Second entretien. Qualités du récit

SECOND ENTRETIEN. Qualités du Récitrécit.

AÀ peine le soleil eut-il commencé à paroîtreparaître, que Timagène se rendit à l'appartement de son ami. Il le trouva auprès de son bureau. Quoi ! déjà, lui dit-il, en conversation avec vos livres ! En disant ces mots, il ouvrit un volume qui se présenta sous sa main. C'étoientétaient les fablesFables de la FontaineLa Fontaine. Vous vous amusez donc encore, ajouta-t-il, à la lecture de cet Auteurauteur ?

Oui, répondit Euphorbe, &et j'y prensprends tous les jours un nouveau goût. J'y trouve toutes les qualités que l'on peut désirer dans un excellent récit ; une clarté qui le met à la portée de tous ses lecteurs ; une brièveté qui ne laisse aucun lieu à l'ennui.11Voir, à titre de comparaison, la caractérisation de la narration que donne Marmontel dans l'article « Narration » des Éléments de littérature de 1787 (voir bibliographie).

Il me semble, interrompit Timagène, que ce sont là les objets sur lesquels nous devons nous entretenir aujourd'hui ; &et je m'en suis occupé depuis que je vous ai eu quitté. Au reste, je trouve que c'est une assez bonne fortune de rencontrer dans un même Auteurauteur toutes ces [p.28] qualités que vous cherchez. Commençons, si vous le trouvez bon, par celle que vous avez nommée la première. Je conçois qu'un écrivain doit être clair. Il n'écrit sans doute que pour être entendu ; &et je ne peux me persuader qu'il se fasse une gloire de son obscurité.22Pour le contexte de la discussion sur la clarté ou l'obscurité du discours qui commence ici, voir Michel Delon, L'Idée d'énergie au tournant des Lumières, 1988 (voir bibliographie), p. 58-104.

Cela n'est pas si étrange que vous le croyez, reprit Euphorbe.* *Sallustio vigente, amputatæ sententiæ et obscura veritas fuere pro cultu. Ep. 114Epistulae, 114. SénequeSénèque reproche aux imitateurs de Salluste ce défaut, dont il n'étoitétait pas trop exempt lui-même. « Du temps de Salluste, dit cet Auteurauteur, on se fit un mérite de tronquer sa pensée, &et d'envelopper la vérité d'un nuage épais. »33La citation dirigée contre Salluste (Caius Sallustius Crispus, 86-35 av. JC.) est tirée des Lettres à Lucilius (Epistulae morales ad Lucilium, 63 et 64 ap. JC.) de Sénèque, livre 19, lettre 114. (Omission, dans l'original, des guillemets fermants la citation.)

Cette pensée de SénequeSénèque, dit alors Timagène, me rappelle l'épigramme que Maynard a faite contre un écrivain obscur.

Charles, nos plus rares esprits
Ne sauroientsauraient lire tes écrits,
Sans consulter Muret ou Lipse.
Ton Phébus s'explique si bien,
Que tes volumes ne sont rien
Qu'une éternelle Apocalypse.44François Maynard, Œuvres de Maynard, 1646 (voir bibliographie), p. 146 :
Tu veux passer pour un auteur
Digne de l'estime publique,
Et crois me rendre imitateur
De ton jargon énigmatique.
Charles, nos plus rares esprits
Ne sauraient lire tes écrits
Sans consulter Muret ou Lypse.
Ton Phébus s'explique si bien,
Que les volumes ne sont rien
Qu'une éternelle apocalypse.
L'épigramme fait sans doute allusion à Marc-Antoine Muret (1526-1585) et Juste Lipse (Justus Lipsius, 1547-1606), deux humanistes et philologues

Ces jours derniers, poursuivit Euphorbe, [p.] j'en lisoislisais, dans le même poëtepoète &et sur le même sujet, une autre dont la pensée me paroîtparaît avoir quelque chose de plus frappant. La voici :

Mon ami, chasse bien loin
Cette noire réthoriquerhétorique
Tes ouvrages ont besoin
D'un devin qui les explique.
Si ton esprit veut cacher
Les belles choses qu'il pense,
Dis-moi, qui peut t'empêcher
De te servir du silence.55François Maynard, Œuvres de Maynard, 1646 (voir bibliographie), p. 195 :
Ce que ta plume produit
Est couvert de trop de voiles.
Ton Discours est une nuit
Vetue de Lune, & d'Étoiles.
Mon Ami, chasse bien loin
Cette noire Rhétorique :
Tes Ouvrages ont besoin
D'un Devin qui les explique.
Si ton Esprit veut cacher
Les belles choses qu'il pense,
Dis-moi, qui peut t'empêcher
De te servir du silence.

Vous voyez que, dans tous les temps, des esprits médiocres ont cru se rendre estimables, en se rendant impénétrables. La cause de cette erreur est qu'ils n'ont point assez de génie, pour distinguer ce qui est admirable par soi-même, de ce qui ne l'est que par notre foiblessefaiblesse. L'admiration stupide est fille de l'ignorance &et de l'amour-propre. Tout essor dont le vulgaire ignore la cause &et qui n'est pas ordinaire, il l'attribue à un ordre de causes élevées au-dessus de l'humanité, par la seule raison qu'il est supérieur à ses forces &et à son entendement. De-làDe là on s'est persuadé que, pour mériter des applaudissemensapplaudissements, il suffisoitsuffisait de se voiler [p.] aux ieuxyeux du peuple, &et de parler en oracle. Je ne pardonne point à Muret* *Or.Orationes, 12.66Il s'agit sans doute de l'humaniste Marc-Antoine Muret ou M. Antonii Muretus (1526-1585), auteur de nombreux Orationes et annotateur des œuvres de Térence. d'avoir fait l'éloge de l'obscurité, pour défendre Tacite. C'est une especeespèce enthousiasme à peine excusable, même dans un orateur ; &et, quoiqu'il en puisse dire, les connoisseursconnaisseurs désapprouvent cette façon d'écrire, &et n'y voient que l'impuissance de donner du jour à une pensée que l'Auteurauteur lui-même a mal conçue, ou l'affectation ridicule d'un savoir déplacé.

N'est-ce pas cette démangeaison de paroîtreparaître savant, reprit Timagène, qui a introduit le stilestyle singulier dont se servent aujourd'hui la plupart de nos Auteursauteurs ? Je me sais assurément bon gré d'avoir eu quelque teinture des mathématiques. Sans ce secours, je n'entendroisentendrais rien dans des ouvrages purement académiques, &et qui devraient être, ce semble, à la portée de tous les lecteurs. Je ne rencontre partout que sommes, produits, chocs, réactions, proportions, équilibre, &et cent autres idées empruntées de la géométrie &et de la physique, qui jettent une merveilleuse obscurité dans toute la composition.

Ouvrez ce Quintilien, dit alors Euphorbe ; [p.] vous y verrez au chap.chapitre 3 du liv.livre 2, à quel principe ce fameux rhéteur attribue ce stilestyle énigmatique.

Timagène, après avoir cherché un moment, lut ce passage. « Moins on a de mérite, plus on fait d'efforts pour se faire remarquer &et tenir un rang. Ainsi, les gens d'une petite taille se dressent sur la pointe du pied ; ceux qui sentent leur foiblessefaiblesse font plus de menaces que les autres. L'obscurité du stilestyle dans un écrivain est donc la preuve &et la mesure de son incapacité. »* *Quo quisque ingenio minus valet, hoc se magis attollere et dilatare conatur ; ut statura breves, in digitos eriguntur, et plura infirmi minantur. [...] Erit ergo obscurior etiam, quo cuisque deterior.77Quintilianus, De institutione oratoria, livre 2, chapitre 3 (voir bibliographie). Entre la première et la deuxième phrase, Bérardier omet un bref passage du texte original.

Je suis fâché, poursuivit-il, de la justesse de la comparaison, pour l'honneur de ceux dont il s'agit ici. La conclusion qu'il en tire est encore plus humiliante : mais j'ai peine à l'accorder avec l'estime que les savanssavants ont faite de tout temps de deux Auteursauteurs anciens, connus par leur obscurité ; je veux dire Tacite &et Perse.88Aulus Persius Flaccus, Perse en français, est un auteur latin du Ier siècle après JC. Qu'en pensez-vous ?

