Quatrième entretien. Suite des ornements du récit

QUATRIÈME ENTRETIEN.

Suite des ornemens ornements du Récit récit

Le lendemain le soleil s'étant levé dans un nuage assez épais, sembloit semblait annoncer de la pluie. Timagène en profita, pour se rendre de bonne heure dans le cabinet de son ami. Voilà, lui dit-il en entrant, un temps favorable pour continuer nos conversations. Mais, avant d'entamer la matiere matière , dites-moi, je vous prie, quel est ce jeune agréable qui fit hier au soir presque tous les frais de la conversation. Je ne l'ai point encore vu chez vous. Le connoissez - vous connaissez-vous depuis longtemps ?

Non, répondit Euphorbe, je l'ai peut-être [p.161] vu cinq ou six fois chez moi. Il vient passer la belle saison dans la terre de ce gentilhomme voisin, près de qui il étoit était à table, & et qui me l'amena hier à souper. C'est un de ces hommes qui font métier d'esprit, qu'on appelle aimables, qu'on recherche dans les compagnies pour animer & et soutenir la conversation. Vous voyez qu'il s'en est assez bien acquité acquitté .

Assez mal, selon moi, reprit Timagène. Il parle beaucoup, il a tout vu, tout connu ; mais, malgré cela, tous les contes qu'il nous a faits n'ont pas eu le don de me plaire ; & et je vous déclare que je n'en crois pas un mot.

Je pense, répliqua Euphorbe, qu'il ne s'est pas flatté lui-même d'un meilleur succès, s'il a réfléchi sur le ton faux & et affecté dont ses récits étoient étaient accompagnés, & et sur cette profusion d'esprit, plus propre à fatiguer qu'à persuader. Je n'aime point un homme, qui, dans une conversation, veut avoir plus d'esprit que moi, & et m'oblige à en avoir beaucoup pour l'entendre. Ce n'est point là le langage de la vérité & et de la nature, de qui la narration doit emprunter son plus bel ornement.

[p.162] Rien n'est beau que le vrai ; (dit Boileau) le vrai seul est aimable :* *Boileau, Ep. Épître IX.11Cette épître, dédiée au marquis de Seigneley, date de 1675. Voir Boileau, Satires, Épîtres, Art poétique, 1985 (voir bibliographie), p. 202-206. Bérardier en cite les vers 43-44 et 85-89.
Il doit regner règner partout, & et même dans la fable. ... [...]
Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant ;
Mais la nature est vraie & et d'abord on la sent.
C'est elle seule qu'on admire & et qu'on aime  :
Un esprit né chagrin, plaît par son chagrin même.
Chacun, pris dans son air, est agréable en soi.

Je ne comprends pas trop, interrompit Timagène, comment vous allez accorder tout ceci. Nous avons admis, il y a quelques jours, une espece espèce de récit qui ne vit que de fiction. Les poëtes poètes , par exemple, les fabulistes ont, en cela, autant de liberté que les peintres.

         Pictoribus atque poetis Pictoribus atque poetis
Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas .* * Horat. Art. Poët. Horace, Art poétique. 22Bérardier cite les lignes 9-10 de l'Ars poetica d'Horace (voir bibliographie).

[p.163] Ils inventent & et l'action & et ses circonstances, sans s'embarrasser beaucoup de cacher leur jeu. Comment donc voulez-vous leur imposer le joug de la vérité ? Fût Fut -il jamais rien de plus contraire au vrai, que la fiction ?

Le vrai dont je parle, répartit Euphorbe, peut se trouver, & et se trouve tous les jours uni à la fiction. Un moment de patience, & et vous allez en convenir. Distinguons deux especes espèces de vérités ; l'une, que je nommerai vérité de faits, & et l'autre, vérité de nature. La premiere première , est cette loi inviolable qui oblige l'historien à ne point altérer, ni en eux-mêmes, ni dans leurs circonstances essentielles, les événemens événements qu'il rapporte, & et dont il est garant. Ce n'est point de celle-là dont il s'agit ici  : elle n'appartient qu'à l'histoire, & et tout au plus, au récit de l'orateur. Sur cet objet, le peintre & et le poëte poète peuvent tout oser, lorsqu'ils ne se sont pas eux-mêmes enfermés dans des bornes étroites. La seconde, n'est autre que la conformité & et la ressemblance avec la belle nature, qui doit nos servir de modèle dans tous les ouvrages d'esprit.33L'idée de la 'belle nature' comme objet de l'imitation des arts est défendue par beaucoup de penseurs du XVIIIe siècle, mais les définitions en varient fortement. Pour une introduction à la question, voir Nathalie Kremer, Préliminaires à la théorie esthétique du XVIIIe siècle, 2008 (voir bibliographie), chapitre III « De la nature à la belle nature ». C'est cet air naturel, cette ingénuité, qui dans un récit historique montre le vrai, & et qui dans [p.164] la fiction même, a des attraits plus aisés à sentir, qu'à exprimer. Nos livres saints offrent mille endroits qui portent ce caractere caractère ennemi de l'artifice & et du mensonge, & et qui renferment ces deux espèces especes de vérités, dont je viens de parler. Tel est, par exemple, ce court entretien de Gédéon44Voir article « Gideon », dans  : ISBE Online. avec l'Ange du Seigneur.* * Liv. des Juges, ch. 6 Livre des Juges, chapitre 6 .55Livre des Juges, 6:11. « L'Ange du Seigneur, dit l'auteur sacré, apparut à Gédéon, & et lui dit  : Le plus vaillant des hommes, le Seigneur est avec vous : & et Gédéon lui dit ; Dites-moi, s'il vous plaît, Seigneur, si le Seigneur est avec nous, pourquoi sommes-nous livrés à tous ces maux ? où sont les merveilles qu'il a faites, & et que nous ont raconté nos peres pères , lorsqu'ils nous disoient disaient , le Seigneur nous a tirés de l'Égypte ? Aujourd'hui le Seigneur nous a abandonnés, & et nous a livrés dans les mains de Madian.66Voir article « Midian; Midianites », dans : ISBE Online. Le Seigneur jetta jeta un regard sur lui, & et lui dit : Allez avec ce courage qui vous anime & et vous délivrerez Israël des mains de Madian : Sçachez sachez que c'est moi qui vous envoie. Comment, je vous prie, Seigneur, répliqua [p.165] Gédéon, délivrerai-je Israël ? ma famille n'est rien dans la tribu de Manassé, & et je suis le dernier de la maison de mon pere père . L'Ange du Seigneur répondit : Je serai avec vous, & et vous battrez les Madianites comme s'ils n' étaient étoient qu'un seul homme. » Cette simplicité, amie de la droiture, se fait encore remarquer dans l'apparition d'un Ange ange à la mere mère de Samson & et à Manué son père, dans l'histoire de Tobie, & et dans presque toute l'écriture sainte. N'est-ce pas la vérité & et la nature elle-même qui parle dans cet endroit du Nouveau Testament, où Marie-Magdeleine Marie-Madeleine , prenant Jésus ressuscité pour le propriétaire du jardin où cet Homme-Dieu avoit avait été enseveli, lui dit, dans le trouble où elle est : Seigneur, si c'est vous qui l'avez ôté du tombeau, dites-moi où vous l'avez mis, & et j'irai l'enlever ? Personne ne doit ignorer quel est l'objet qui l'occupe toute entiere entière & et dont elle veut parler, même sans qu'elle le nomme. Voilà la vérité que j'attribue au récit, & et qui en fait le plus bel ornement. Au reste, elle rejette l'artifice & et l'affectation ; mais elle n'est pas incompatible avec la fiction. Quelquefois simple & et sans art, comme vous venez de la voir, [p.166] elle admet, dans d'autres circonstances, un stile style plus riche & et plus étudié : mais elle ne perd jamais de vue la nature. Enfin l'art n'a de mérite, qu'à proportion de la ressemblance qu'il a avec elle.

Si c'est là le vrai dont il est question, ajouta Timagène, je conviens qu'il peut se trouver dans un sujet de pure invention : mais il faut, assurément, une main de maître, pour atteindre cette ressemblance que vous exigez. Virgile, par exemple n'y réussit pas mal ordinairement. Je l' appellerois appellerais volontiers le peintre de la nature. Quoi de plus riche & et cependant de plus naturel, que ce beau portrait du rossignol ?

