi à genoux , &et demanderentdemandèrent gracegrâce en pleurant. Non, dit le Roi d'un air chagrin, il n'y a point de gracegrâce ; il faut qu'il meure. On ne doit pas être fâché de voir mourir un homme qui l'a si bien mérité. On doit seulement le plaindre de ce qu'il est tombé par sa faute dans un si grand malheur. Allez lui dire, ajoutat-il, que toute la gracegrâce que je puis lui faire, c'est que le bourreau ne le touchera point, qu'il ne lui mettra point la corde sur les épaules, &et qu'il ne fera que lui couper le cou. Launay, étant allerallé trouver le Roi une seconde fois, ceux qui étoientétaient avec le duc de MontmorenciMontmorency eurent encore un moment d'espérance, qui s'évanouit à son retour.... » Il me semble que vous êtes à-peu-près dans le même état que les courtisans de Louis XIII, &et que vous avez peine à retenir vos larmes. Poursuivons. « Launay étant revenu de chez le Roi, livra le duc de Montmorenci au grand-prévôt ; &et le duc [p.] comprit alors qu'il n'y avoitavait plus d'espérance. Il pria le P.Père Arnoux &et trois autres Jésuites qui l'accompagnoientaccompagnaient, de ne pas l'abandonner, &et de lui aider à99Le Grevisse permet la construction. mourir chrétiennement. Son chirurgien s'étant approché pour lui couper les cheveux, le duc s'apperçutaperçut qu'il étoitétait tout en pleurs, &et qu'il n'avoitavait pas la force de lui rendre ce dernier devoir. Un historien dit même qu'il s'évanouit. Le duc lui dit : Comment vous, qui m'exhortiez si souvent à recevoir tous les maux, comme venansvenants de la main de Dieu, vous êtes aujourd'hui plus affligé que moi ! Consolez-vous, Lucante, je veux vous embrasser, &et vous dire le dernier adieu, pendant que j'ai les mains libres. Il l'embrassa en effet en le priant de se souvenir de lui. Il tendit ensuite ses bras à l'exécuteur, &et voulut être lié, quoiqu'on lui eût dit que le Roi l'avoitavait dispensé de cette ignominie. Il souffrit patiemment que l'exécuteur lui coupât les cheveux, &et lui découvrit le col &et une partie des épaules. Il s'avança ensuite, tenant un crucifix entre ses mains, pour aller à l'échaffaudéchafaud. Les portes de l'hôtel-de-ville étoientétaient fermées ; &et il n'y avoit dans la cour que le grand-prévôt avec ses archers, le [p.] greffier du Parlement, les Capitouls &et les officiers du corps de ville, qui avoientavaient eu ordre d'assister à l'exécution en habit de cérémonie. Le duc en entrant dans cette cour, remarqua la statue de Henri IV, qui est posée au-dessus de la porte inférieure de l'hôtel-de-villehôtel de ville de Toulouse : il s'arrêta un moment pour la considérer ; &et le P.Père Arnoux lui ayant demandé s'il desiroitdesirait quelque chose : non, mon perepère, lui dit-il : je regardoisregardais l'effigie de ce grand monarque, qui étoitétait un très-bontrès bon &et très-généreuxtrès généreux prince, de qui j'avoisavais l'honneur d'être filleul. Allons, mon perepère, voici le seul &et le plus assuré chemin du paradis. Etant arrivé au pied de l'échaffaudéchafaud, il pria un des Jésuitesjésuites qui accompagnoientaccompagnaient le P.Père Arnoux, de faire en sorte que sa tête ne tombât point à terre, &et de la recueuillirrecueillir, s'il étoitétait possible. Il salua tous ceux qui étoientétaient dans la cour, &et les pria de dire au Roi qu'il mouroitmourait son très-humbletrès humble sujet, &et avec un regret extrême de l'avoir offensé. II monta ensuite sur l'échaffaud ; se mit à genoux ; baisa le crucifix, que le P.Père Arnoux retira de ses mains ; reçut une dernièrederniere absolution, &et se recommanda [p.] aux prièresprieres des Jésuitesjésuites qui l'assistoientassistaient. Le billot sur lequel il devoitdevait recevoir le coup de la mort s'étant trouvé trop bas, il eut de la peine à s'y appuyer, à cause de la blessure qu'il avoitavait à la gorge. Il dit à I'exécuteur d'attendre pour le frapper, qu'il se fût mis dans une situation moins douloureuse ; &et lorsqu'il l'eut trouvée, frappez hardiment, lui dit-il ; &et s'écria aussitôt, Seigneur Jésus, recevez mon ameâme. A peine eut-il prononcé ces paroles, que le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup, pendant que tous les assistansassistants fondoientfondaient en larmes. » Outre les détails &et le choix des circonstances, ses discours mêlés dans ce récit produisent le plus grand effet sur des cœurs sensibles. Ils nous dévoilent dans cet illustre criminel une ameâme tranquille &et grande sous le glaive d'un bourreau, &et, ce qui peut être est plus difficile encore, dans l'abbatement du repentir.