Ce que j'en pense, répondit Euphorbe ? PremierementPremièrement, que ce défaut de clarté n'est point ce qu'on estime dans [p.] leurs ouvrages. D'ailleurs, je croiroiscroirais volontiers que Tacite n'est tombé dans cet écueuilécueil, que pour n'avoir pas été assez en garde contre son propre esprit. C'étoitétait un génie profond : il s'appliquoitappliquait tout entier à exprimer les sentimenssentiments, les passions &et les vues des principaux personnages dont il écrivoitécrivait l'histoire. Jaloux de les peindre avec la même force qu'il les concevoitconcevait lui-même, il craignit d'affoibliraffaiblir son coloris, &et de détourner l'attention de son lecteur par la multitude de ses expressions : il en devint avare. Brevis esse laboro ; obscurus fio.99La phrase, du reste assez courante, est le plus souvent attribuée à Horace, chez qui elle se trouve au début de l'Art poétique (voir bibliographie), vers 25-26. Perse eut une autre raison de s'envelopper dans un stilestyle mistérieuxmystérieux. Ses traits satyriquessatiriques s'adressoientadressaient à Néron lui-même. Il n'étoitétait pas sûr d'attaquer ce prince farouche. Il falloitfallait donc s'exprimer de manieremanière à n'être point entendu de tout le monde, &et laisser ignorer, du moins au peuple, quels étoientétaient les originaux des portraits qu'il présentoitprésentait sous des couleurs aussi odieuses. D'ailleurs, peut-être l'éloignement des temps nous a-t-il fait perdre la connoissanceconnaissance de certains faits qui étoientétaient publics alors, &et qui nous auroientauraient donné la clé de plusieurs passages, dont l'obscurité nous fait peine. Quoi qu'il en soit de ces deux ouvrages, il faut dire, avec [p.] un Auteurauteur ingénieux du siècle dernier,* *Manière de bien penserManière de bien penser.« qu'il en est du récit comme des diamansdiamants, qui doivent leur prix à leur solidité, &et à la netteté de leur eau. »1010La citation provient de l'ouvrage du Père Bouhours, La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, 1687 (voir bibliographie). Ce traité sous forme de quatre dialogues entre les personnages d'Eudoxe &et de Philante est sans doute parmi les modèles de Bérardier pour son Essai sur le récit, autant au niveau de la forme que pour certaines de ses idées. Un écrivain à la mode a dit que l'enthousiasme d'esprit avoitavait produit les erreurs d'un Luther. Je crois pouvoir dire, à plus juste titre, que l'enthousiasme d'esprit a produit le phébus.1111C'est-à-dire, « un langage, un discours, d'un style guindé, trop figuré » (Féraud, Dictionaire critique de la langue française, 1787-88). Quand on n'a point de grandeur naturelle dans l'esprit, on enfle son expression, on affecte un stilestyle singulier : c'est un nain qui monte sur des échasses, pour se faire remarquer. Le stilestyle de Bossuet &et de Corneille est toujours clair &et sans prétentions : quelquefois même il paroîtparait négligé.

Je m'imagine, reprit Timagène, qu'il n'est pas si difficile d'écrire avec clarté. Car enfin, on se fait aisément entendre lorsqu'on conçoit nettement ce qu'on veut peindre, lorsqu'on donne une juste étendue à sa pensée, &et qu'on emploie des expressions naturelles. L'Auteurauteur des mœurs de ce siécleMœurs de ce siècle dit* *Chap.Chapitre 1. sur les ouvrages d'esprit : « Qu'un bon Auteurauteur, &et qui écrit avec soin, éprouve souvent que l'expression qu'il cherchoitcherchait [p.] depuis long-tempslongtemps, sans la connoîtreconnaître, &et qu'il a enfin trouvée, est celle qui étoitétait la plus simple, la plus naturelle &et qui sembloitsemblait devoir se présenter d'abord &et sans effort. »1212Jean de La Bruyère, Les Caractères ou Les mœurs de ce siècle, 1688 (voir bibliographie). La formule apparaît au premier chapitre, traitant « Des ouvrages de l'esprit », n° 17. En réfléchissant sur cette pensée, je crois apercevoir que l'obscurité vient quelquefois de la crainte d'être obscur, &et presque toujours d'un excès de travail produit par le désir de parler ou d'écrire mieux que les autres. L'un enrichit sa diction de comparaisons, mais il les va chercher trop loin ; l'autre emploie les métaphores, mais il les continue trop long-tempslongtemps, ou les enchâsse les unes dans les autres ; celui-là, pour s'exprimer avec énergie, emprunte des termes étrangers à sa matierematière &et peu connus. Il ne dit pas assez, parce qu'il veut trop dire.

Je suis ravi, répliqua Euphorbe, que vous vous rencontriez si bien avec un excellent juge en cette matierematière. C'est de Quintilien que je veux parler. Voici sa pensée :* *Erit aperta narratio atque dilucida ; si fuerit exposita verbis propiiis et significantibus, et non sordidis quidem, non tamen exquisitis, et ab usu remotis : tum distincta rebus, personis temporibus, locis, causis. Quint. liv. 4, ch. 2Quintilien, livre 4, chapitre 2. « Le récit ne manquera ni de clarté, ni [p.] de netteté, si l'on y emploie des termes propres &et expressifs, qui, sans avoir rien de bas &et de trivial, ne soient pas non plus trop recherchés &et peu en usage ; si l'on place dans un beau jour &et sans confusion les événemensévénements, les personnages, les temps, les lieux &et les causes. »1313La citation latine provient de l'Institutio Oratoria, livre IV, chapitre 2, section XXXVII (voir bibliographie). Dans ce peu de mots, nous trouvons les principales sources de l'obscurité du stilestyle. Les uns, pour éviter le langage du peuple, ont recours à des figures outrées. Un nuage, qui passe dans les airs, est un océan qui flotte au-dessus de la terre. Un certain Furius, du temps d'Horace,* *Hor. Sat. 5, liv. 2, v. 41Horace, Satire 5, livre 2, vers 41. appelloitappellait la neige, la salive de Jupiter.1414Le passage auquel Bérardier fait ici allusion se trouve dans la Satire connue sous le titre « L'art de s'enrichir » ; Horace, Sermones (voir bibliographie), livre II, satire 5, vers 39-41. Tirésias y conseille à Ulysse de s'enrichir par l'abus de riches clients dans les procès. Marcus Furius Bibaculus était un poète romain qui, semble-t-il, était l'inventeur de l'image dans laquelle Jupiter crache de la neige sur les Alpes. Quintilien cite l'image dans l'Institutio Oratoria (voir bibliographie), livre VIII, chapitre 5, section XVII (Iuppiter hibernas cana nive conspuit Alpes). Dans une visée satirique, Horace fait d'une part de Furius l'auteur de la neige-salive (et non de l'expression). Par ailleurs, l'image apparaît dans un contexte d'exagération au service de l'objectif satirique du dialogue dans son ensemble. L'expression propre est celle qui peint le mieux l'objet. Horace,* *Hor. Sat. 6, liv. 2, v. 98Horace, Satire 6, livre 2, vers 98. en décrivant le départ du rat de campagne, dit de lui : Levis exilit. Exit eûteut été trop foiblefaible ; erumpit eûteut été trop fort.1515Voir Horace, Sermones (voir bibliographie), livre II, satire 6, vers 97-100. L'expression qu'il emploie étoitétait la meilleure pour nous faire concevoir sa légéretélégèreté &et son impatience. D'autres veulent tout dire à la fois, &et jettent dans leur récit un désordre qui le rend inintelligible. Par des digressions [p.] sans fin, ils font oublier à tout moment le principal objet dont ils devoientdevaient s'occuper. Théodore est un homme instruit ; il parle purement sa langue : il aime à raconter ; mais il le fait d'une manieremanière qui impatiente tous ceux qui l'entendent. Il nous rapportoitrapportait derniérementdernièrement l'entrevue qu'il avoitavait eue avec EugeneEugène, dont il vouloitvoulait obtenir une lettre de recommandation dans une affaire qui l'intéressoitintéressait beaucoup : voici comme il s'y prit. « Comme EugeneEugène demeure fort loin de chez moi, je partis de bonne heure, &et j'arrivai chez lui entre cinq &et six. Il étoitétait absent. Je fus reçu par son épouse. C'est la fille de ce riche négociant qui a rapporté tant de bien du Nouveau Monde. Je voudroisvoudrais me rappeller son nom : certainement vous le connoissezconnaissez aussi bien que moi. On dit que cette femme est haute, &et d'une humeur difficile. Cependant elle me fit politesse. En entrant, j'avoisavais admiré la beauté de la maison. Elle a été bâtie par Chrysolite, qui a dépensé, dit-on, cent mille écus à la décorer, &et qui a été obligé de la vendre trois ans après. Lorsqu'EugeneEugène fut arrivé, je lui exposai ma demande ; et, pendant que nous faisions un moment de [p.] conversation, on expédia la lettre ; il la signa, &et me la remit. C'étoitétait précisément le jour que vous vîntes me demander à souper, ajouta-t-il, en s'adressent à une personne de la compagnie. » Tout cela fut encore entrecoupé de plusieurs pauses qui paroissoientparaissaient l'effet d'une distraction presque continuelle. Vous avouerez sans doute avec moi qu'après un pareil récit, on n'est pas plus instruit qu'auparavant. L'objet principal, qui est la recommandation d'EugeneEugène dans une affaire qu'on seroitserait curieux de connoîtreconnaître, est celui sur lequel on passe le plus légérementlégèrement. Ne sentez-vous pas combien il est intéressant de savoir que la maison d'EugeneEugène a été bâtie par Chrysolite, qui s'est ruiné ; que sa femme est haute ; qu'elle est fille d'un négociant dont on a oublié le nom ? Ajoutez qu'on ne songe à nous décrire la maison, que quand on est prêt d'en sortir ;1616Les conventions en vigueur concernant la description dans le récit veulent qu'on décrive une maison lorsqu'on y arrive. qu'on ne donne la date de l'événement qu'après l'avoir raconté ; encore ne l'indique-t-on qu'à une personne de la compagnie. N'est-ce pas là du désordre ?