Qualis populea mœrens Philomela sub umbrâ
Amissos queritur fœtus, quos durus arator
Observans nido implumes detraxit : at illa
Flet noctem, remoque sedens miserabile carmen
Integrat, et mæstis late loca questibus implet.* *Telle gémit à l'ombre d'un peuplier Philomèle, inconsolable de la perte de ses petits. Un barbare laboureur les a découverts & et arrachés de leur nid, à peine revêtus d'un léger duvet. La mère mere désolée, passe les nuits dans l'amertume : tristement fixée sur une branche, elle répète ses lugubres accents, & et fait redire à tous les échos d'alentour ses plaintes douloureuse. Georg, l. Géorgiques, livre 4.77Virgile, Les Géorgiques (36-29 av. JC.), livre 4.

[p.167] Quel coloris plus vrai, que celui qu'il emprunte pour nous peindre le saisissement de la mere mère d'Euriale, à la nouvelle de la mort de son fils !

Excussi manibus radii, revolutaque pensa,

« La navette lui échappe des mains, & et l'étoffe tombe en roulant à ses pieds. » Cette idée me rappelle toujours celle de Boileau, dans la satyre satire du festin.

         L'assiette volant
S'en va frapper le mur, & et revient en roulant.88Boileau, Satires (voir bibliographie), Satire III, vers 215-216.

Dans les sujets de pure invention, il n'appartient qu'aux écrivains d'un goût exquis, de saisir ces nuances délicates : mais dans les monumens monuments que l'histoire consacre à la postérité, je pense qu'elles sont le fruit de la probité & et de la franchise. Qui soupçonnera jamais d'imposture Philippe de Comines Philippe de Commynes , ou le Sire de Joinville ? Si le mensonge veut contrefaire la vérité, il faut qu'il nous prévienne de son dessein ; autrement sa ruse se trahit bientôt99Exceptionnellement, le text original adopte ici la graphie moderne du mot. elle-même. Heureusement nous n'avons pas beaucoup à craindre aujourd'hui, qu'on nous surprenne par ce déguisement. L'esprit a pris par-tout partout la place du naturel. Tout le monde veut en [p.168] avoir ; c'est un meuble aussi nécessaire pour tenir quelque rang dans la république des lettres, qu'une épée ou des manchettes de dentelles, pour être admis dans la société du beau monde. Je vous avoue cependant, que quand je rapproche nos écrivains des deux historiens que je viens de nommer, j'éprouve des effets biens différens différents . Les derniers m'inspirent un une espece espèce de respect : ils m'instruisent, & et les faits qu'ils me rapportent, se gravent profondément dans ma mémoire : les autres m'éblouissent & et me tourmentent : de tout ce qu'ils m'ont dit, il ne me reste que quelques pensées brillantes, ou quelques portraits éclatans éclatants 1010« Qui a de l'éclat » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88)., qui ont absorbé presque toute mon attention, & et je m'en prends à moi-même de n'avoir retenu rien de plus.

De l'humeur dont je vous vois, reprit Euphorbe, si vous aviez à rapporter les dernieres dernières paroles d'un guerrier expirant, qui veut envoyer son cœur à sa maîtresse après sa mort, par les mains d'un confident, vous ne lui feriez pas dire, avec tout l'esprit imaginable,

Dans mon corps expiré ta main prendra mon cœur.
Tu frémis ? S'il t'es cher, est-ce un objet d'horreur ?
[p.169] Quitte un vain préjugé : que le cœur de ton maître,
À la tombe ravi, te doive un nouvel être.
Une amante, un ami l' occupoient occupaient tour-à-tour ;
Je charge l'amitié de le rendre à l'amour.
Ton cœur, où je vivrai, doit au mien ce service.1111Bérardier cite ici Pierre-Laurent de Belloy, dit Dormont de Belloy (1727-1775), comédien et auteur dramatique français, connu surtout pour sa tragédie Le Siège de Calais (1765). La citation provient de sa pièce Gabrielle de Vergy : tragédie, 1770 (voir bibliographie), acte II, scène 2, p. 48. Dans sa « Préface », de Belloy agite par ailleurs la question du rapport entre événements historiques et les règles de la bienséance et de la vraisemblance.

Et vous ne feriez pas répéter froidement mot pour mot, par cet ami, l'ordre qu'il a reçu, devant celle à qui se fait l'envoi ?

Ce Messager messager , interrompit Timagène, a dû repasser souvent, pendant sa route, ce qu'il devoit devait dire, pour ne pas oublier des expressions aussi recherchées. N'est-il pas vrai que Mitridate Mithridate & et Hyppolite Hippolyte meurent avec bien moins d'esprit que cela, dans Racine ? Le premier se contente de dire :

         . . . C'est assez, cher Arbate ;
Le sang & et la fureur m'emportent trop avant,
Ne livrons pas surtout Mithridate vivant.1212Racine, Mithridate, 1673, acte V, scène 4.

L'autre n'a pas l'adresse d'envoyer son cœur à Aricie ; il se borne à la recommander à son ami.

Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie,
Prends soin, après ma mort, de la triste Aricie
[p.170] Cher ami : si mon pere père un jour désabusé,
Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,
Pour appaiser apaiser mon sang & et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive.1313Racine, Phèdre, 1677, acte V, scène 6. Théramène rapporte ces mots d' Hyppolite Hippolyte mourant.

Tout cela est fort bon, poursuivit Euphorbe ; mais il faut bien entremêler un peu de ces gentillesses, pour égayer ce tragique sombre, qui est à la mode & et dont on nous rassasie aujourd'hui. Ce n'est plus ce sentiment délicieux que fait naître la clémence d'Auguste, lorsqu'il pardonne à Cinna & et à ses complices, & et ne punit la conjuration qu'ils ont formée contre sa vie, que par les bienfaits dont il les accable ; ce n'est plus cette douce inquiétude qu'excite en nous le danger du vainqueur d'Albe, prêt à subir l'ignominie du supplice, pour un crime dont l'emportement & et un amour aveugle pour sa patrie sont la première source : ce ne sont plus ces larmes que nous arrache le triste sort d'Hyppolite, & et ce trépas affreux que le héros eût évité, si sa vertu eût pu se laisser fléchir aux sollicitations d'une femme passionée, ou redouter sa cruelle vengeance. Le festin même de Thieste, le parricide Idomenée sont peu capables d'émouvoir [p.171] nos esprits forts & et sensibles, comme les appelle un écrivain : n' auroit aurait -il pas mieux fait de dire, durs & et insensibles ?1414L'écrivain n'a pas pu, pour l'instant, être identifié. II leur faut donc des objets plus vigoureux. Un spectacle ensanglanté par le meurtre de presque tous les personnages ; une scene scène tendue de noir ; une action qui se passe dans un caveau sépulchral, au milieu des tombeaux éclairés par la lumiere lumière obscure d'une lampe funèbre ; un furieux qui fait manger à son épouse le cœur de son amant : Voilà ce qui attire la curiosité d'une foule de spectateurs & et de lecteurs.1515C'est le décor et l'imaginaire du roman noir qui se trouve ici associé au mélodrame. Voir Maurice Lévy, Le Roman gothique anglais, 1995 et Alice M. Killen, Le Roman terrifiant ou roman noir de Walpole à Anne Radcliffe..., 1920/1984 (voir bibliographie).

Il semble, en effet, répliqua Timagène, qu'on veut nous rendre un peu Cannibales cannibales . Mais j'ai peine à croire que ce genre atroce ait un succès constant au milieu d'un peuple doux & et poli, qui a toujours fait ses délices de la belle nature. C'est un songe d'un moment, après lequel on reviendra à la méthode de nos peres pères , qui avoient avaient grand soin d'écarter, ou d'adoucir les circonstances capables de révolter le goût délicat de ceux pour qui ils écrivoient écrivaient .1616C'est-à-dire, qui tenaient au respect des bienséances. En effet, le choix des circonstances me paroît paraît le grand art, pour jetter jeter de l'ornement dans un récit. En rapprochant ce que nous disions avant-hier à l'occasion de la brieveté brièveté , de ce [p.172] que vous venez d'exposer sur la vérité, j'en conclus que les circonstances doivent avoir deux qualités indispensables : d'abord elles doivent être vraisemblables ; ensuite elles doivent être utiles au sujet que l'on traite. Il faut donc un choix dans celles que l'on admet, soit qu'elles soient enfantées par l'imagination, soit qu'elles aient pour fondement des monuments dignes de foi.