Il y a long-tempslongtemps, ajouta Timagène, que j'ai éprouvé pour la premièrepremiere fois, ce que peut un discours touchant pour émouvoir l'ameâme. Celui que Germanicus mourant adresse à ses amis m'a coûté autrefois bien des larmes. Je me le rappelle [p.] encore avec attendrissement.* *Si fato concederem, justus mihi dolor etiam adversus Deos estet, quod me parentibus, liberis, patriæ, intra juventam præmaturo exitu raperent : nunc scelere Pisonis &et Plancinæ interceptus, ultimas preces pectoribus vestris relinquo : referatis patri ac fratri, quibus acerbitatibus dilaceratus, quibus insidiis circumventus, miserrimam vitam pessimâ morte finierim. Si quos spes meæ, si quos propinquus sanguis, etiam quos invidia erga viventem movebat, inlacrymabunt, quondam florentem, &et tot bellorum superstitem, mulie-[p387]bri fraude cecidisse. Erit vobis locus querendi apud senatum, invocandi leges. Non hoc praecipuum amicorum munus est, prosequi defunctum ignavo questu ; sed quæ voluerit, meminisse, quae mandaverit exequi. Flebunt Germanicum etiam ignoti : vindicabitis vos, si me potius quàm fortunam meam fovebatis. Ostendite populo Romano divi Augusti neptem, eandemque conjugem meam : numerate sex libe-[p388]ros. Misericordia cum accusantibus erit, fingentibusque scelesta mandata aut non credent homines, aut non ignoscent. Tac. Annal.Tacite, Annales, lib. 2. c. 70. « Si je périssoispérissais par un accident naturel, dit ce héros, il semble que j'auroisaurais un juste sujet de me plaindre des Dieux mêmes, qui par une mort prématurée m'enleveroientenleveraient dans la fleur de la jeunesse à ma famille, à mes enfansenfants, à ma patrie ; mais je succombe aujourd'hui sous la scélératesse de Pison &et de Plancine. C'est dans vos cœurs que je dépose mes dernièresdernieres prièresprieres. Allez rapporter à mon perepère &et à mon frwrefrère, quels maux j'ai soufferts, quels piégespièges on m'a tendus, quelle mort cruelle a terminé la plus triste des vies. Ceux que mes espérances où les liens du sang m'attachoientattachaient, ceux même qui [p.] ne voyoientvoyaient mes succès qu'avec un œuilœil jaloux, donneront des larmes à mes malheurs : ils s'indigneront qu'un jeune prince au sein de la gloire, échappé à tant de hasards &et de combats, soit péri par les artifices d'une femme. Que de raisons n'aurez-vous pas de porter vos plaintes au sénat, d'invoquer ses loixlois ! Arroser de pleurs stériles les cendres d'un ami, n'est pas le plus important des devoirs de l'amitié : c'est de se rappeller, c'est d'exécuter ses dernieresdernières volontés. Laissez les étrangers même pleurer Germanicus ; vengez-moi, vous, si vous étiez plus attachés à moi, qu'à ma fortune. Montrez aux Romains la princesse mon épouse, la petite-fille d'Auguste ; présentez-Ieur six princes, fruits de cette heureuse union : la pitié due à mes malheurs appuyera vos accusations. Si mes [p.] ennemis s'excusent sur des ordres aussi faux que barbares, on refusera de les croire, où1010S'agit-il d'une coquille? leur crime n'en sera pas moins condamné. » QuelQuels sentimenssentiments n'étoientétaient pas capables de produire ces dernieresdernières paroles, s'il est vrai qu'elles aient été prononcées par Germanicus expirant ? Il faut pourtant avouer que ces sortes de discours, s'ils sont dénués de circonstances pathétiques, agitent moins vivement, que le détail de ces mêmes circonstances, quand on les supposeroitsupposerait arivées de tout autre secours. Il me semble encore trouver une autre différence entre les exemples que nous avons cités. Dans le détail de la mort de Germanicus, de Virginie, du duc de MontmorenciMontmorency, je ne me sens pas affecté de la même manieremanière que quand on me rapporte le trait de Panthée, ou celui des femmes de Lansperg. Le premier sentiment a quelque chose de douloureux : il plaît ; mais la pitié qui l'accompagne, porte avec elle une especeespèce d'amertume. L'autre renferme je ne sais quoi de délicieux, &et l'admiration s'y mêle avec le plus vif intérêt.