Oui, sans doute, répondit Timagène, &et je ne crois pas qu'il soit un effet de l'art. Je me rappelle d'avoir entendu [p.] reprocher autrefois à HomereHomère ces digressions déplacées. En voici un exemple.* *Il. liv. 7Iliade, livre 7. Nestor, pour animer les Grecs au combat, leur rappelle sa victoire sur Ereuthalion, revêtu des armes d'Areïthous. À l'occasion de ces armes, il raconte la manieremanière dont cet Areïthous combattoitcombattait, avec une massue d'airain, &et comment il fut tué par Lycurgue, qui le surprit, le perça de sa lance, &et le dépouilla de ses armes. Toute la vieillesse de Nestor ne suffit pas pour excuser cet écart : celle d'Homère lui-même y suffiroitsuffirait à peine.

Il faut donc, continua Euphorbe, pour qu'un récit soit clair, non pas simplement que le lecteur puisse l'entendre au prix d'une application longue &et pénible, mais qu'il soit, comme dit* *Non ut intelligere possis (auditor) sed ne omnino possit non intelligere curandum. Quint., liv. 8, c. 2Quintilien, livre 8, chapitre 2. (Desit: identifier et citer passsage, vérifier traduction.) Quintilien, dans une especeespèce d'impossibilité de ne pas concevoir ce qu'on lui raconte.1717Randa Sabry cite cette phrase de Bérardier dans le contexte des discussions, au dix-septième et dix-huitième siècles, sur le rôle du plan pour atteindre une lisibilité parfaite. Voir Stratégies discursives, 1992 (voir bibliographie), p. 50-51. Le vrai secret, pour produire cet effet, consiste à ne point s'écarter de son objet principal ; à éviter les digressions trop longues &et trop fréquentes ; [p.] à faire un usage modéré des figures ; à se servir d'expressions propres, &et à donner à ses phrases l'arrangement le plus naturel qu'il est possible. Rien ne contribue davantage à ce bel ordre que les transitions. Elles conduisent l'esprit doucement, et, pour ainsi dire, sans secousse, d'un objet à l'autre : elles aident la mémoire à les retenir l'un &et l'autre ; c'est un lien réciproque qui rapproche &et réünitréunit les idées les plus différentes ; car toute bonne transition doit avoir une liaison également sensible avec ce qui a été dit &et avec ce que l'on va dire. Cet art des transitions est aussi précieux dans le stilestyle, que la dégradation des couleurs dans la peinture, &et ces demi-teintes qui font passer insensiblement de la lumière aux ombres.1818Voir également la comparaison entre peinture et écriture dans le premier entretien, page 6 et 14.

Je pense comme vous, interrompit Timagène, &et je crois qu'un récit dépourvu de transitions ne ressemble pas mal à un pays coupé de fossés &et de ravines, qu'il faut franchir à chaque instant ; mais je crois aussi qu'il faut beaucoup de réserve dans l'usage que l'on en fait. Lorsqu'elles sont trop fréquentes, elles jettent dans le stilestyle une monotonie ennuyeuse. Je m'indigne contre un Auteurauteur qui veut toujours me conduire par la main. Je découvre son artifice, &et [p.] je lui en sais mauvais gré. C'est peut-être un tour de l'amour-propre : mais il faut ménager cette passion dans les autres.

Ménageons-là dans ces objets indifférensindifférents, poursuivit Euphorbe : j'en suis d'accord ; &et quand je dis qu'il faut des transitions, je n'entends point qu'elles soient prodiguées sans goût &et sans mesure. Je mets même sur ce sujet une grande différence entre le stilestyle oratoire &et celui de la narration. La pompe &et l'appareil de l'éloquence semble exiger que toutes ses parties soient enchâssées, pour former un tout capable de plaire &et de persuader. L'art s'y déploie &et s'y laisse appercevoirapercevoir. La simplicité du récit ne lui permet point d'ornemensornements trop étudiés. S'il a recours aux transitions, il faut qu'elles ne soient pas trop multipliées. Lorsqu'elles sont rares &et heureuses, elles raniment l'attention, &et rendent le sujet plus intéressant.1919Voir également les remarques dans le cinquième entretien, pages 248-249. Dans nos bons Auteursauteurs il s'en trouve beaucoup qui ont ces qualités. Je me contente de vous en citer deux, tirées de l'histoire des révolutions d'AngleterreRévolutions d'Angleterre. L'historien, après avoir raconté la conquête que fit Edouard I du pays de Galles, &et la mort de Léolyn, passe à la paix qui suivit cette guerre, &et [p.] s'exprime ainsi.* *Révol. d'Angl. liv. 4Révolutions d'Angleterre, livre 4. 2020Il s'agit sans doute de l'ouvrage d'Antoine de Bordeaux, Révolutions d'Angleterre, depuis la mort du Protecteur Olivier jusques au rétablissement du roy, 1670 (voir bibliographie).« La gloire que le roi s'était acquise par l'heureux succès de la guerre de Galles, reçut un nouvel éclat par l'emploi qu'il fit de la paix, dont elle fut suivie. » Quelques lignes après, pour nous conduire de cette même paix au mariage qui fut conclu entre le fils de ce même Edouard l &et l'héritière d'Écosse, &et à la guerre qui fut occasionnée par ce mariage, il emploie cette belle transition.* *Ibid. (Desit: identifier citations.) « Pendant que la prudence d'Édouard lui faisoitfaisait prévoir cette guerre (avec la France), sa bonne fortune lui en préparoitpréparait une autre bien plus avantageuse pour lui, puisqu'avec beaucoup de gloire, il y acquit une nouvelle couronne. »

Il faut avouer, répartit Timagène, que ces sortes de phrases servent tout-à-la-fois d'ornement au stilestyle, &et de liaison à des événemensévénements détachés par eux-mêmes. Mais je crois qu'il faut non-seulement les bannir du récit familier, mais que, dans les grands sujets mêmes, si elles sont trop répétées, elles rendent la diction languissante &et affectée.