Je suis bien aise, repartit Euphorbe en riant, de vous voir convenir enfin, que les historiens ont encore d'autres regles règles à suivre, que la simple vérité, s'ils veulent se faire lire avec agrément. Cependant, lorsque les circonstances sont essentielles au fait qu'on raconte, ou qu'elles sont connues, je ne doute point qu'on ne doive préférer celles qui sont véritables, quand elles choqueroient choqueraient la vraisemblance.1717Il faut sans doute entendre ici, 'même si elles choquent la vraisemblance'. -- C'est un des thèmes obligatoires de la pensée poétique et esthétique de l'époque ; voir, sur ce point, Nathalie Kremer, Préliminaires à la théorie esthétique du XVIIIe siècle, 2008 (voir bibliographie), chap. « Du vraisemblable au vrai », p. 67-91. Étoit Était -il vraisemblable que la passion d'Antoine pour Cléopatre, lui fit oublier sa gloire, au point d'abandonner ses troupes à la journée d'Actium ? Étoit Était -il naturel que Néron, après avoir témoigné tant de répugnance pour signer la condamnation d'un criminel, devint ensuite le plus cruel des tirans tyrans  ? Ce sont néanmoins deux choses constantes dans l'histoire. Je pourrois pourrais en citer bien d'autres. Mais, excepté dans ces [p.173] conjonctures, où l'historien doit même s'appuyer sur des preuves incontestables, un écrivain sage ne s'écartera jamais de la vraisemblance. Caton & et Néron se donnent tous deux la mort, pour éviter de tomber entre les mains de leurs ennemis. Les circonstances de ce double suicide, doivent être aussi différentes, que le sont les caracteres caractères de ces deux hommes fameux. La crainte, le trouble, les pleurs conviendroient conviendraient aussi peu, dans ce moment, à l'ennemi de César, que la résolution & et l'intrépidité au fils d'Agrippine. Pour juger sainement de cette vraisemblance, il faut se défaire des préjugés nationaux, de ceux des temps & et lieux où l'on vit. Parmi nous, on croit à peine qu'un guerrier puisse s'intéresser pour une princesse, si la passion ne s'en mêle ; & et l'on ne fait pas attention, que dans les mœurs anciennes, faire une déclaration d'amour à une personne distinguée par son rang & et sa vertu, c' étoit était lui faire une insulte. Il en est des usages anciens & et des nôtres comme de deux objets, dont l'un seroit serait à dix pas de nous, & et l'autre à un quart de lieue. Dans cette perspective, le dernier s'efface & et disparoit disparait presque à nos ieux yeux . Il faut se transporter au temps où vivoient vivaient [p.174] ceux que l'on prétend juger, ou du moins se placer dans une distance convenable, pour décider avec connoissance connaissance de cause sur leur maniere manière d'agir. Revenons donc au précepte d'Horace.* * Art. Poët. Art poétique, v. 317.

Respicere exemplar morum vitaeque jubebo
Dodum imitatorem, & et veras hinc ducere voces.

Étudions les caracteres caractères que la nature met sous nos ieux yeux , & et que ce même poëte poète a si bien peint en racourci raccourci ;* *Ibid. v. 158. & et nous y emprunterons ces traits ressemblans ressemblants qui frappent tous les hommes. Nous peindrons la légereté légèreté , l'impatience, la présomption de la jeunesse ; l'ambition, les soins, la politique de l'âge mûr ; l'avidité & et l'humeur chagrine du vieillard. Dans l'apologue, on ne donnera point à l'âne une finesse qui ne convient qu'au renard ; au cerf, l'intrépidité naturelle au lion ; au bœuf, l'étourderie qui caractérise le papillon. On ne représentera point un homme assez stupide, pour ajouter foi, sans examen, à tous [p.175] les mensonges que lui fait un valet dont il doit se méfier, & et pour se laisser à la fin enfermer dans un sac, où ce même valet l'assomme de coups de bâton en déguisant sa voix.