[p.] Rien n'est plus juste, que votre remarque, repartit Euphorbe. Ce second1111Le texte original est bien second, et non pas fécond. genre de pathétique, que les Grecs nous ont désigné sous le nom d'[grec], prouve l'empire que l'honnête &et le beau ont naturellement sur nos cœurs, pour les toucher &et les émouvoir. Tout ce qui est vertueux vient se peindre dans notre ameâme, comme dans un miroir fidelefidèle, &et nous force d'admirer &et d'aimer ses traits. Peut-on être insensible, par exemple, à la beauté de ce fait raconté par Pline le naturaliste ?* *L. 35, ch. 10.Démétrius fils d'Antigone, ce fameux Polyorcetes preneur de villes, formoitformait le siégesiège de Rhodes. Protogène, peintre célèbre demeuroitdemeurait dans un des fauxbourgsfaubourgs, &et se trouvoittrouvait ainsi au milieu des troupes ennemies. La crainte du danger, les désordres si communs dans un camp, le bruit inévitable dans les travaux d'un siégesiège, rien ne fut capable de lui faire abandonner son attelieratelier ;1212La graphie de l'original est attestée chez Féraud. &et il s'occupa de son art comme auparavant. Le prince en fut instruit. Il fut curieux de le voir, &et lui demanda la cause d'une tranquillité si rare : c'est que je sais, répondit l'artiste, que vous faites la [p.] guerre aux Rhodiens, &et non pas aux arts. Cette réponse eut tout l'effet qu'on en pouvoitpouvait attendre. Démétrius fit placer une garde autour de l'attelieratelier du peintre, pour le mettre en sureté ; &et lui-même, il alloitallait souvent, pendant le siégesiège, admirer les chef-d'œuvres de son pinceau.

Je vous avoue, répliqua Timagene, que ce dernier pathétique me plaît davantage que l'autre. Le premier me paroîtparaît un peu Angloisanglais : celui-ci au contraire me flatte agréablement en me faisant retrouver dans moi-même les plus beaux principes de la vertu. Cet avantage se rencontre souvent aussi dans les réflexions que fait l'historien, &et dans les anecdotes frappantes qu'il rapporte à propos.

Les unes &et les autres, reprit Euphorbe, sont d'un grand secours dans le récit historique, pourvu que les anecdotes soient utiles, &et que les réflexions soient vraies. Convient-il à la dignité de l'histoire de rapporter des événemensévénements détachés de l'objet principal, s'ils n'apprennent rien, &et par la seule raison qu'ils ont quelque chose d'amusant ou de singulier ? Ces sortes de faits doivent être de quelque utilité à l'Auteurauteur, ou du moins au lecteur. [p.] AÀ celui-là, en lui fournissant les moyens de mettre dans un plus beau jour le génie de quelques particuliers, ou d'un peuple entier ; à celui-ci, en lui faisant naître des idées conformes à la vertu &et aux bonnes mœurs, ou en lui dévoilant les vices &et ses défauts des hommes, pour lui apprendre à s'en garantir. Comme c'est là le plus grand fruit de l'histoire &et son principal but, tout ce qui peut produire cet effet a un droit assuré d'y être admis. L'abbé de Saint-Réal, dans ses discours sur ce genre de littérature, nous montre quel fond inépuisable de réflexions fournissent ces anecdotes, pour nous aider à connoîtreconnaître le cœur de l'homme, &et à sonder ses derniers replis. Sans m'arréter ici aux exemples qu'il cite en assez grand nombre, &et que vous pouvez consulter, je me contente de vous en rapporter deux ou trois, que j'ai lus depuis peu dans quelques ouvrages modernes. Jagellon Roi de Pologne faisoitfaisait la guerre à l'ordre Teutonique.1313Il s'agit de Sigismond Ier le Vieux (1467-1548),roi de Pologne, membre de la dynastie Jagellon, qui mena la guerre entre la Pologne et les Chevaliers teutoniques (l’ordre de la Maison de sainte Marie des Teutoniques) entre 1519 et 1521. Comme il entendoitentendait la messe, on vint l'avertir coup-sur-coup que l'armée des chevaliers avançoitavançait, &et que déjà elle n'étoitétait pas bien loin. Le Roi, sans s'émouvoir, continua ses prieresprières jusqu'à la fin du sacrifice. Les ennemis voyant [p.] que les PolonoisPolonais ne s'ébranloientébranlaient point, crurent qu'ils avoientavaient peur, &et leur grand maître députa au Roi de Pologne deux chevaliers, qui lui présenterentprésentèrent deux épées nues &et ensanglantées, en lui disant.disant :* *Fastes de la Pol. par M. Contant Dorville. « Notre chef ne craint point de vous fournir des armes, pour vous inspirer plus de courage, sur le point d'ouvrir le combat. Si le terreinterrain où vous campez vous paroîtparaît trop étroit &et trop serré pour faire vos manœuvres, nous consentons à reculer quelques pas. Jagellon, reprend l'Auteurauteur, ne daigna pas s'offenser de cette bravade. Je suis surpris, répondit-il aux députés, que votre grand maître se presse si fort de me rendre les armes. Je reçois celles que vous me présentez, avec plaisir, &et j'en tire un favorable augure pour le succès de cette journée. En effet, jamais audace ne fut punie plus cruellement. De cent quarante mille soldats, dont étoitétait composée l'armée Teutoniqueteutonique, cinquante mille resterentrestèrent sur le champ de bataille, entre lesquels on compta le grand-maître [p.] &et trois censcents chevaliers ou commandeurs, outre quatorze mille prisonniers. » Si l'historien s'étoitétait borné, comme il pouvoitpouvait le faire, à rapporter les dispositions &et le succès du combat, nous aurions moins bien connu le caracterecaractère du Roi de Pologne, &et nous aurions perdu les leçons secretessecrètes que nous donnent le pieux &et l'héroïque sang-froid de ce prince, &et la juste punition d'une fanfaronade tout-à-faittout à fait déplacée.