[p.] Ajoutez, dit Euphorbe, qu'elles nuisent à la briévetébrièveté, autre qualité nécessaire au récit. Une des louanges qu'Horace donne à HomereHomère, c'est de s'avancer toujours à grands pas vers son but :

Semper ad eventum festinat.* *Hor. Art. Poët. v. 148Horace, Art poétique, vers 148.2121Voir Horace, Art poétique (bibliographie), v. 148-149. Horace déconseille au poète de toujours remonter aux premières origines de son récit ; il lui recommande de commencer plutôt son récit « in medias res » et de supposer le reste connu des lecteurs ou auditeurs. La modification de perspective que donne Bérardier à ce passage horatien est déjà présent chez Boileau, dans son Art poétique, 1674 (voir bibliographie), chant III, v. 302-306 : « Il ne s'égare point en de trop longs détours ; / Sans garder dans ses vers un ordre méthodique, / Son sujet de soi-même et s'arrange et s'explique ; / Tout, sans faire d'apprêts, s'y prépare aisément ; / Chaque vers, chaque mot court à l'événement ». Chez Boileau s'exprime donc « l'idéal du discours linéaire » qui est celui des siècles classiques ; voir Randa Sabry, Stratégies discursives, 1992 (bibliographie), p. 129.

Assurément, répliqua Timagène, voilà un éloge qui me paroîtparaît bien déplacé. Peut-on faire un mérite de sa brièveté à un écrivain qui a composé deux poëmespoèmes de vingt quatre livres chacun ? J'accorderoisaccorderais encore plus volontiers cette gloire à Virgile, qui a su les renfermer tous deux dans les douze livres de son ÆnéïdeÉnéide. Je ne vois pas bien clairement ce qu'on entend par cette qualité. Peut-on la trouver dans un ouvrage de longue haleine ?

N'en doutez pas, répondit Euphorbe, comme elle peut manquer dans un écrit d'une heure de lecture. Cette qualité, plus nécessaire encore au récit qu'aux autres genres d'écrire, se trouve, comme toutes les vertus, placée entre deux vices : d'un côté, l'obscurité ; de l'autre, la prolixité.2222Cette définition de la vertu reprend la doctrine du juste milieu, déjà apparue au premier entretien (page 12), et célèbre depuis l'Éthique à Nicomaque d'Aristote. Nous avons examiné quels moyens [p.] il falloitfallait prendre pour ne pas tomber dans ce premier écueuilécueil : on évite le second, lorsqu'on ne dit rien qui n'ait rapport au sujet qu'on traite, lorsqu'on retranche tous les détails inutiles, &et qui ne contribuent point à faire mieux connoîtreconnaître l'objet dont il s'agit. Je ne dirai point qu'un tel prit son fusil, y mit de la poudre &et une balle ; qu'il l'arma ; qu'il mit en joue ; qu'il déchargea son coup sur tel autre, qui en fut renversé &et mis à mort : tandis que je puis dire, sans tous ces détours, qu'il le tua d'un coup de fusil. La briévetébrièveté consiste donc à dire tout ce qu'il faut, mais à ne dire que ce qu'il faut. Cette reglerègle, toute sévère qu'elle paroît ;paraît, s'accommode fort bien quelquefois avec la longueur du récit.2323Ponctuation modifiée dans le texte de lecture. Elle n'exclut pas même les ornemensornements. Le plaisir qu'ils nous procurent est une especeespèce de charme qui nous fait paroîtreparaître la narration moins étendue. Une route unie sur un tapis de verdure, quelque longue qu'elle soit, nous fatigue moins qu'un sentier plus court, mais rude &et escarpé. Tout ce que je dis ici est emprunté de Quintilien,* *Quint. liv.Quintilien, livre 4. (Desit: identifier et citer passage.) dans un endroit où il conseille même de ne point [p.] se proposer pour modèle le stilestyle concis de Salluste. Il l'approuve dans cet historien, mais il craint, avec raison, qu'il ne fasse de mauvais imitateurs.