Permettez-moi d'ajouter, interrompit Timagène, on n'imaginera pas non plus, qu'un général Romain romain , devenu aveugle, s'entretient longtemps avec un empereur qu'il a servi pendant bien des années, avec qui il a conversé cent fois, sans le reconnoître reconnaître du moins à la voix ; & et cela, pour se réserver le plaisir de lui faire dire de prétendues vérités plus singulieres singulières qu'intéressantes, plus audacieuses que libres. Quodcumque ostendis mihi sic, incredulus odi. Mais s'il est nécessaire que les circonstances soient vraisemblables, il ne l'est pas moins, qu'elles soient utiles au sujet. Je ne puis me lasser d'admirer l'adresse avec laquelle Tite-Live raconte la maniere manière dont Annibal Hannibal traversa les Alpes. Il entre dans un détail qui paroîtroit paraîtrait & et qui seroit serait minutieux partout ailleurs : mais il ne dit rien qui ne contribue à rendre intéressante cette fameuse expédition. Il ne s'amuse point à nous peindre les curiosités du pays, les fruits qu'il porte, les animaux qui y naissent, la figure, les [p.176] mœurs, les usages des habitants habitans . Tout ce qu'il décrit, ne tend qu'à nous montrer la constance inébranlable du général Carthaginois carthaginois au milieu des obstacles sans nombre qu'il rencontre.* *Quanquam fama prius (qua incerta in majus vero ferri solent) praecepta res erat ; tamen ex propinquo visa montium altitudo, nivesque prope coelo immixtae, tecta informia posita rupibus, pecora jumentaque torrida frigore, homines intonsi inculci, animali ainanimaque omnia rigentia gelu, caetera visu quam dictu foediora, terrorem renovarunt. Erigentibus in primos agmen clivos apparuerunt imminentes tumulos insidentes montani. ... Annibal consistere signa juber, Gaillisque ad visenda loca praemissis, postquam [p.177] comperit transitu ea non esse, castra inter confragosa omnia praeruptaque, quam extentissima potest valle, locat. Tum per eosdem Gallos, haud sane multum lingua moribusque abhorrentes, cum se immiscuissent colloquiis montanorum, edoctus interdiu tantum obsideri faltum, nocte in sua quemque dilabi tecta ; ... die simulando aliud, quam quod parabatur, consumpto ; ... ubi primum degressos tumulis montanos, laxatasque sensit custodias, pluribus ignibus quam pro [p.177] numero manemtium in speciem factis, impedimentisque cum equite relictis, & et maxima parte peditum, ipse cum expeditis, acerrimo quoque viro, raptim angustias evadit ; iisque ipsis tumulis, quos hostes tenuerant, consedit : prima deinde luce castra mota, & et agmen reliquum incedere coepit. Jam montani, signo dato, castellis ad stationem solitam conveniebant ; cum repente conspiciunt alios, arce occupata sua, super caput imminentes, [p.179] alios via transire hostes. Utraque simul objecta res oculis, animis immobiles parumper cos defixit. Deinde ut trepidationem in angustiis, suoque ipsum tumultu misceri agmen videre, equis maxime consternatis, quidquid adjecissent ipsi terroris satis ad perniciem fore rati, perversis rupibus, juxta invia ac devia assueri discurrunt. ... Tum vero simul ab hostibus, simul ab inquitate locorum Pœni oppugnabantur ; plusque inter ipsos, (sibi quoque tendente ut periculo prius evaderet) quam cum [p.180] hostibus certaminis erat. Equi maxime infestum agmen faciebant, qui & et clamoribus dissonis, quos nemora etiam repercussaeque valles augebant, territi trepidabant ; & et icti forte aut vulnerati, adeo consternabantur, ut stragem ingentem simul hominum ac sarcinarum omnis generis facerent, multosque turba, cum precipites deruptæque utrinque angustiæ essent, in immensum altitudinis dejecit ; quosdam & et armatos. Inde ruinæ maximæ modo jumenta cum oneribus devolvebantur. Quæ quamquam foeda visu erant, stetit parumper [p.181] tamen Annibal, ac suos continuit, ne tumultum ac trepidationem augeret. Deinde postquam interrumpi agmen vidit, periculumque esse ne exutum impedimentis exercitum nequicquam incolumem traduxisset, decurrit ex fuperiore loco ; & et cum impetu ipso sudisset hostem, suis quoque tumultum auxit. Sed is tumultus momento temporis, postquam liberata itinera fuga montanorum erant, sedatur ; nec per otium modo, sed prope silentio mox omnes traducti. ... Nono die in jugum Alpium perventum est, per invia pleraque [p.182] & et errores, quos aut ducentium fraus, aut ubi fides iis non esset, temere initae valles a conjectantibus iter, faciebant. ... Fessis taedio tot malorum, nivis etiam casus, occidente jam sidere Vergiliarum, ingentem terrorem adjecit. Per omnia nive oppleta cum, signis prima luce motis, segniter agmen Incederet, pigritiaque & et desperatio in omnium vultu emineret, progressus signa Annibal, in promontorio quodam, unde longe ac late prospectus erat, consistere jussis militibus, I a Iiam ostentat, subjectosque Alpinis montibus [p.183] circumpadanos campos ; mœniaque eos tum transcendere, non Italiæ modo, sed etiam urbis Romans. Caetera plana, proclivia fore, uno, aut summum altero prælio arcem & et caput Italiæ in manu ac potestate habituros. Procedere inde agmen coepit. ... Ventum deinde ad multo angustiorem rupem, atque ita rectis faxis, ut ægre expeditus miles tentabundus, manibusque retinens virgulta ac stirpes circa eminentes, demittete se posset. Natura locas jam ante præceps, recenti terrae lapsu, in pedum mille admodum aimudincm abruptus [p.184] erat. Ibi cum velut ad finem vlæ equites constitissent, miranti Annibali quae res moraretur agmen, nunciatur rupem inviam esse. Digressus deinde ipse ad locum visendum. Haud dubia res visa, quin per invia circa, nec trica antes, quamvis longo ambitu circumduceret agmen. Ea vero via insuperabilis fuit. Nam cum super veterem nivem intactam nova modicæ altitudinis esset, molli, nec prealtæ nivi facile pedes ingredientium insistebant. Ut vero tot hominum jumentorumque incesse dilapsa est, per nudam infra glaciem, [p.185] fluentemque tabem liquescentis nivis ingrediebantur. Terra ibi luctatio erat : ut a lubrica glacie non recipiente vestigium, & et in prono citius pede se sallente, & et seu manibus in assurgendo, seu genu se adjuvissent, ipsis adminiculis prolapsi si iterum corruissent, nec stirpes circa radicesve ad quas pede aut manu quisquam eniti posset, erant ; ita in levi tantum glacie tabidaque nive volutabantur jumenta ; secabant interdum etiamtum insimam [p.186] ingredientia nivem, & et prolapsa jactandis gravius in continendo ungulis, penitus perfringebant : ut pleraque velut pedica capta haererent in durata & et alte concreta glacie. Tandem nequicquam jumentis atque hominibus fatigatis, castra in jugo posita, aegerrime ad idipsum loco purgato : tantum nivis sodiendum atque egerendum fuit. Inde ad rupem muniendam per quam unam via esse poterat, [p.187] milites ducti, quum caedendum esset saxum, arboribus circa immanibus dejectis detruncatisque, struem ingentem lignorum faciunt ; eamque (cum & et vis venti apta faciendo igni coorta esset) succendunt, ardentiaque faxa infuso aceto putrefaciunt. Ita torridam incendio rupem ferro pandunt, molliuntque amfractibus modicis clivos, ut non jumenta solum, sed elephanti etiam deduci possent. Quatriduum [p.188] circa rupem consumptum, jumentis prope fame absumptis : nuda enim fere cacumina sunt, & et si quid est pabuli, obruunt nives. //Liv. l. 21, c. 32//.1818Le texte latin correspond à Tite-Live, //Ab urbe condita//, liber XXI, section 32 (voir bibliographie). « La renommée, dit-il, qui, d'ordinaire, exagère les objets qu'on ne connaît pas à fond avoit avait déjà prévenu les Carthaginois des difficultés de ce passage. Mais lorsqu'ils furent à portée de découvrir la hauteur des montagnes, les neiges élevées presque jusqu'au ciel, quelques chaumines1919C'est-à-dire, quelques chaumières. grossières placées sur les rochers, des troupeaux déssechés par le froid, des hommes hideux & et dégoûtants, tous les êtres animés & et insensibles engourdis par un air toujours glacé, & et mille autres objets dont [p.177] l'horreur se sent mieux qu'on ne peut la peindre, leur frayeur redoubla. À peine les premiers rangs eurent-ils fait quelques pas en montant sur les collines, qu'ils apperçurent au-desses de leurs têtes les montagnards campés sur les hauteurs. ... Annibal fait faire halte, & et détache un corps de Gaulois pour examiner les lieux : on lui rapporta que le chemin étoit était impraticable. Alors ayant choisi le vallon le plus spacieux, il y plaça son camp entre des précipices & et des rochers escarpés. Comme les Gaulois de son armée avaient à peu près le même langage & et les mêmes mœurs que les montagnards, il les engagea à lier conversation avec eux ; & et par ce moyen, il apprit qu'ils ne tenaient leur poste [p.178] dans les bois que pendant le jour, & et que la nuit chacun se retirait chez soi. ... Il passa le jour suivant à feindre toute autre chose que ce qu'il méditait ; ... & et dès qu'il s'apperçut que les montagnards avaient abandonné la cime des collines, & et que les sentinelles s'étaient retirés, il fit allumer dans son camp un plus grand nombre de feux que ne l'exigeait la quantité des troupes qui dévaient y demeurer, pour tromper l'ennemi par cette apparence : il y laissa ses gros bagages, sa cavalerie & et la plus grande partie de son infanterie : il prend avec lui l'élite de ses troupes, franchit rapidement les défilés, & et va se placer sur ces mêmes hauteurs qu'avaient occupé les ennemis. À la pointe du jour, le [p.179] reste de l'armée décampa & et se mit en marche. Déjà les montagnards, au premier signal, sortaient de leurs bourgades, & et se rendaient à leur poste ordinaire, lorsqu'ils s'apperçurent qu'une partie des Carthaginois avoit avait pris leur place & et dominait sur eux, & et que l'autre continuait sa route. À ces deux objets qui les frappèrent tout-à-la-fois, ils demeurèrent un moment interdits ; mais ayant observé que les défilés jettaient de la confusion dans l'armée ennemie, qu'elle s'embarrassait elle-même dans sa marche, & et que la frayeur des chevaux surtout y causait beaucoup de trouble, ils crurent que la moindre épouvante qu'ils pourraient ajouter, suffirait pour la mettre en déroute. Accoutumes à gravir [p.180] dans ces gorges tortueuses & et impraticables, ils font rouler sur les ennemis d'énormes rochers, & et fondent sur eux de tous côtés. Alors les Carthaginois se trouvèrent obligés de résister tout-à-la-fois aux assauts qu'on leur livrait, & et à la difficulté du ·terrein·. Ils avaient même moins à se défendre contre l'ennemi, que contre leurs propres soldats ; chacun étant disposé à sacrifier son voisin pour échapper plutôt au danger. Les chevaux causaient le plus grand désordre. Effrayés par des cris lamentables, dont l'horreur étoit était encore multipliée par les échos des bois & et des vallées, ils s'agissaient violemment. S'il arrivait qu'ils fussent frappés ou blesses, ils s'emportaient [p.181] avec une telle fureur, qu'ils renversaient les hommes & et jettaient leur charge à droite & et à gauche. Au milieu d'un pareil tumulte, dans des sentiers bordés des deux côtés de précipices escarpés, plusieurs tombèrent dans des gouffres profonds, & et quelques-uns avec leurs armes. C'était un spectacle affreux, de voir rouler dans ces abîmes les bêtes de sommes avec leurs fardeaux. La vue de ces objets étoit était bien triste pour Annibal. Cependant il ne quitta point son poste, & et contint quelque temps ses troupes, de peur d'augmenter le trouble & et la confusion. Mais ensuite, s'appercevant que la communication étoit était coupée entre les deux lignes de son armée, il vit [p.182] qu'il étoit était en danger de perdre ses bagages, & et qu'alors, inutilement le reste de ses troupes échapperait à ces défilés. Il partit donc de ses hauteurs, vint tomber sur l'ennemi, le mit en fuite, & et en même temps augmenta le désordre des siens. Mais un moment après, les chemins étant devenus libres par la retraite des montagnards, tout se calma, & et ils sortirent de ces lieux paisiblement & et prèsque sans bruit. ... Le neuvième jour on arriva au sommet des Alpes, par des chemins la plupart inconnus jusqu'alors, et, après bien des marches inutiles, occasionnées, tantôt par la mauvaise foi des guides, tantôt par l'incertitude où l'on se trouvait lorsqu'on [p.183] qu'on refusait de se fier à eux, & et qu'on étoit était obligé de s'engager aveuglément dans ces vallons, & et d'y suivre de simples conjectures. ... Les soldats étoient étaient dégoûtés & et excédés de tant de fatigues. On étoit était déjà au mois de Novembre : la neige qui tomba alors, fut un nouveau sujet d'effroi pour eux. On décampa au point du jour : l'armée s'avançait lentement à travers des sentiers couverts de neige ; & et comme le désespoir & et le découragement paraissaient sur tous les visages, Annibal s'avance aux premiers rangs, fait faire alte halte sur une élévation, d'où l'on découvrait un horison horizon immense ; montre à ses soldats l'Italie, les campagnes arrosées par le Pô & et qui s'étendent au pied [p.184] des Alpes ; & et il ajoute, que c'étaient moins les remparts de l'Italie qu'ils franchissaient alors, que ceux de Rome même ; que ce qui restait à faire n'était qu'un jeu ; qu'une ou deux batailles leur mettrait entre les mains la capitale de l'Italie. Après cette exhortation, on se remit en marche. ... On arriva bientôt à un sentier beaucoup plus étroit, & et où les rochers étoient étaient tellement collés à pic, qu'un soldat, sans armes, n'y seroit serait descendu qu'avec bien de la peine, avec de grandes précautions, & et en saisissant avec la main les broussailles & et les racines qui sortaient du rocher. Ce lieu étoit était escarpé par lui-même : mais un éboulement de terre tout récent, en avoit avait [p.185] fait un précipice de mille pieds de profondeur. La cavalerie s'arrêta à ce pas, comme au terme de sa route. Annibal surpris, demande ce qui retarde sa marche : on lui dit, que le sentier dans le roc n'est plus praticable. Sur cela, il va lui-même examiner les lieux. Il crut aussitôt qu'il n'y avoit avait pas à balancer de faire prendre un long circuit à son armée, par des chemins qui n'avaient été ni battus ni frayés jusqu'alors. Mais cette route lui fut aussi bientôt fermée. Sur la neige ancienne & et qui n'avait jamais été entamée, il en étoit était tombé quelques pouces de nouvelle. D'abord le pied s'arrêtait facilement sur ce duvet encore mol & et peu profond ; mais lorsqu'il eut été mis en fusion sous les pas de tant d'hommes & et d'animaux, il fallut marcher [p.186] sur la glace humectée par le limon de cette neige fondue. Ce fut alors qu'ils éprouvèrent les peines les plus grandes. La glace unie n'offrait au fantassin2020C'est-à-dire, au soldat de l'infanterie. qu'un sol glissant, où ses pieds se dérobant sous lui le renversaient à chaque instant ; et, dans cette situation, s'il faisait effort des mains & et des genoux pour se relever, ces nouveaux soutiens le trahissaient encore : il retombait, sans rencontrer autour de lui ni branches ni racines qui pussent lui donner un point d'appui. Les bêtes de charge n'étaient pas plus assurées sur cet enduit solide & et couvert d'une neige détrempée : quelquefois il cédait sous leurs pas ; & et ces animaux, pour se relever ou se soutenir, frappaient si pesamment la terre, qu'ils pénétraient jusqu'aux dernières couchés de ces neiges éternelles : plusieurs alors [p.187] ne pouvoient pouvaient plus dégager leurs pieds & et se trouvaient arrêtés, comme par des entraves, dans ces glaces épaisses & et durcies depuis longtemps. Enfin, & et après bien des fatigues inutiles, on campa sur le sommet de la montagne. On eut même bien de la peine à nettoyer un espace de terrain suffisant pour cela ; tant il fallut creuser & et transporter de neige. Annibal ramena ensuite ses soldats, pour percer le rocher à travers duquel seul il pouvoit pouvait s'ouvrir un chemin. Comme il fallait tailler dans le roc vif, on abattit & et on mit en éclats de grands arbres qui se trouvèrent aux environs, on en forme un énorme bûcher, on y mit le feu, & et il ne tarda pas à s'enflammer, à l'aide d'un vent violent qui s'était élevé ; & et lorsque la pierre fut bien embrasée, on acheva de la dissoudre avec du vinaigre. La roche étant ainsi [p.188] calcinée, on l'ouvre avec le fer, on adoucit les pentes par de légers détours, & et l'on conduit des sentiers assez faciles pour donner passage, non- non seu-seulement seulement aux bêtes de somme, mais aux éléphans éléphants . Quatre jours furent employés à ce travail. Les chevaux étoient étaient prêts à périr de faim sur ces montagnes dépouillées & et arides, & et où le peu de fourage fourrage qui pouvoit pouvait se rencontrer, étoit était couvert par la neige... »2121Tite-Live, Ab urbe condita, liber XXI, section 32. (voir bibliographie). Voilà, sans doute, un récit bien circonstancié, dont je vous ai même épargné une partie, pour ne pas abuser de votre complaisance. S'il s' agissoit agissait ici de décrire un simple voyage, fut fût -ce celui d'un souverain, l' Auteur auteur en auroit aurait dit beaucoup trop : mais il est question d'une entreprise qui mit Rome dans le plus grand danger. Tout ce qui tend à montrer la fermeté & et la résolution du héros de Carthage, est utile au but qu'on se propose, & et doit trouver ici sa place. En lisant les campagnes d'un Turenne, [p.189] d'un Montecuculli,2222Raimondo Graf Montecuccoli (1609-1680) était un général, diplomate et politicien autrichien. On peut consulter Helmut Neuhaus, "Montecuccoli, Raimund Fürst von", dans : Neue Deutsche Biographie, 1997 (voir bibliographie) et www.deutsche-biographie.de. je m'arrête avec plaisir à un buisson, à une ravine. Ce sont de petits objets : mais ils cachent de grandes choses.