Il y a véritablement une epece de satisfaction, interrompit Timagène, à voir humilier ces hommes avantageux, dont le mérite assez communément ne consiste que dans l'admirable opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. J'ai eu du plaisir ces jours-ci à lire, dans un journal bien écrit, un trait sur M. de Turenne, moins sérieux que le vôtre, mais qui est bien dans le même genre.* *An. litt. 1770, feuille 21. « Un petit maître étoit assis sur le théâtre à côté du grand Turenne, à lui seul inconnu. Il s'avisa par gentillesse de lui arracher son chapeau, &et de le jetter par terre. Quelqu'un l'avertit dans ce moment, qu'il ignoroit sans doute à quel [p.] homme il se jouoit ainsi : que c'étoit le vicomte de Turenne. Celui-ci cependant ramassa tranquillement son chapeau, &et se contenta de dire à ce jeune sot, qui s'épuisoit en excuses sur ce qu'il l'avoit pris pour un autre ; eh ! Monsieur, quand ç'eût été tout autre, votre procédé n'en seroit pas plus louable. » Cette scene, à mon avis, étoit plus capable d'instruire, que la piece à laquelle on étoit venu assister. Elle faisoit toucher au doigt à quels dangers s'exposent l'orgueuil &et la fatuité, qu'accompagnent d'ordinaire l'imprudence &et l'étourderie. Elle nous montre d'ailleurs toute la noblesse d'une grande ame, trop élevée au-dessus de pareilles sotisessottises1414La graphie n'est pas attestée dans les dictionnaires de référence. pour s'en irriter &et vouloir s'en vangervenger1515La graphie n'est pas attestée dans les dictionnaires de référence.. Les meilleures instructions sont celles qu'on puise dans la conduite des hommes. Certains traits de générosité du chevalier Bayard, la réponse qu'il fit en mourant au connétable de Bourbon, sont des leçons qui laissent des traces plus profondes encore dans le coeur, que dans l'esprit. Je n'oublierai jamais celle que Canut, Roi d'Angleterre, donna un jour à ses courtisans. Ce prince étoit sur le bord de la mer. Un flatteur s'avisa de [p.] l'appeller le Roi des Rois, le souverain de la terre &et des mers. Le héros, sans rien répondre, s'assit sur la grève. Un moment après, voyant la marée monter, il apostropha ainsi la mer : « La terre où je suis est à moi ; &et toi-même tu es soumise à ma domination. Je te commande de n'avancer pas plus loin, &et de respecter les pieds de ton Roi. » Cependant le flux peu respectueux n'obéissoit point &et mouilloit déjà les pieds du monarque. « Vous voyez, dit alors Canut en se tournant vers les seigneurs de sa suite, comment je suis maître de la mer. Apprenez par-là ce que c'est que la puissance des Rois de la terre, &et qu'à proprement parler, il ne faut appeller Roi que ce grand Dieu, par qui le ciel, la terre &et la mer sont gouvernés. »Après ces mots, il alla dans l'église de S. Pierre mettre sur la tête du crucifix un diadème, dont il se servoit, &et ne voulut plus le reprendre. Cependant ce Canut n'étoit ni un visionnaire, ni un imbécilleimbécile.

Si j'entreprenoisentreprenais d'écrire l'expédition de M. de Montcalm, poursuivit Euphorbe, je [p.] n'oublieroisoublierais pas l'instruction que reçut d'un Cacique1616Cacique est le « nom qu'on donnoit aux Princes dans le Mexique et dans quelques régions de l'Amérique », selon le Dictionnaire de l'Académie (1762). cet excellent officier dans un moment de colerecolère, à laquelle il s'étoitétait livré contre sa coutume. « Tu es maître, dit l'indien, &et tu te fâches ! » Quels traits de lumierelumière partent de ce peu de mots ! Il n'est presque point d'anecdote, qui puisse entrer en parallelleparallèle avec celle-là, si ce n'est peut-être la réponse de M. Fabert, depuis maréchal de France, à M. de Cinqmars.1717Il s'agit de Abraham (de) Fabert d'Esternay (1599-1662), lieutenant général puis maréchal de France, et de Henri Coiffier de Ruzé (1620-1642), marquis de Cinq-Mars, qui mena une conspiration contre Richelieu.