Je crois saisir votre pensée, reprit Timagène. Ne dire que ce qu'il faut, c'est élaguer tous les détails superflus, traînanstraînants, ennuyeux ;, ne point noyer dans une foule d'expressions ce qui peut être renfermé dans un mot :; dire tout ce qu'il faut, c'est n'omettre aucune des circonstances nécessaires ou utiles au sujet, &et qui puisse contribuer à le faire connoîtreconnaître ou à l'orner.2424La ponctuation de cette phrase a été modifiée, dans le texte de lecture. De-làDe là, il est aisé de conclure qu'un récit peut être court, &et renfermer grand nombre de circonstances. Vous me réconciliez avec la briévetébrièveté. Je m'imaginoisimaginais qu'elle proscrivoitproscrivait bien des morceaux d'histoire dont la lecture me faisoitfaisait grand plaisir, &et où je vois aujourd'hui qu'elle avoitavait beaucoup de part. Je veux vous en remettre un sous les ieuxyeux qui me semble sur-toutsurtout dans ce genre. En disant ces mots, il prit, dans la bibliothèque, un volume de l'histoire de France, par le P.Père Daniel, &et lut cet endroit où l'historien raconte la mort du fameux Henri, duc de Guise.* *Hist. de FranceHistoire de France, Henri III, an 1588. 2525Il s’agit de l’Histoire de France, depuis l'établissement de la monarchie française dans les Gaules, par le Père Gabriel Daniel, Paris : Delespine, 1713, 3 vol. in-fol. Une nouvelle édition paraît en 1755-1760, 17 vol. in-4. Le Père Gabriel Daniel, né le 8 février 1649 à Rouen et décédé le 23 juin 1728 à Paris, est un historiographe jésuite français. Henri Ier de Guise, dit le Balafré, est né le 31 décembre 1549. D'abord prince de Joinville, il devient duc de Guise (1563) et pair de France. Il devient chef de la Ligue catholique (1576) durant les guerres de Religion en France. Il est assassiné sur l'ordre d'Henri III lors des États Généraux, le 23 décembre 1588, au château de Blois. Voir La Tragédie de Blois. Quatre siècles de polémique autour de l'assassinat du duc de Guise. Blois : Château de Blois, 1988. « Les [p.] mesures furent prises pour le 23 de décembre. Le Roi fit dire au duc de Guise qu'il voulait tenir conseil le matin ce jour-là , &et expédier beaucoup d'affaires, pour aller passer les fêtes à Notre-Dame de Cléry, où il prétendait faire ses dévotions. Le soir du 22, Larchant alla trouver le duc de Guise, &et lui dit que, pressé par les officiers &et par les gardes de sa compagnie, il venait le supplier d'employer son autorité pour leur faire donner leur paye ; qu'ils n'avaient rien reçu depuis longtemps ; que, sans cela, les gardes pour la plupart, seraient obligés de se retirer, &et plusieurs d'entr'eux contraints de vendre leurs chevaux, pour avoir de quoi faire leur voyage à pied : &et sur ce que le duc lui promit de faire ce qu'ils demandaient, il le supplia de trouver bon qu'il lui présentât un placet lorsqu'il entrerait au conseil. Le lendemain dès le grand matin, le Roi fit venir dans son cabinet Ornano, Bonivet, la Grange Montigny &et d'Entragues, qui, depuis quelque temps, avait quitté le parti du duc de Guise pour se donner au Roi, au prix du gouvernement d'Orléans : il était fort irrité contre le duc, qui, s'obstinant [p.] à vouloir que cette place fût du nombre des villes de sûreté qu'on lui avait accordées, empêchait qu'il ne se mit en possession de ce gouvernement. Loignac s'y rendit pareillement avec neuf des plus résolus des Quarante-cinq, qu'on y avait fait entrer avant le jour par un escalier dérobé, &et à qui ce seigneur dit alors de quoi il s'agissait.
Dès qu'il furent tous assemblés, le Roi leur parla en peu de mots, sur le service qu'il attendait de leur courage &et de leur fidélité... Il l'assurèrent tous de la disposition où ils étaient de se sacrifier pour Sa Majesté, &et qu'ils répondraient parfaitement à la confiance dont on les honorait. Il se fit apporter autant de poignard que Loignac avait choisi d'hommes dans sa compagnie, &et leur dit, en les leur mettant en main : C'est une exécution de justice que je vous recommande de faire sur l'homme le plus criminel de mon Royaume, &et que les lois divines &et humaines me permettent de punir : et, ne le pouvant faire les lois ordinaires de la Justice, je vous autorise à le faire par le droit que me donne ma puissance royale. Il les plaça, avec Loignac, à l'entrée d'un cabinet qui [p.] était à gauche en entrant dans la chambre, pour y attendre le duc de Guise, &et se retira dans une autre plus avancé, suivi des seigneurs que j'ai nommés.
Si le duc de Guise n'évita pas ce péril, ce ne fut point faute d'en avoir été averti : car, quelques précautions que le Roi eût prises pour tenir son dessein caché, bien des gens s'en défièrent, soit qu'ils jugeassent que le Roi ferait enfin ce que son intérêt demandait qu'il fît, soit qu'attentifs à tout ce qui se passait, ils eussent entrevu &et deviné quelque chose qui leur eût donné cette pensée. Le sieur des Vins, chef de la Ligue dans la Provence, écrivit au duc, en désapprouvant sa trop grande confiance, ayant tant de sujets de se défier du Roi, quelque bonne mine qu'il lui fît : à quoi il répondit, qu'il ne comptait nullement sur la bonté du Roi, dont il connaissait la dissimulation ; mais sur la crainte &et le bon sens de ce prince, qui n'ignorait pas que s'il entreprenait sur sa personne, il se perdrait lui-même sans ressource.
Après tout, il ne laissait pas quelquefois de faire ses réflexions sur ce sujet avec ses confidents ; &et peu de [p.] jours avant son malheur, comme il s'entretenait avec le Cardinal de Guise son frère, l'archevêque de Lyon, le siëur de Mandreville, gouverneur de S. Menehoult, le président de Neuilly, &et la Chapelle Marteau, prévôt des marchands, chacun disant les conjectures sur je ne sais qu'elles apparences qui leur faisaient juger qu'il se tramait quelque chose, tous lui conseillèrent de s'éloigner sous quelque prétexte. Il n'y eut que l'archevêque de Lyon qui soutint que ce serait quitter la partie, &et par conséquent la perdre, &et que le Roi, du génie dont il était, ne ferait jamais une entreprise si hasardeuse, où il courait lui-même risque de sa vie ; sur quoi Mandreville s'emportant, traita de folie un si mauvais raisonnement, dans une conjoncture où il s'agissait de tout perdre.
Mais le duc de Guise ne répondit point autre chose à tout cela, sinon qu'il était trop avancé pour reculer ; &et que le Roi &et lui étaient comme deux armées en présence, dont l'une en se retirant, donnait la victoire à l'autre.
Le jour qui précéda l'exécution, [p.] se mettant à table, il trouva sous sa serviette un billet, par lequel on lui donnait avis de prendre garde à lui, &et qu'on lui préparait un mauvais tour. L'ayant lu, il prit son crayon &et écrivit au bas ; on n'oserait, &et le jetta sous la table. C'est ainsi que ce malheureux prince, dominé par son ambition, se cachant à lui-même tous les dangers, ou les méprisant trop, s'opiniâtrait à sa perte, jusqu'à ce qu'enfin le moment fatal arriva. Le 23 de décembre, ceux qui étaient du conseil, suivant l'ordre du Roi, se trouvèrent de grand matin dans l'anti-chambre. Les cardinaux de Vendôme &et de Gondi, les maréchaux d'Aumont &et de Retz, les sieurs Nicolas de Rambouillet &et d'O s'y rendirent les premiers, &et un peu après vinrent le cardinal de Guise &et l'archevêque de Lyon.
Le duc de Guise arriva le dernier, &et trouva au sortir de son appartement Larchant, avec la plupart de sa compagnie des Gardes, pour lui présenter le placet dont il lui avait parlé le soir précédent. Ils le suivirent jusqu'à la porte de l'anti-chambre, les Gardes s'étant rangés des deux côtés de [p.] l'escalier, selon l'ordre qu'ils en avaient de leur capitaine, comme pour faire honneur au duc de Guise, &et rendre le passage libre. Le duc, avec son honnêteté &et ses manières ordinaires, leur promit de ne les pas oublier &et entra dans l'antichambre. Larchant demeura sur l'escalier avec les Gardes rangés comme ils étaient, &et fit descendre dans la cour les pages, les valets-de-pied, &et tous ceux de la suite du duc &et des autres seigneurs qui étaient entrés. Le duc s'étant approché du feu, sentit une espèce de faiblesse qui le prenait. Quelques-uns prétendent qu'elle ne venait que d'une débauche de la nuit précédente, qu'on dit qu'il avait passée avec une maîtresse ; d'autres l'attribuèrent à une peur subite qui le saisit, au sujet des fréquents avertissements qu'on lui avait donnés. Car à cela près, il s'était trouvé tant de fois sans Gardes dans cette antichambre pour le conseil qu'il n'y avait rien de particulier qui dût plus l'effrayer qu'en un autre temps. Saint-Prix, valet-de-chambre du Roi, lui présenta des prunes de Brignoles, dont il goûta, &et un mouchoir pour s'essuyer l'œil, qui était souvent humide du côté de [p.] la plaie qu'il avait reçue autrefois à la joue. On dit, à cette occasion, que Pericard, son secrétaire, ayant su que Grillon, colonel du régiment des Gardes, avait fait fermer les portes du château, entra dans une grande appréhension, &et lui envoya un page pour lui porter son mouchoir qu'il avait oublié, &et que dedans il mit un billet, où ces mots étaient écrits : sauvez-vous, Monsieur, ou vous êtes mort : mais on ne le laissa pas passer.
Sur les huit heures du matin, Revol, secrétaire d'état, vint dire au duc de Guise, que le Roi le demandait dans son cabinet ; il y alla &et entra dans la chambre par une courte galerie qui la séparait de l'antichambre. La porte ayant été aussitôt fermée, comme c'était la coutume, il tourna vers le cabinet de la gauche, où on lui avait fait entendre que le Roi était. Ayant levé la tapisserie, &et s'étant un peu penché, parce que la porte était basse, il fut à l'instant atteint de six coups de poignards, qui ne lui laissèrent que le temps de crier, mon Dieu, ayez pitié de moi.
D'autres disent que Saint-Malin, un [p.] des Quarante-cinq, fut celui qui lui porta le premier coup, &et que de crainte qu'il ne fut armé sous ses habits, il s'était placé de telle sorte qu'il pût de haut en bas lui plonger son poignard dans la gorge, à défaut de la cuirasse, &et que le duc ne poussa qu'un grand soupir, sans dire mot ; que tous les autres se jetèrent en même-temps sur lui, &et le percèrent d'une infinité de coups.
Il y en a qui racontent, qu'ayant aperçu Loignac assis sur un coffre, &et jugé à sa contenance, qu'il avait un mauvais dessein contre sa personne, il porta la main à son épée, marchant droit à lui ; mais qu'ayant le bras embarrasse de son manteau, &et ayant été prévenu par les coups qu'on lui porta, il ne put la tirer qu'à moitié.
Quoi qu'il en soit de ces diverses circonstances ; car l'on en feint souvent dans ces sortes de rencontres, il est certain que la chose fut faite en un moment. Le Roi en étant averti, sortit de son cabinet, &et ayant fait jeter un tapis sur le corps, rentra pour attendre qu'on eut achevé d'exécuter les autres ordres qu'il avait donnés. »

Assurément on pouvoitpouvait donner à ce [p.] récit beaucoup moins d'étendue, &et se contenter de dire avec l'auteur de la Henriade :

Le Roi le fit lui-même immoler à sa vue.
De cent coups de poignard indignement percé
Son orgueil en mourant ne fut point abaissé
Et ce front, que Valois craignoitcraignait encor peut-être,
Tout pâle &et tout sanglant sembloitsemblait braver son maître.2626Voltaire, La Henriade (1723), dans : Œuvres de M. de Voltaire : La Henriade, nouvelle édition, 1772 (voir bibliographie), p. 96-97 (chant troisième).