Nous trouvons dans le judicieux Tacite, reprit Euphorbe, un fait qui revient à ce que vous venez de dire.* *Annal. L. 11. c. 312323.Tacite, Annales, livre XI, section 31 (voir bibliographie). Messaline, femme de Claude, avoit avait porté l'effronterie jusqu'à épouser publiquement un certain Silius. Pendant un voyage que l'empereur fit à Ostie, & et où il apprit ce désordre, elle célébra dans sa maison de Rome une fête des Bacchanales. Entre les extravagances auxquelles se livra cette infâme compagnie, & et que l'historien nous décrit, un certain Vectius Valens s'avisa de monter sur un grand arbre ; & et comme on lui demanda ce qu'il découvroit découvrait de si haut, « Un orage affreux, répondit-il, qui se forme du côté d'Ostie. » Cette circonstance, assurément, n' étoit était pas digne du sujet, si elle n'eût contribué à annoncer d'avance la catastrophe sanglante de cette espece espèce de comédie.

Cette utilité des circonstances suffit seule, pour ennoblir & et rendre précieuses [p.190] celles qui, par elles-mêmes, semblent avoir quelque chose de bas. Il n'en faudroit faudrait point d'autre preuve que le détail que fait Cicéron du départ de Milon, dans sa narration du plaidoyé plaidoyer 2424La graphie originale n'est pas attestée dans les dictionnaires de référence ; elle apparaît dans le Thresor de la langue françoyse de Jean Nicot, qui date de 1606. qu'il fit pour ce sénateur. « Milon, dit-il, après avoir assisté au sénat, tout le temps qu' avoit avait duré l'assemblée, revient chez lui, change de chaussure & et d'habit, attend un moment que sa femme ait fait tous les préparatifs qui sont alors d'usage, & et il part ensuite. » Quoi de plus vil, que ces peintures de ménage & et de toilette, si l'on s'arrête au premier coup-d' œuil œil  ? Mais toute cette bassesse disparoît disparaît auprès du grand avantage que retire l'orateur de cet exposé simple & et naïf.

Dites-moi, je vous prie, répliqua Timagène, de quelle utilité peut être à un homme accusé d'un meurtre, le changement de sa chaussure, & et la toilette de sa femme ? Je n'ai jamais bien saisi l'adresse de Cicéron dans cet endroit.

Cette utilité consiste, répondit Euphorbe, à établir une des preuves les plus favorables à l'accusé, parce qu'elle est tirée de la nature. Dans la cause présente, l'orateur ne pouvoit pouvait nier que Claudius eût été mis à mort, & et qu'il [p.191] l'eût été par Milon, ou du moins par ses gens. Le fait étoit était certain : Rome toute entiere entière en étoit était convaincue. Que devoit devait donc faire l'avocat dans cette conjoncture, pour défendre l'innocence de sa partie ? Prouver que Milon n' avoit avait formé aucun projet criminel, qu'il n' étoit était point un assassin, mais un brave homme, qui avoit avait sû défendre ses jours dans une attaque imprévue, & et faire tomber un scélérat dans le piege piège qu'il lui avoit avait tendu à lui-même. Pour remplir cet objet, Cicéron fait usage de ce principe universellement reconnu, que la tranquillité n'habite point dans un cœur qui médite un grand crime. Il s'attache à montrer, que la paix la plus profonde régnoit régnait dans l' ame âme de Milon, au moment de son départ de Rome, c'est-à-dire, quelques heures avant la mort de Clodius Claudius  ; & et pouvoit pouvait -il mieux le prouver, que par le choix de ces circonstances si minces en elles-mêmes, & et qu'il rapporte avec tant d'ingénuité ! Un esprit occupé, ou plutôt troublé par la disposition d'un grand forfait, a-t-il assez de sang-froid pour examiner quel habillement il doit prendre, pour se prêter aux ajustemens ajustements & et aux longueurs d'une femme ? De pareilles minuties sont à peine supportables, [p.192] quand on se propose une simple promenade.