Vous parlez sans doute, reprit Timagene, de celle que ce brave &et vertueux guerrier fit au grand écuyer, lorsque ce dernier lui fit part de la conspiration qu'il avoitavait formée contre le cardinal de Richelieu, &et qu'il voulut l'engager dans ce complot. Vous m'obligeriez de me la rappeller ; car je vous avoue qu'il ne m'en reste plus qu'un souvenir confus.

Elle mérite assurément, repartit Euphorbe, de n'être point oubliée ;car elle met dans tout son jour la franchise de ce grand homme. La voici :* *Hist. de Louis XIIIHistoire de Louis XIII, tom.tome troisiemetroisième. « J'ai pour maxime d'entrer dans les intérêts de mes amis, jamais dans leurs passions. [p.] Quiconque me méprise assez , pour exiger de moi ce que je crois contraire à mon honneur &et à mon devoir, me dispense par cette insulte des égards &et de la considération que je lui dois. »1818Dans l'original, les guillemets initiaux manquent.

Si j'étoisétais disciple de Pythagore, continua Timagène, je me persuaderoispersuaderais que l'ameâme du chevalier Dayard étoitétait venue animer le corps de M. Fabert, tant je trouve de ressemblance entre les vertus de ces deux grands hommes. Même droiture, même fidélité, même franchise : &et tout cela se montre dans la réponse que vous venez de rapporter. Quand on a de pareilles anecdotes à raconter, il est sage, je crois, de supprimer toutes réflexions. Le simple récit en fait naître assez : ce qu'on pourroitpourrait ajouter ne feroitferait que distraire, &et rallentirralentir l'impression naturelle des objets.

N'avez-vous pas remarqué, ajouta Euphorbe, ce qui arrive souvent dans la conversation ? Si un particulier dit un bon mot, &et qu'il s'avise d'en rire le premier, la compagnie garde le sérieux. La plaisanterie ne réussit que quand celui qui en est l'auteur, paroîtparaît n'y prendre presque aucune part. Il en est de même dans ces saillies de génie ou de vertu, dont nous parlons. On s'indispose [p.] contre un historien, qui veut nous endoctriner mal-à-propos. Mais il est des événemensévénements, des détails même d'une nature toute différente. Ils demandent d'être éclaircis ; &et d'ailleurs tous les lecteurs ne sont pas toujours capables de tirer les conséquences des faits qu'on leur met sous les ieuxyeux. Dans ces circonstances, l'historien remplit son objet lorsqu'il entremêle dans son récit quelques réflexions propres à lui donner du jour. Mais pour cela, il faut quellesqu'elles soient vraies : car, comme dit un Auteurauteur,* *Man. de bien penserPère Bouhours, Manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit.. « rien n'est plus irrégulier que de penser faux sur des événemensévénements véritables. » Rien de plus vrai, par exemple, que celle-ci : communi naturæ vitio fit, ut latitantibus &et incognitis rebus mugis confidamus &et vehementius exterreamur* *Caesar de bello civ. lib. 2.. Il suffit en effet de consulter l'expérience, pour convenir que c'est une foiblessefaiblesse naturelle à presque tous les hommes, de s'allarmeralarmer plus vivement ou de se rassurer davantage dans les événemensévénements dont ils ignorent les causes, que dans tout autre.

[p.] La reflexionréflexion de votre Auteurauteur, répliqua Timagène, m'afflige : elle est humiliante pour l'humanité. J'aime mieux celle de ValereValère Maxime,1919Valère Maxime (Valerius Maximus, premier siècle après J.-C.), historien et moraliste romain. à l'occasion de Tigranes Roi d'Arménie, dans l'entrevue qu'il eut avec Pompée, après sa défaite.* *Val. max. l. 5. c. 1.Ce prince s'étant jettéjeté aux pieds de son vainqueur, celui-ci le releva, &et lui rendit sa couronne, jugeant, dit l'historien, qu'il étoitétait aussi beau de faire des Rois, que de les vaincre : aeque pulchrum esse judicans &et vincere reges &et facere.

Je sais, poursuivit Euphorbe, qu'on peut, sans vous déplaire, n'être pas toujours de votre avis. Ainsi, je ne crains point de remarquer que la réflexion de ValereValère Maxime porte avec elle un air d'appareil &et des prétentions à l'esprit, que n'a point celle de César. L'une semble se proposer d'instruire son lecteur, l'autre de célébrer son Auteurauteur. Et vous conviendrez que l'utilité est le plus grand mérite d'une réflexion. Nous en avons une dans Tacite où cet avantage est frappant. Après avoir remarqué avec quelle adresse Agricola avoitavait su se ménager sous [p.] l'empire de Domitien, &et adoucir le caracterecaractère farouche &et sanguinaire de ce tyran, l'historien ajoute :* *Sciant quibus moris illicita mirari, posse etiam sub malis principibus magnos viros esse, obsequiumque ac modestiam, si industria ac vigor adsint, eò laudis excedere, quò plerique per abrupta, sed in nullum reipublicae usum, ambitiosâ morte inclaruerunt. In vitae Agric. cap. 42. « Que ceux qui bornent leur admiration aux entreprises audacieuses &et téméraires, apprennent, par son exemple, qu'il peut y avoir de grands hommes sous de mauvais princes, &et que la soumission &et la modération, si elles sont soutenues d'une vigueur &et d'une activité propres aux grandes affaires, peuvent arriver au même point de gloire où sont arrivés la plupart des autres, par des, procédés hardis &et violensviolents, &et par une mort éclatante, mais inutile à la république. » L'Auteurauteur nous présente ici le plus beau fruit du sujet qu'il traite. C'est avec le même succès que l'abbé de Vertot, après avoir peint l'obstination de D. Sebastien à faire la guerre en Afrique, contre l'avis de son conseil, insereinsère ce peu de mots dans son récit :* *Révol. de Port.Révolution de Portugal. « Comme si la souveraine [p.] puissance donnoitdonnait une souveraineté de raison. » Ce sont là des leçons utiles &et bien placées.