Il semble même que le P.Père Daniel s'arrête à des circonstances petites en elles-mêmes : car, sans parler du détail de tous les avertissemensavertissements que reçut le duc, &et qu'il méprisa, des entretiens qu'il avoitavait eus avec ses confidensconfidents, &et de ses craintes particulieresparticulières, quoi de plus inutile en apparence, que de nous dire qu'il arriva le dernier au conseil ; qu'il eut une foiblessefaiblesse dans l'antichambre du Roi ; que son secrétaire lui envoya un page, qui ne put pas lui parler ; qu'on vint l'avertir que le Roi le demandoitdemandait ; qu'il passa par une galerie pour arriver au cabinet ; qu'il leva la tapisserie, &et qu'il se pencha pour entrer ? Cependant cette description ne m'a jamais [p.] causé le moindre ennui, &et je ne puis disconvenir qu'elle m'a toujours attaché plus puissamment, &et ma causé un plaisir bien plus vif, que le court &et pompeux récit du poëtepoète, malgré les ornemensornements dont il le charge.

Il est évident, dit alors Euphorbe, que cetcette especeespèce2727À plusieurs reprises, mais de manière peu systématique, le mot 'espèce' est traité comme masculin, dans l'Essai sur le récit. d'enchantement est dû à l'adresse de l'écrivain, qui sçaitsait habilement se faire oublier, pour nous tenir attachés tout entiers à l'objet qu'il nous présente. Il nous fait suivre pas à pas un homme fameux, dans un moment critique qui va décider de son sort &et de celui de l'État. Ce n'est plus une simple lecture ; c'est un spectacle très-intéressanttrès intéressant pour moi. L'exposé des plus minces circonstances favorise cette illusion, &et cet intérêt les ennoblit : il n'en est plus alors d'inutiles : uniquement attentif à l'événement qui se passe, pour ainsi dire, sous mes ieuxyeux, je ne m'aperçois pas de la longueur d'un récit qui me charme.2828Noter le lien établi par Euphorbe entre la richesse des circonstances &et l'illusion de présence propre à l'hypotypose qui 'met sous les yeux'. Le poëtepoète se montre à découvert : il travaille à me plaire, sans déguiser l'envie qu'il a d'y réussir. Je pense trop à lui, pour m'occuper beaucoup du héros qu'il chante.

Je m'étoisétais imaginé, interrompit Timagène, que la petitesse de ces détails [p.] n'étoisétait relevée que par l'importance des personnages qui sont introduits sur la scène. Tout paroitparait grand dans les gens d'un certain rang. L'éclat du trône réfléchi sur eux frappe les ieuxyeux du peuple, &et attire son admiration &et ses respects.

Vous avez raison, répliqua Euphorbe : cette grandeur attire l'admiration ; mais elle ne forme pas le plaisir &et l'agrément. Au reste, on se lasse bientôt d'admirer ; témoins ces récits pompeux de Lucain, qui fatiguent peut-être autant par leur continuelle magnificence, que par leur longueur. Mais pour vous convaincre que c'est moins la noblesse de l'action, &et des acteurs, que l'intérêt qu'on sait y mettre, qui soutient l'attention dans un récit, qui en rend les détails agréables, &et qui le fait paroîtreparaître court, quelque long qu'il puisse être, je veux vous citer un morceau d'un ancien poëtepoète, qui vous plaira assurément. Permettez que je vous lise l'histoire de Philémon,   &et Baucis, dans Ovide.2929Voir Ovide, Métamorphoses, livre VIII, 611-724. Jupiter &et Mercure voyageoientvoyageaient. Fatigués de la route, ils cherchent une retraite dans le premier bourg où ils se trouvent. Tous les habitanshabitants ferment leurs portes, excepté les deux heureux époux, que je viens [p.] de nommer. Écoutez maintenant le récit du poëtepoète.* *« Les deux Divinités abordent donc cette chétive demeure, &et la porte trop bâtie, les oblige à courber la tête en y entrant. A l'instant le vieillard invite les Dieux à se reposer, &et leur présente un siège, sur lequel Baucis, toujours attentive, jette un mauvais tapis. Delà, elle va écarter les cendres du foyer ; elle ranime le feu de la veille ; elle le nourrit avec des écorces &et des feuilles bien sèches, &et elle trouve encore assez d'haleine pour y faire naître la flamme. Elle apporte alors, du lieu le plus élevé de la maison, des éclats de bois, des branches desséchées ; elle les brise en morceaux &et les range sous une petite chaudière. [p.57] Cela fait, elle nettoie quelques légumes, que son mari avait cueillis dans le jardin. PhilémondPhilémon lui-même prend une fourche ; détache d'un pieu noirci par la vétusté, un quartier de lard bien enfumé &et gardé depuis longtemps ; il en coupe une légère tranche, &et la met dans l'eau bouillante. Tous les deux cependant tâchent, par leurs propos, d'amuser leurs hôtes, &et de faire disparaître la longueur de ces préparatifs. Dans la chambre, il y avait un bassin de bois, suspendu par l'anse à un clou ; on le remplit d'eau tiède, &et on donne à laver aux deux étrangers. Au milieu de ce réduit, une couchette de bois de saule portait un matelas ·rempli· d'herbages tendres &et mollets ; [p.58] on le couvre d'une housse, qu'on ne déployait qu'aux jours de fêtes : elle était vieille &et grossière ; mais elle allait assez bien sur un lit de saule. Les Dieux y prirent leur place. Baucis se prépare au service, &et d'une main tremblante, dresse la table. Mais l'un des trois pieds était plus court que les autres : le remède fut un éclat de brique glissé sous le pied inégal : il mit la table de niveau, &et dans cet état, on l'essuie avec des herbes fraîches. Aussitôt, on la couvre de figues des deux couleurs, de cornouilles conservées dans la lie, de chicorée, de racines, de fromages &et d'œufs passés légèrement dans la cendre chaude. Tout cela est servi sur de la vaisselle de terre. Cette argenterie [p.59] est accompagnée d'une coupe de même métal, &et de deux tasses de bois de hêtre enduites de cire en-dedans. Bientôt après, on voit paraître les mets chauds, &et l'on remet sur la table du vin dont la date n'était pas fort ancienne. Ce service étant levé, fait place au dessert. Il était composé de noix, de dattes de palmier, de plusieurs corbeilles de différents fruits d'une odeur charmante, &et de grappes de raisin, qui auraient fait pâlir la pourpre. Au milieu était un rayon de miel. À tout cela, se joignait un air d'ouverture &et de franchise, &et une bonne volonté, qui ne se sentait en rien de leur âge &et de leur pauvreté. Cependant, ils s'aperçoivent que la coupe n'est pas plutôt vidée, qu'elle se remplit d'elle-même, &et qu'une nouvelle liqueur [p.60] succède toujours à la première. Ce prodige nouveau les surprend, les effraie l'un &et l'autre. Ils ont recours aux prières, &et d'un air humble &et timide, ils demandent grâce pour un repas aussi mal apprêté. Il ne leur restait qu'une seule oie, l'unique gardien de ce petit héritage. Déjà ses maîtres se préparaient à l'immoler aux Dieux qui les avaient visités. L'animal, aidé de ses ailes, fatigue à la course les deux vieillards ; il élude longtemps leurs poursuites ; il semble même aller chercher un asile sous les pieds des deux Divinités. Elles s'opposèrent à sa mort ; &et prenant alors la parole, nous sommes des immortels, dirent elles ; vos voisins sont des impies ; ils recevront le châtiment qu'ils méritent. Vous seuls serez exempts de ces maux. Abandonnez seulement ce séjour : suivez nos pas, &et rendez-vous l'un &et l'autre au sommet de cette montagne. »