Admirez mon peu d'attention, poursuivit Timagèe. En lisant Cicéron, j' avois avais toujours éprouvé l'effet de cette espece espèce de preuve. Milon me paroissoit paraissait le plus tranquille, & et dès-lors dès lors le plus innocent des hommes ; & et je n' avois avais jamais réfléchi sur l'adresse de l'orateur. C'est apparemment par la même raison que Philippes de Commines Philippe de Commynes pour nous prouver la terreur qui régnoit régnait dans les deux armées de Louis XI & et du Comte de Charolois Comte de Charolais , à la journée de Montlhery Montlhéry , s'arrête sur deux circonstances qui, par elles-mêmes, ont peu de dignité, & et qu'il accompagne même d'une reflexion plaisante.* * Chroni. de Louis XI Chronique de Louis XI , chap. VI, Ed. de 1576.2525La Chronique de Louis XI, de 1461 à 1483, première édition de 1524, attribuée à Phillippe de Commynes (1447-1511), est aujourd'hui connu sous le titre de Mémoires. La citation vient du vol. 1, livre I, chapitre IV : « La bataille de Montlhéry », p. 27-36 dans notre édition de référence (voir bibliographie). Le passage entier est le suivant : « De la part du Roy fouyt le conte du Mayne & plusieurs aultres, & bien huit cens hommes d'armes. Aulcuns ont voulu dire que ledict conte avoit intelligence avecques les Bourguignons ; mais à la vérité, je croy qu'il n'en fut oncques riens. Jamais plus grand fuyte ne fut des deux costez, & par especial demourerent les deux princes aux champ. Du cousté du Roy, fuigt ung homme d'estat jusques a Lusignen, sans repaistre, & du costé du conte, ung aultre homme de bien jusques au Quesnoy le Conte. Ces deux n'avoient garde de se mordre ! » (p. 30).« Du côté du Roi, dit-il, fuit un homme d'état, qui s'enfuit jusqu'à Lusignan, sans repaître ; & et du côte du comte, un autre homme de bien, jusqu'au Quesnai-le-Comte. Ces deux n' avoient avaient garde de se mordre l'un l'autre. » Cette aveugle frayeur de deux seigneurs de marque, nous fait [p.193] conjecturer quelle étoit était celle des officiers subalternes & et du soldat.

Puisque vous parlez des sentimens sentiments intérieurs de l' ame âme , reprit Euphorbe, un bon narrateur ne se contente pas toujours de les abandonner à nos conjectures ; souvent il les peint lui-même : & et ces peintures peuvent être mises au même rang que celles des circonstances, puisqu'elles ont les mêmes qualités, & et qu'elles n'embellissent pas moins le récit. Tite-Live est inimitable dans ces sortes de tableaux, qu'il a répandus en plusieurs endroits de son histoire. Partout ils animent & et échauffent son style. Ce n'est pas assez pour lui de nous exposer les actions, les faits & et les choses sensibles qui frappent les ieux yeux  : il nous ouvre, pour ainsi dire, l'esprit & et le cœur de ses personnages, & et nous y montre le jeu des passions, qui sont les vrais ressorts des exploits éclatans éclatants , comme des grands crimes. Choississons-en quelques exemples dans le grand nombre de ceux qu'il nous présente. Voici les couleurs dont il peint les Horaces & et les Curiaces prêts d'en venir aux mains.* *Terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes concurrunt. Nec his nec illis periculum suum ; publicum imperium servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna, quam ipsi fecissent. Liv., lib. I, n. 25.2626Tite-Live, Ab urbe condita, liber I, section 25 (voir bibliographie). « Ces jeunes [p.194] héros, renfermant dans leurs cœurs tout le courage de deux grandes armées, s'avancent l'épée à la main, sans penser à leur propre danger : les uns & et les autres ne s'occupent que de l'esclavage ou de l'empire réservé à leur patrie. Ils se représentent qu'elle n'aura désormais d'autre sort, que celui qu'ils vont lui assurer par leur victoire ou leur défaite. » Avec quel art & et quelle vérité ce même auteur décrit-il les réflexions que firent les Romains, après avoir nommé le jeune Scipion pour succéder, en Espagne, à son pere & et son oncle* *Post rem actam, ut jam resederat impetus animorum ardorque, silentium subito ortum & et tacita cogi tatio, quidnam egissent novi, quod favor plus valuisset quam ratio, AEtatis maxime pœnitebat. Quidam fortunam etiam domus horrebant, nomenque ex duabus funestis familiis, in eas provincias, ubi inter sepulchra patris patruique res gerendae essent, proficiscentis. Lib 26, n.18.2727Tite-Live, Ab urbe condita, liber XXVI, section 18 (voir bibliographie). ? « Tout étant terminé, lorsque les premiers transports furent calmés, à cette ardeur succéda un profond silence. Chacun réfléchit sur ce qu'il venoit de faire. On se reprochoit d'avoir plus écouté la faveur que la raison, dans cette nouveauté. La jeunesse [p.] surtout de leur général les allarmoit alarmait  : son nom même, qu'il empruntoit de deux familles malheureuses, sembloit avoir quelque chose de sinistre, & et ne lui annoncer que des revers dans un pays où il alloit commander au milieu des tombeaux de son père & et de son oncle. » C'est avec la même force qu'il dépeint le désespoir des Romains, enfermés dans les défilés de Caudium ;* *Lib. 9, n. 2, 3 & et 4.2828Tite-Live, Ab urbe condita, liber IX, sections 2 à 4 (voir bibliographie). leur consternation & et leurs alarmes à l'arrivée des Gaulois prêts de s'emparer de Rome.* *Lib. 5, n. 39.2929Tite-Live, Ab urbe condita, liber V, section 39 (voir bibliographie). Partout, en le lisant, on voit non seulement combattre & et agir, mais penser.

Croyez-vous, interrompit Timagène, que vos Auteurs auteurs latins l'emportent sur les nôtres dans cette partie ?3030La comparaison des mérites respectifs des auteur classiques et modernes renvoie à la célèbre 'Querelle des Anciens et des Modernes'. Pour moi, je ne crains point de mettre en parallèle3131Contrairement au reste du texte, la graphie du terme est ici moderne. avec tout ce que vous venez de citer, le [p.196] bel endroit de Corneille sur la mort de Pompée ;

Aucun gémissement à son cœur échappé
Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé.
Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle
Ce qu'eut de beau sa vie, & et ce qu'on dira d'elle,
Et tient la trahison que le roi leur prescrit
Trop au-dessous de lui, pour y prêter l'esprit,
Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre
Et son dernier soupir est un soupir illustre,
Qui de cette grande âme achevant les destins,
Étale tout Pompée aux yeux des assassins.3232Pierre Corneille, La Mort de Pompée, 1643 (voir bibliographie), acte II, scène 2.

C'est bien penser, assurément, que de faire penser ainsi un héros ; & et je ne puis m'empêcher d'appliquer à l' Auteur auteur lui-même son derniers vers, & et de dire, que ce magnifique morceau étale tout Corneille aux ieux yeux de ses lecteurs.

Pour vous prouver, continua Euphorbe, que je reconnois reconnais tout le mérite des modernes, j'ajouterai à l'exemple que vous apportez, celui de M. Fléchier, [p.197] dans l'oraison funèbre3333Contrairement au reste du texte, la graphie du terme est ici moderne. du vicomte de Turenne. « Turenné meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions des alliés se rallentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur & et ranimé par la vengeance ; tout le camp demeure immobile ; les blessés pensent à la perte qu'ils ont faite, & et non pas aux blessures qu'ils ont reçues ; les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort. »3434Esprit Fléchier, Oraison funébre de [...] Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, 1676 (voir bibliographie). ... Rien n'est plus curieux, pour un lecteur, que de découvrir ainsi tous les sentiments qui partagent un grand peuple. Nous apprendre ce qu'ont fait les hommes, c'est nous instruire à demi ; il faut les faire connoître connaître eux-mêmes.

Si les historiens, répliqua Timagène, sont tenus de nous faire connoître connaître ceux dont ils parlent, ils ont pour cela, ce me semble, un moyen bien facile : ce sont les caracteres caractères & et les portraits. Ils y rencontrent le double avantage de plaire & et d'instruire.3535Renvoi au précepte d'origine horacienne de 'prodesse & et delectare' ; voir Horace, Ars poetica, vers 333 : « Aut prodesse volunt aut delectare poetae ». Mais à propos de cette question, je voudrois voudrais bien connoître connaître la différence exacte de ce qu'on appelle portraits, caracteres caractères & et descriptions.