Vous mériteriez-bien en effet, reprit Timagène, que je prisse un peu d'humeur contre vous. Vous faites main-bassemain basse impitoyablement sur tout ce qui a quelque apparence d'esprit. Vous voulez donc le bannir entièremententierement de l'histoire ?

Je ne dis pas cela, répondit Euphorbe. Je ne prétends point exclure le morceau que vous avez cité de ValereValère Maxime, ni même le condamner. J'établis seulement une comparaison entre les deux phrases dont il s'agit ; &et je crois que celle de César mérite mieux le nom de réflexion, que celle de ValereValère Maxime. Changeons les livrées de cette dernieredernière ; elle trouvera sa place parmi les pensées, qui sont un des principaux ornemensornements du récit historique : &et celle que vous venez de rappellerrappeler, a droit assurément d'être distinguée parmi les plus belles. Cela n'est-il pas suffisant pour faire ma paix avec vous ?

Vous la faites un peu en vainqueur, repartit Timagène. Mais je renonceroisrenoncerais plutôt à tous les écrivains du monde, que d'être en guerre avec vous. Quelque [p.] nom que vous donniez à ce qu'a dit ValereValère Maxime, dès que vous l'admettez dans l'histoire, je suis content. Ce sera donc une pensée, &et même une belle pensée.

AÀ Dieu ne plaise, poursuivit Euphorbe, que je bannisse de l'histoire cette espèceespece d'ornement. Elle y produit le même effet que les fleurs dans un vaste parterre. On varie, on releve un récit trop sérieux ou trop uniforme, par quelques pensées nobles, délicates, pathétiques, ou même sublimes : car, comme nous l'avons déjà remarqué après le P.Père Rapin, « le grand dans l'objet joint à la simplicité dans l'expression, forme souvent le sublime ; » &et ces deux choses conviennent parfaitement au récit historique. D'où vous conclurez aisément que ces sortes de pensées dont nous nous sommes déjà entretenus, peuvent trouver place dans l'histoire, &et qu'on peut leur appliquer tout ce que nous en avons deja dit en général.

Je viens de lire, reprit Timagène, dans une description du triomphe de Constantin, après sa victoire sur Maxence, une pensée bien noble &et bien frappante, à l'occasion de la tête du tyran que l'on portoitportait dans ce triomphe.

[p.] * *Suberat adhuc saevitia, &et horrendae frontis minas mors ipsa non vicerat. Nazaire, panég. de Const. le Grand. « Dans ses ieuxyeux éteints, dit l'orateur, on démêloitdémêlait encore la barbarie &et la cruauté ; &et la mort même n'avoitavait pu adoucir l'air farouche &et menaçant de son front. »

Cette pensée, repartit Euphorbe, figureroitfigurerait aussi-bienaussi bien dans une histoire que dans un panégyrique. Elle est pleine de grandeur &et de majesté, sans avoir d'enflure. Elle n'a point l'affectation de celle de Florus, dans sa description de la bataille de Tarente. Non content d'avoir dit des soldats tués dans ce combat,* *Relictae in vultibus minae, &et in ipsâ morte ira vivebat. « leur front portoitportait encore un air menaçant, il ajoute, &et leur fureur vivoitvivait après leur mort. » Celle-ci m'en rappelle une autre de Paterculus, qui est à peu-prèspeu près dans le même goût. AÀ l'occasion du corps de Pompée inhumé sur le rivage, &et couvert d'un peu de sable, il s'exprime ainsi ;* *In tantum in illo riro discordante for-[p404]tunâ, ut cui modò ad victoriam terra defuerat, deesset ad sepulturam. Vel. Paterc. lib. 2. « dans ce grand'homme la fortune fut bien peu d'accord avec elle-même. Cette même terre, qui peu de temps auparavant, [p.] n'avoitavait pas suffi à ses victoires manquoitmanquait alors à sa sépulture. » Voilà bien de la recherche ; mais, est-ce là du beau ? Au reste, pour vous avouer mon goût particulier, les pensées dont je fais le plus de cas, sont celles qu'on nomme délicates.