Ergo ubi cælicolæ parvos tetigêre pénates,
Summissoque humiles intrarunt vertice postes,
Membra senex posito jussit relevare sedili,
Quod super injecit textum rude sedula Baucis.
Inde foco tepidum cinerem dimovit, et ignes
Suscitat hesternos, soliisque et cortice ficco
Nutrit, et ad flammas animâ perducit anili :
Multifidasque faces, ramaliaque arida, tecto
Detulit, et minuit, parvoque admovit aheno,
Quodque suus conjux riguo collegerat horto,
Truncat olus foliis. Furcâ levat ille bicorni
Sordida terga fuis, nigro pendentia tigno,
Servatoque diu resecat de tergore, partem
[p.] Eriguam, sectamque domat ferventibus undis.
Interea medias fallunt sermonibus horas,
Sentirique moram prohibent. Erat alveus illic
Fagineus, durâ clavo suspensus ab ansâ.
Is tepidis impletur aquis, artusque fovendos
Accipit. In medio torus est de mollibus ulvis
Impositus lecto spondâ pedibusque salignis.
Vestibus hunc velant, quas non nisi tempore festo
Sternere consuerant, sed et haec vilisque vetusque
Vestis erat, lecto non indignanda saligno.
Accubuere Dei. Mensam succincta tremensque
Ponit anus, mensae sed erat pes tertius impar :
[p.] Testa parem fecit, quæ postquam fubdita clivum
Sustulit, æquatam menthâ extersere virenti.
Ponitur hîc bicolor finceræ bacca Minervæ,
Conditaque in liquidâ corna autumnalia fæce
Intybaque et radix et lactis massa coacti,
Ovaque non acri leviter versata favilla :
Omnia fictilibus. Post hæc cœlatus eodem
Sistitur argento crater, fabricataque fago
Pocula, quæ cava sunt flaventibus illita ceris.
Parva mora est, epulasque foci misere calentes,
Nec longæ rursus referuntur vina senectaæ ;
Dantque locum mensis paulum seducta secundis.
[p.] He nux, hîc mixta est rugosis carica palmis,
Prunaque, et in patulis redolentia mala canistris,
Et de purpureis collectæ vitibus uvæ.
Candidus in medio favus est. Super omnia vultus
Accessere boni, nec iners pauperque voluntas.
Interea, quoties haustum cratera repleri
Sponte suâ, per seque vident succrescere vina,
Attoniti novitate pavent, manibusque supinis
Concipiunt Baucifque preces timidusque Philemon,
Et veniam dapibus nullisque paratibus orant.
[p.] Unicus anser erat minimæ custodia villæ,
Quem diis hospitibus domini mactare parabant.
Ille celer pennâ tardos ætate fatigat,
Eluditque diu, tandemque est visus ad ipsos
Confugisse Deos. Superi vetuerc necari ;
Dîque sumus, meritasque luet vicinia pœnas
Impia, dixerunt : vobis immunibus hujus
Esse mali dabitur : modo vestra relinquite tecta,
Ac nostros comitate gradus, et in ardua montis
Ite simul.

[p.] Voilà un grand détail de circonstances &et même des plus minces. Quoi de plus frivole en apparence que cette remarque : Summissoque humiles intrarunt vertice postes, &et que celle-ci, quod super injecit textum rude sedula Baucis ? La peinture de cette table boiteuse qu'il faut étayer pour lui donner son à-plombaplomb, a quelque chose qui approche du comique : la fuite de cette oyeoie, qui va chercher un asile sous les pieds de Jupiter, ne paroîtparaît pas digne d'occuper un esprit raisonnable. Malgré tout cela, dites-moi quelle impression a fait sur vous cette lecture ?

Une impression fort agréable, répondit Timagène ; mais bien différente de celle que j'ai éprouvée dans le récit de la mort du duc de Guise. Ici, le plaisir étoitétait accompagné de trouble &et d'allarmesalarmes : l'esprit étoitétait inquiet ; &et cette inquiétude avoitavait des charmes. Là, c'est un je ne sçaissais quoi de doux &et de paisible, que je ne peux définir.3030Sur la notion du 'je ne sais quoi', voir l'article d'Erich Köhler, « ‘Je ne sais quoi’. Ein Kapitel aus der Begriffsgeschichte des Unbegreiflichen », 1966/1984 (voir bibliographie). D'autres occurrences du concept dans l'Essai sur le récit se trouvent aux pages 103 et 594.

C'est-làC'est là précisément, ajouta Euphorbe, l'effet de ces circonstances détaillées à propos, &et qui alongentallongent le récit sans nuire à sa briévetébrièveté. Les unes plus sérieuses, m'attachent à un objet important, excitent ma curiosité &et me donnent une agréable impatience de voir l'issue d'un événement [p.] intéressant par lui-même, ou par les personnages qui y figurent : les autres peignent la nature toujours belle, même lorsqu'elle est sans ornemensornements, &et cette vue fait naître un sentiment délicieux, qui répand dans le cœur le calme &et la joie. Dans ces superbes jardins, où l'art déployé toutes ses richesses, les compartimenscompartiments des parterres, la beauté des terrasses, le fini des statues, l'abondance des eaux jaillissantes sous cent formes différentes, l'ingénieux tissu des bosquets obtiennent notre admiration &et nos suffrages : dans un vallon tapissé d'un gazon émaillé de mille fleurs, fermé par des coteaux couronnés de verdure, rien ne nous surprend ; mais cette belle nature enchante nos sens, &et nous invite à goûter la fraîcheur &et le repos sur les bords d'un ruisseau dont l'onde claire disparoîtdisparaît souvent sous l'épaisseur de la pelouse qui l'environne. Voilà l'image des deux espèces de récit dont nous parlons.3131La comparaison reprend des éléments du locus amoenus, mais fait également penser à celle que Marivaux utilise pour figurer la différence entre la beauté et le 'je ne sais quoi', dans la « Seconde feuille » du Cabinet du philosophe de 1734 ; voir Marivaux, Journaux et Œuvres diverses, 1988, p. 346 (voir bibliographie).

Je vois, reprisreprit Timagène, que la plus grande difficulté consiste ici à bien distinguer les occasions ou ce détail peut faire un bon effet, d'avec celles où il deviendroitdeviendrait ennuyeux : c'est en quoi l'auteur doit consulter &et suivre son goût. Mais, outre cette briévetébrièveté qui regarde [p.] plus particulierementparticulièrement les faits qu'il faut décrire, n'en est-il point une autre qui n'appartient qu'à l'expression ?

Sans doute, repartit Euphorbe ; &et cette dernieredernière est toujours belle, lorsqu'elle n'est point outrée. Quintilien nous en donne la définition, lorsqu'il nous dit que la perfection de la briévetébrièveté consiste à renfermer beaucoup de choses dans peu de mots. Pulcherrima brevitas est, cum plura paucis complectimur.3232La citation vient d'un passage de Quintilien consacré à la 'brevitas' : « Ac merito laudatur brevitas integra. Sed ea minus praestat quotiens nihil dicit nisi quod necesse est (brachylogian vocant, quae reddetur inter schemata), est vero pulcherrima cum plura paucis complectimur, quale Sallusti est: ‹ Mithridates corpore ingenti, perinde armatus ›. » Quintilien, De institutione oratoria (voir bibliographie), livre VIII, 82. Lorsque Tite-Live, en décrivant le combat des Horaces &et des Curiaces, dit de ces six héros ; Magnorum exercituum animos gerentes ;3333Tite-Live, Ab Urbe condita (Histoire romaine), livre I, 25 : « Datur signum infestisque armis velut acies terni iuvenes magnorum exercituum animos gerentes concurrunt ». qu'elle foule d'idées ne fait pas naître dans l'esprit ce peu d'expressions, qui peint tout-à-la-foistout à la fois leur contenance, leur résolution, les grands intérêts dont ils sont dépositaires, &et les espérances même de ceux dont ils défendent la cause ? C'est-làC'est là une de ces façons de parler fécondes, qui donnent à penser plus qu'on ne dit.