On peut avoir à peindre, répartit [p.198] Euphorbe, une action, un lieu, un être raisonnable ou supposé tel. Le détail d'un fait particulier, par exemple, d'une bataille, d'une tempête, d'un voyage, l'énumération de ce qui compose un pays ou un canton, s'appelle description.3636Cette définition de la description représente, par rapport à la mise en place progressive, au XVIIIe siècle, d'une opposition structurelle entre description et narration, une prise de position traditionnaliste. Le portrait & et le caractere caractère ne conviennent qu'aux êtres raisonnables, ou du moins animés ; & et dans cette derniere dernière espece espèce , le portrait expose les qualités extérieures & et intérieures ; au lieu que le caractere caractère , pris à la rigueur, doit se borner à celle de l' ame âme  : mais souvent on le confond avec le portrait, comme vous le pouvez voir dans la Bruyere La Bruyère . Un rhéteur vous feroit ferait d'autres divisons, qui ne sont admises que dans les écoles.

Quelque nom qu'on leur donne, reprit Timagène, avouez que les uns & et les autres font un bel effet dans le récit, & et y jettent beaucoup d'ornement. D'ailleurs, ces morceaux saillans saillants ont l'avantage de faire une impression plus vive sur l'esprit, & et par-là par là se gravent plus aisément dans la mémoire. Je n'oublierai jamais la description du combat de Télémaque avec Hyppias. « À peine Télémaque eut tiré son épée, qu'Hyppias, qui voulait profiter de l'avantage [p.199] de sa force, se jeta sur le jeune fils d'Ulysse pour la lui arracher. L'épée se rompt dans leurs mains : ils se saisissent & et se serrent l'un l'autre ; les voilà, comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer : le feu brille dans leurs yeux ; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils se baissent, ils se relèvent, ils s'élancent, ils sont altérés de sang. Les voilà aux prises pieds contre pieds, mains contre mains ; ces deux corps entrelacés paraissent n'en faire qu'un : mais Hippias, d'un âge plus avancé, semblait devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse étoit était moins nerveuse. Déjà Télémaque, hors d'haleine, sentait ses genoux chanceler. Hippias le voyant ébranlé, redouble ses efforts. C'en étoit était fait du fils d'Ulysse, il allait porter la peine de sa témérité & et de son emportement, si Minerve, qui veillait de loin sur lui, & et qui ne le laissait dans cette extrémité de péril que pour l'instruire, n'eût déterminé la victoire en sa faveur. »3737Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699 (voir bibliographie), livre XIII, p. 277-278. N'êtes-vous point enchanté, comme moi, de la vivacité de cette peinture ? Les voilà, comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer. On suit tous leurs mouvemens mouvements . Ils se raccourcissent, [p.200] ils s'allongent, ils se baissent, ils se relevent. ... Voilà ce que le pinceau ne peut exprimer sur la toile. C'est moins une lecture, qu'un spectacle intéressant.3838Ici affleure la problématique du paragone, de la comparaison des arts : la limitation de la peinture à l'instant, la capacité du récit de représenter le mouvement dans le temps, le caractère visuel et théâtral d'un tel passage de texte.

J'admire encore plus que tout cela, ajouta Euphorbe, la sagesse & et le naturel qui regnent règnent dans l'ordonnance de ce tableau. Point d'idée gigantesque, point de confusion, point d'expressions outrées ou inutiles. Au reste, n'avez-vous pas un petit intérêt particulier, qui vous rend plus cher encore ce morceau vraiment beau par lui-même ? Messieurs les militaires ont cela de commun avec les jeunes gens ; ils se passionnent pour tout ce qui a quelque rapport avec la guerre & et les combats.

Tout comme il vous plaira, répliqua Timagène ; mais vous ne pouvez disconvenir que cet intérêt ne soit bien légitime, quand l'écrivain a le talent de le faire naître. II y a une espece espèce d'adresse dans le récit qui le transforme, pour ainsi dire, en drame, & et qui lui donne toute la vivacité d'une action, lorsqu'on sait ne présenter au lecteur que ce qui pourroit pourrait être aperçu par un spectateur, & et lui laisser deviner tout le reste. Il me semble que c'est-là c'est là le plus grand art de [p.201] Tite-Live dans le fameux combat des Horaces & et des Curiaces.* *Consederant utrimque pro castris duo exercitus, periculi magis præsentis quam curae expertes. Quippe imperium agebatur, in tam pancorum virtute atque fortuna positum. Itaque ergo erecti suspensique in minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum. ... Ut primo statim concursu increpuere arma, micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit : et neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Conseriis [p202] deinde manibus cum jam non motus tantum corporum agitatioque anceps telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent, duo Romani super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes corrueruerunt. Ad quorum casum cura conclamasset gaudio Albanus exercitus, Romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit, ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos [p203] ferox. Ergo ut segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliqnantum spatii ex eo loco, ubi pugnatum est, aufugerat, cum respiciens videt magnis intervallis sequentes : unum haud procul ab sese abesse : in eum magno impetu redit. Et dum Albanus exercitus inclamat Curiatiis, ut opem ferant fratri, jam Horatius coeso hoste victor [p204] secundam pugnam petebat. {Tunc} clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani adjuvant militem suum, et ille defungi praelio festinat. Dec. 1. Lib. I n. 25.3939Tite-Livre, Ab Urbe condita (voir bibliographie), liber I, section 25. « Les deux armées, dit-il, s'étaient placées devant leurs retranchements, pour être témoins d'un combat, où, sans partager le danger, elles avaient grande part aux craintes & et aux alarmes. Il ne s'agissait de rien moins que de l'empire, & et leur sort dépendait de la bravoure & et du bonheur d'un petit nombre de combattants. Ainsi, dans l'agitation & et l'incertitude, tous portent leur attention vers un spectacle qui n'avait pour eux rien d'agréable. On donne le signal. ... au premier choc, le bruit des armes, l'éclat effrayant des épées jettent une secrète horreur dans l'âme des spectateurs. Tandis qu'un égal avantage tient l'espoir en suspens, l'inquiétude [p.202] & et le silence règne des deux côtés. Bientôt le combat s'anime : alors ce ne sont plus seulement les diverses attitudes des combattants, le mouvement irrégulier des traits & et des armes qui frappent les yeux : on apperçoit des blessures ; on voit couler du sang. Aussitôt deux des champions Romains tombent morts sous les coups des Albains, qui demeurent blessés tous ses trois. À cette vue, l'armée d'Albe pousse de grands cris de joie. Les légions Romaines, en perdant toute espérance, étoient étaient encore dans les plus cruelles alarmes sur le sort du dernier des Horaces environné de ses trois ennemis. Heureusement il étoit était sans blessure, & et comme il ne pouvoit pouvait [p.203] tenir seul contr'eux tous, aussi était-il supérieur en forces à chacun d'eux en particulier. Ainsi, pour diviser leurs efforts, il prend la fuite, prévoyant bien que leurs blessures ne leur permettraient pas de le suivre d'un pas égal. A peine était-il à quelque distance du lieu où s'était livré le combat, qu'il se retourne & et voit derrière lui ses ennemis séparés les uns des autres par un assez grand intervalle. Il vient rapidement tomber sur le premier, qui n'était pas fort éloigné ; & et pendant que les Albains crient aux autres Curiaces de secourir leur frère, Horace l'a déjà renversé à ses pieds, & et vole à une seconde victoire. Les Romains alors animent leur champion par ces clameurs que produit ordinairement un succès inespéré dans des hommes [p.204] qui y prennent le plus grand intérêt. Le héros de Rome se hâte de termiminer terminer ce nouveau combat. » N'y a-t-il pas là-dedans une espece espèce de magie qui nous transporte successivement dans l'une & et dans l'autre armée, & et qui met sous nos ieux yeux tout ce que pouvoit pouvait découvrir un soldat Romain ou Albain ? On ne s'arrête point à nous peindre les regards menaçans menaçants de ces guerriers, les coups qu'ils se portent ; on ne nous dit point de quelle maniere manière les trois Albains furent blessés, par quelle adresse ou par quel bonheur, bien-tôt bientôt après ils firent mordre la poussiere poussière à deux Horaces. Tout cela ne peut être aperçu que par les combattans combattants eux-mêmes. Mais nous entendons le bruit des armes, nous voyons briller ses épées, nous suivons des ieux yeux les mouvemens mouvements confus de ces héros, leurs blessures, leur sang qui rougit la terre ; objets plus propres encore à exciter l'inquiétude que les premiers. Bien-tôt Bientôt la scène change ; deux [p.205] Romains succombent, & et un seul se trouve exposé aux assauts de trois adversaires. Quelle est l' ame âme assez insensible pour n'être point émue par des objets aussi frappans frappants ?