Si j'ai bonne mémoire, interrompit Timagène, nous avons dit que la pensée délicate étoitétait celle qui procuroitprocurait à l'esprit un charme secret, en lui faisant concevoir beaucoup plus qu'elle ne sembloitsemblait exprimer.2020Voir le cinquième entretien, pages 267-268. Il sera question à nouveau de la pensée délicate au onzième entretien, pages 565-566. Vous-en rappelleriez-vous quelques-unes de ce genre ?

Elles ne sont pas fort communes, répondit Euphorbe. Tacite nous en fournira un exemple. En parlant de Galba, il dit ;* *Major privato visus dum privatus fuit ; [p405] &et omnium consensu capax imperii, nisi imperasset. « Tant que ce prince fut simple particulier, il parut au-dessus de son état ; &et tout l'univers l'eut jugé digne du trône, s'il n'y fut jamais monté. » C'est ce qu'a répété un de nos poëtespoètes à l'occasion de Henri III.

Telle brille au second rang, qui s'éclypseéclipse au premier.

[p.] Je me rappelle encore d'avoir vu quelque part cette pensée, au sujet de Louis XIV. « Il ne fait la guerre, que pour rendre les peuples heureux, en se les asujettissant, &et il a trouvé dans la victoire quelque chose de plus glorieux que la victoire même. » Il ne faut qu une attention médiocre, pour appercevoir la richesse &et la fécondité de ces pensées. Celle de Tacite, par exemple, me fait concevoir que des talenstalents &et des vertus propres à établir la réputation d'un particulier, ne suffisent pas à un souverain : elle m'apprend encore que le desir de s'avancer porte souvent les hommes à une especeespèce d'héroïsme, dont ils ne sont plus capables, lorsqu'ils ont obtenu l'objet de leurs vœux.

Ajoutons donc aussi, répliqua Timagène, que ces sortes de pensées ornent la diction, &et qu'elles sont une des principales sources de la beauté stilebeauté du style 2121L'ommission de du, dans l'original, est corrigée dans les errata de l'édition originale, en fin du volume.; &et combien d'ouvrages historiques doivent au stilestyle leur principal succès !

Ce succès n'a rien d'étonnant, dit Euphorbe, si le stilestyle a les qualités que [p.] demande Cicéron :* *Nihil est in historiâ purâ &et illustri brevitate dulcius. Lib. de clar. orat. c. 120. s'il est clair, s'il est noble, s'il est concis, il porte avec lui un charme invincible. AÀ ce que dit ici l'orateur Romain joignons une autre qualité ; celle d'être proportionné au sujet que l'on traite, c'est-à-dire, vif &et animé dans les effets des passions violentes ; léger dans les sujets riants ; rapide &et coupé dans ceux où l'action est prompte &et intéresse par sa célérité ; mais jamais affecté ni ampoulé.