S'il est beau de faire penser plus qu'on ne dit, répliqua Timagène, il s'ensuit qu'il ne faut pas revenir à plusieurs reprises sur ce que l'on a déjà dit, &et le répéter en différentes façons. Sur cela, j'ai une petite querelle à faire à l'Auteurau poète que vous venez de citer.3434Timagène veut parler d'Ovide. (Les Errata que l'édition originale contient, page 725, signalent l'imprecision : « page 63, lig. 25, à l'Auteur ; lisez, au poëte. »). Il n'est jamais content de sa première expression ; [p.] il revient sur ses pas, &et retourne cent fois une même pensée. Selon lui, le chaos est une masse informe &et grossieregrossière ; il n'a d'autre force qu'une oisive pesanteur ; c'est un amas confus de principes désunis, sans ordre &et sans harmonie.* *Métam. l. 1, v. 7Métamorphoses, livre 1, vers 7. 3535Voir Ovide, Métamorphoses, livre 1, vers 5-9 :
Ante mare et terras et quod tegit omnia caelum
Unus erat toto naturae vultus in orbe,
Quem dixere chaos : rudis indigestaque moles
Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem
Non bene iunctarum discordia semina rerum.
Traduction française : « Avant la formation de la mer, de la terre, et du ciel qui les environne, la nature dans l'univers n'offrait qu'un seul aspect; on l'appela chaos, masse grossière, informe, qui n'avait que de la pesanteur, sans action et sans vie, mélange confus d'éléments qui se combattaient entre eux. » (Traduction légèrement adaptée de G.T. Villenave, Paris, 1806, source : Bibliotheca Classica Selecta).

         Rudis indigestaque moles ;
Nec quidquam, nisi pondus iners, congestaque eodem
Non bene junctarum discordia semina rerum.

Parle-t-il du Déluge ? Ce n'est pas assez d'avoir dit, que la terre &et les eaux ne formoientformaient plus deux éléments distingués.* *Ibid. l. 1, v., livre 1, vers 2913636Dans les Métamorphoses d'Ovide, au livre 1, vers 291-291, on peut lire effectivement :
Iamque mare et tellus nullum discrimen habebant : Omnia pontus erat, derant quoque litora ponto. Traduction française : « Déjà la terre ne se distinguait plus de l'océan : tout était mer, et la mer n'avait point de rivages. » (Traduction légèrement adaptée de G.T. Villenave, Paris, 1806, source : Bibliotheca Classica Selecta. (Desit: Meilleure source.)
Il ajoute : « tout était mer ; &et cette mer n'avait pas même de rivage. »3737Dans l'original, les guillemets initiaux de la citation sont placés avant « Il ajoute ». Dans la belle description qu'il fait de cette peste, qui emporta tous les habitanshabitants de la petite Isle d'ŒgineÎle d'Égine, il répète encore jusqu'à trois fois la même idée. « Ces malheureux citoyens, dit-il, dans leur désespoir fuyent les lieux qui les ont vu naître ; chacun d'eux regarde sa maison comme un séjour funeste, &et ne pouvant découvrir la cause de leurs maux, ils en accusent la demeure qu'ils habitent. »

         [p.] Fugiuntque penates
Quisque suos : sua cuique domus funesta videtur :
Et quia causa latet, lotus est in crimine.

Je pourroispourrais citer une foule d'autres exemples.

Il me paroîtparaît, reprit Euphorbe, que vous n'avez pas oublié vos anciens Auteursauteurs, &et que vous les avez lus avec bien du goût. Au reste, sans parler des deux SénéquesSénèques, combien est il d'écrivains aussi verbeux qu'Ovide, &et qui ne rachetentrachètent pas comme lui ce défaut par la richesse de leur diction &et la beauté de leur esprit ? Un historien moderne, qui jouit d'une réputation bien méritée, tombe souvent dans le défaut que vous reprochez au poëtepoète latin. Laissant à part ces dissertations &et ces réflexions, soit morales, soit critiques, que l'on rencontre à toutes les pages de son ouvrage, voici quelques endroits où vous verrez qu'il prodigue les phrases &et les expressions pour la même pensée.* *Hist. Anc. t. 2, p. 309Histoire Ancienne, tome 2, p. 309.3838Il s'agit de Charles Rollin (1661-1741), historien, professeur et administrateur français, et de son Histoire ancienne des Égyptiens, des Carthaginois, des Assyriens, des Babyloniens, des Mèdes et des Perses, des Macédoniens, des Grecs, 13 vol., 1730-1738, seconde édition de 1732 (voir bibliographie), vol. 2, p. 304-305 (« Éloge et caractère de Cyrus »). Il dit, « qu'un Roi, doit se regarder comme un pasteur ; qu'il doit en avoir la vigilance, l'attention, la bonté ; veiller afin que les peuples soient en sûreté, se charger des soins &et des inquiétudes, afin que les autres en soient exempts ; [p.] choisir tout ce qui leur est salutaire ; écarter tout ce qui leur peut nuire ; mettre sa joie à les voir croître &et multiplier, &et s'exposer avec courage pour les défendre. » .... Et plus bas, il ajoute : « en effet, c'est la même chose d'être à la république &et d'être Roi, d'être pour le peuple, &et d'être souverain. On est né pour les autres, dès qu'on est né pour commander ; parce qu'on ne leur doit commander que pour leur être utiles. C'est le fondement &et comme la base des princes de n'être point à eux : c'est le caractère même de leur grandeur, d'être consacrés au bien public. Il en est d'eux comme de la lumière, qui n'est placée dans un lieu éminent que pour se répandre par-toutpartout. » Quelques pages après, en parlant des conquéransconquérants, voici comme il les dépeint.* *Ibid., p. 315.3939Rollin, Histoire ancienne, vol. 2, p. 310-311. (Desit : renvoi à l'édition.) « Ces ennemis publics du genre humain, qui ne connaissent d'autre droit que la force ; qui regardent les règles communes de la justice, comme des lois qui n'obligent que les particuliers, &et qui aviliraient la Majesté Royale ; qui ne bornent leurs desseins &et leurs prétentions, que par l'impuissance d'aller [p.] aussi loin que leurs désirs ; qui sacrifient à leur ambition la vie d'un million d'hommes ; qui mettent leur gloire à tout détruire, comme les torrents &et les embrasements, &et qui règnent comme le feraient les lions &et les ours, s'ils étaient les maîtres. Voilà ce que sont dans la vérité la plupart de ces prétendus héros que le siècle admire. » Je n'apperçoisaperçois que deux idées distinctes noyées dans cette profusion de paroles ; le mépris des loixlois &et celui des autres hommes. Dans le premier morceau tout se réduit à dire que le souverain est né pour travailler au bien public, comme le berger est fait pour veiller sur son troupeau. C'est-làC'est là l'unique pensée qu'on répète cent fois.

J'aime fort, interrompit Timagène, la repartie de ce bel esprit, à qui on reprochoitreprochait la longueur d'un discours qu'il avoitavait composé à la hâte. Je n'ai pas eu, répondit-il, le temps de le faire plus court. Ce mot me fait comprendre qu'un homme de goût, en retouchant son ouvrage, fait main-bassemain basse sur beaucoup d'inutilités dans l'expression, que le feu de la composition &et la fécondité de l'imagination avoientavaient laisse échapper. L'Auteurauteur de l'histoire ancienneHistoire ancienne avoitavait professé [p.] longtemslongtemps l'éloquence, avec les plus grands applaudissemensapplaudissements.4040Charles Rollin a effectivement enseigné, à partir de 1687, comme professeur de rhétorique au Collège du Plessis (où Bérardier de Bataut enseigna plus tard), puis à partir de 1688 comme professeur d'éloquence au Collège royal (voir Charles Rollin). Peut-être dans le cabinet trouva-t-il quelque peine à se débarrasser de ce stilestyle classique, où l'on donne souvent des mots pour des choses. Mais je crois qu'on peut lui pardonner ce petit défaut, en faveur des bons ouvrages dont il a enrichi les belles-lettres.

Quand ils n'auroientauraient, répliqua Euphorbe, d'autre mérite, que les excellentes maximes, qui s'y rencontrent, ils seroientseraient toujours pour les belles-lettres des morceaux précieux. Mais, en traitant de la briévetébrièveté, je crains que nous ne tombions enfin dans le stilestyle diffus. Si vous m'en croyez, nous profiterons du beau temps, &et nous irons faire un tour dans le jardin.