Je crois avoir lu dernierementdernièrement, reprit Timagène, un morceau d'histoire bien propre à servir d'exemple dans cette especeespèce de stilestyle rapide, dont vous venez de parler. Je vais le chercher dans l'Auteurauteur : vous en jugerez vous-même. Il s'agit de la conquête de la Normandie toute entiereentière, faite par Charles VII, Roi de France, sur Henri VI, Roi d'Angleterre. Le Roi n'eut besoin que de treize mois pour terminer cette expédition, &et l'historien n'emploie que trois pages pour la raconter.* *Révol. d'Angl.Révolutions d'Angleterre, t. 2. « Brezé, dit-il, prit d'abord le Pont-de-l'Arche ; Robert [p.] de Beuil, surnommé Floquet, bailli d'Evreux, prit Conches &et Verneuil. Un meûniermeunier qu'un Angloisanglais bâtit, livra cette dernieredernière place, l'une des plus fortes de la province. Sur quoi Charles ayant partagé ses troupes en divers petits corps, les fit entrer en même temps dans le pays par divers endroits, sous la conduite du Connétable, des ducs de Bretagne &et d'Alençon, des comtes de Dunois, de Clermont, d'Eu, de Nevers, de Saint Pol, qui, en peu de mois, réduisirent sous l'obéissance du Roi tout ce qui ne demandoitdemandait pas sa présence. Pendant ce temps-là, ce monarque formoitformait une armée à Louviers, où le Roi de Sicile &et le duc du Maine l'étoientétaient venu joindre avec leurs troupes auxquelles le comte de Dunois, qu'il fit son lieutenant-général, ayant aussi joint les siennes, on marcha vers Rouen, que le Roi avoitavait résolu d'assiéger. Rouen étoitétait bien pourvu d'Anglois : le régent y étoitétait en personne, &et Talbot, qui valoitvalait une armée, s'y étoitétait renfermé avec lui : mais à la vue du Roi légitime, les habitanshabitants étant entrés en différend avec les Angloisanglais, se cantonnerentcantonnèrent, traiterenttraitèrent avec Charles, &et se mutinant enfin [p.] tout-à-fait, pousserentpoussèrent la garnison, &et l'obligerentobligèrent à se renfermer dans le vieux palais, où le comte de Dunois l'ayant attaquée, elle se rendit par composition après quelques jours de résistance. Le duc de Sommerset se retira avec les siens en basse-Normandie, &et Talbot demeura en otage de cinquante mille écus d'or que le Régent devoitdevait payer au Roi par un des articles de la capitulation. Charles ayant fait son entrée dans Rouen, poussa ses conquêtes au pays de Caux, où Harfleur l'arrêta ; mais il le prit, &et le reste plia devant lui. L'hiver qui se faisoitfaisait sentir, n'empêcha pas l'armée victorieuse, animée par l'exemple de son Roi, de passer la seine &et d'assiéger Honfleur, où un gouverneur opiniâtre soutint le siégesiège assez long-tempslongtemps. On prit la place par composition le dix-huitiemehuitième de février. La bataille de Formigny, hâta la prise de ce qui restoitrestait de villes à réduire en basse-Normandie, &et abrégea fort la conquête. Le Connétable &et le comte de Clermont s'étoientétaient réunis à propos près de cette bourgade, située entre Carentan &et Bayeux, pour s'opposer à Thomas Tyrel, nouvellement arrivé d'AngletterreAngleterre [p.] avec environ trois mille hommes, auxquels s'étant joint d'autres troupes tirées des garnisons d'alentour, il s'en étoitétait formé une armée, qui tenoittenait la campagne &et reprenoitreprenait des villes. Lisieux &et Valognes avoientavaient reçu Tyrel, qui menaçoitmenaçait de plus grands progrès, lorsque le comte &et le Connétable l'ayant heureusement rencontré au lieu que je viens de nommer, quoique beaucoup inférieurs en nombre, lui livrerentlivrèrent bataille, le défirent, lui tuèrent près de cinq mille hommes, en prirent quatorze cent prisonniers, du nombre desquels il fut lui-même, &et ne perdirent que six soldats, circonstance qui fit passer cet événement pour miraculeux. Cette journée fut le coup fatal qui acheva de ruiner les forces des Angloisanglais en Normandie. De Formigny l'armée victorieuse se rendit à Caen, où le Roi se trouva, &et rassembla toutes ses troupes, la prise de cette ville étant une affaire décisive, qu'il ne falloitfallait pas laisser languir. Le duc de Sommerset défendit Caen en personne, comme il avoitavait défendu Rouen, &et le rendit de même par composition. Après quoi peu de places résisterentrésistèrent, hormis Cherbourg, qu'on [p.] attaqua la dernieredernière ; mais qui capitula enfin comme les autres, après un mois de siégesiège, par lequel finit la conquête, environ le milieu du mois d'Aoûtaoût de l'année 1450. » Assurément cet historien a été plus heureux que Pélisson Pellisson-Fontanier ; car il a trouvé un PegasePégase assez prompt pour suivre son héros.2222Il s'agit de Paul Pellisson-Fontanier (1624-1693), homme de lettres français, et auteur d'une Histoire de l’Académie française depuis son établissement jusqu’en 1652 (2 vols., 1653).

Sa course seroitserait encore plus rapide, repartit Euphorbe, si ses phrases étoientétaient un peu moins longues : &et peut-être par-làpar là remarqueroitremarquerait-on moins aussi quelques négligences dans l'expression, qui font peine dans ce morceau. Au surplus, cette rapidité de stilestyle n'est avantageuse que dans certains cas particuliers. Les autres qualités dont nous avons parlé, sont d'un usage plus ordinaire. Il n'est point de récit qui ne doive avoir un caracterecaractère particulier, analogue au sujet qu'il détaille, &et c'est sur-toutsurtout par ce rapport qu'il plaît à l'imagination. Les muses d'Hérodote auroientauraient plus de gracegrâce, si elles étoientétaient moins ornées &et moins verbeuses : Thucidide au contraire, n'a rien de superflu : mais je vois peu de modelesmodèles plus parfaits en ce genre que César* *De bello Gal. lib. 2., sur-toutsurtout dans le récit qu'il [p.] nous fait de son expédition contre les Belges, et* *De bello civ. lib. 3. dans la description de cette fameuse journée, qui lui soumit Pompée et l'univers. Quelle noble vivacité, quelle chaleur de stilestyle, et en même-tempsmême temps quelle exactitude ! Quelle clarté et quelle sagesse ! C'est un mérite bien rare, que de savoir exécuter et raconter parfaitement d'aussi grandes choses. Mais, si je ne me trompe, j'entends un équipage qui entre dans la cour. Voilà encore quelqu'importun qui vient nous interrompre.

Allez, reprit Timagène, recevoir votre compagnie. Je vais m'amuser ici à relire les deux endroits de César que vous venez de citer, et je vous rejoindrai après les premiers complimenscompliments.