Je ne m'aviserai plus, reprit Euphorbe, de plaisanter Messieurs les militaires : je vois qu'ils savent se défendre autrement que l'épée à la main. Au surplus, je voulois voulais vous dire, que si les descriptions de combats font un bel effet dans le récit, il en est d'autres plus riantes, qui n'y répandent pas moins d'ornement. J'en prends à témoin ce joli morceau que l'on trouve dans la Lettre où Mad. Madame de Sévigné décrit le passage du Rhin. « Le chevalier de Nantouillet étoit était tombé de cheval ; il va au fond de l'eau, il revient, il retourne, il revient encore ; enfin il trouvé la queue d'un cheval, il s'y attache ; ce chevai le mène à bord, il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, & et revient gaillard. »4040Voir Madame de Sévigné, Lettres de Madame de Sévigné et de Maintenon, avec une préface et des notes par M. de Lévizac, [...], troisième édition revue et corrigée, Paris : Gabriel Dufour, 1805, p. 115. Quel tableau plus agréable, que cette description de la Bétique ?4141La Bétique est une province romaine (Hispania Baetica) dans le sud de l'actuelle Espagne. « Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile, & et sous un ciel pur qui est toujours serein. Le pays a pris son nom du fleuve qui se jette dans l'océan assez près [p.206] des colonnes d'Hercule, & et de cet endroit où la mere mer furieuse, rompant ses digues, sépara autrefois la terre de Tarsis d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or : les hivers y sont tièdes ; les rigoureux aquilons n'y soufflent jamais ; l'ardeur du soleil y est toujours tempérée par des zéphirs rafraîchissants, qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour : ainsi, toute l'année n'est qu'un heureux hymen du printemps & et de l'automne, qui semblent se donner la main. » Toutes ces peintures, sans être essentielles à l'objet principal, l'enrichissent beaucoup. Ainsi, la superbe architecture qui remplit le fond d'un tableau, est indépendante de l'action qu'il représente ; mais elle forme un ensemble qui attire les regards des connoisseurs connaisseurs .

De votre comparaison, interrompit Timagène, il s'ensuit que la description doit être propre au sujet que l'on traite. Je ne peindrai pas Adam & et Eve Ève dans un riche palais, ni les Peres Pères du désert dans de magnifiques jardins. Que de lieux communs où l'on décrit une campagne, un torrent, une tempête, & et qui peuvent convenir à toutes sortes de sujets ? [p.207] Ce sont des especes espèces de pieces pièces de rapport qu'on déplace à son gré & et qu'on enchâsse où l'on veut. On pourroit pourrait en faire un répertoire disposé par lettres alphabétiques en forme de dictionnaire, pour la commodité des plagiaires.4242Ce passage est cité par Jean-Michel Adam. La condamnation des descriptions topiques est elle-même topique dans le discours sur la description ; elle est nuancée dans les pages qui suivent, d'une manière caractéristique de la structure dialogique de l'Essai sur le récit. Je voudrois voudrais , pour moi, qu'il n'y eût point de description qui ne fût attachée à la place qu'elle occupe par quelques traits particuliers & et nécessaires, comme celles que vous venez de rapporter.

Votre régle règle est un peu sévere sévère , répartit Euphorbe. L'exactitude de la prose ne souffre point, il est vrai, ces peintures générales & et communes. La sévérité de l'histoire ne permet pas non plus qu'on y répande les fleurs avec prodigalité, comme fait l'historien latin d'Alexandre-le-Grand, dans la description du Fleuve fleuve Marsyas,* *Quint. Curc. l. 3.4343Quinte-Curce, Historiarum Alexandri Magni Libri, liber 3 (voir bibliographie). dans l'aventure d'Abdalomine, * *Ibid. l. 4. dans les regrets de Sisygambis à la mort d'Alexandre, & et dans quelques autres endroits. Mais la poësie poésie étant plus susceptible d' ornemens ornements , elle est plus indulgente. Elle admet ces détails où l'imagination se joue & et distrait un moment son lecteur, pourvu qu'ils ne soient point copiés & et qu'ils aient des bornes convenables. Dans l'un & et [p.208] dans l'autre genre, faire une description trop longue est un écart, mais surtout, lorsqu'elle n'a que peu ou point de rapport à la matiere matière dont l'écrivain doit être occupé.

Vous voulez que ces descriptions ne soient pas copiées, répliqua Timagène ; cela, en vérité, ne me paroît paraît pas commun. Je vais vous en rassembler sur un même sujet quelques-unes tirées des meilleurs auteurs anciens & et modernes, où vous remarquerez précisément les mêmes idées, & et quelque différence seulement dans l'expression. Je trouve la premiere première dans Ovide. * *La tempête devient affreuse : les vents déchaînés de tous côtés se font la guerre, & et soulèvent les mers indignées. Le pilote lui-même effrayé, avoue qu'il ne sait plus dans qu'elle situation il est, ni ce qu'il doit décider [p209] ou commander : tant le danger est pressent, & et l'emporte sur tout son art. Les cris des hommes se mêlent aux sifflements des cordages, aux fracas des vagues qui se brisent, au bruit affreux du tonnerre. Les flots amoncelés semblent s'élancer vers l'olympe, & et porter leurs cimes humides jusqu'aux nues. En même temps des torrents de pluie tombent de la voûte céleste ; on croirait que tout le ciel descend dans la mer, & et que l'océan irrité veut prendre la place de l'empirée. Les voiles sont trempées d'eau : les flots se confondent avec les nuages : les ténèbres épaisses de la nuit sont redoublées par celles de la tempête : les éclairs & et le tonnerre les dissipent pourtant de temps en [p210] temps, & et donnent une lumière effrayante ; les eaux sont embrâsées par la foudre. L'art est sans ressource ; le désespoir s'empare de tous les cœurs, & et chacun des flots qui s'élancent, semble apporter avec soi la mort.* * Métam Métamorphoses . Lib. 12.Il s'agit en fait du livre XI des Métamorphoses d'Ovide (voir bibliographie), lignes 490-538.

Aspera crescit hyems, omnique à parte feroces
Bella gerunt venti, fretaque indignantia miscent.
Ipse pavet, nec se, quis sit status, ipse fatetur
Scire ratis rector, nec quid jubeatve, velitve :
[p.209] Tanta mali moles, tantoque potentior arte est
Quippe sonant clamore viri ; stridore rudentes,
Undarum incursu gravis unda, tonitribus aether,
Flactibus erigitut, cœlumque aequare videtur
Pontus, et inductas aspergine tangere nubes ...
Ecce cadunt largi resolutis nubibus imbres,
Inque fretum credas totum descendere cœlum,
Inque plagas cœli tumefactum ascendere pontum.
Vela madent nimbis, et cum cœlestibus undis
AEquoreæ miscentur aquae : caret ignibus aether ;
[p.210] Caecaque nox premitur tenebris hyemisque suisque.
Discutiunt tamen has, praebentque micantia lumen
Fulmina, fulmineis ardescunt ignibus undae.
Deficit ars, animique cadunt ; totidemque videntur.
Quot veniunt fluctus, ruere atque irrumpere mortes.

Voyons maintenant ce que dit Virgile sur le même objet :* *L'Eutus, le Notus, l'Africus fécond en orages s'étendent sur la mer, la bouleversent jusque dans ses abîmes, & et poussent sur le rivage des vagues énormes. De tous côtés les [p211] cris des hommes se mêlent au sifflement des cordages. A l'instant, les nuages dérobent le ciel & et le jour aux yeux des Troyens : une nuit affreuse couvre les flots. Le tonnerre gronde ; l'air est embrasé de mille éclairs, & et tout offre à ces infortunés une mort présente. Les uns sont suspendus au sommet d'une vague ; les autres voyent un gouffre s'ouvrir sous leurs pieds & et découvrent la terre à travers les flots. L'onde bouillonne au fond de ses sables. AEn., lib. I. v. 84.4444Virgile, Énéide, liber I, vers 84-91 et 106-107 (voir bibliographie).

Incubuere mari, totumque à sedibus imis
Una Eurus Notusqne ruunt creberque procellis
Africus, et vastos volvunt ad littora fluctus.
Insequitur clamorque virum, stridorque rudentum :
Eripiunt subito nubes cœlumque diemque
[p.211] Teucrorum ex oculis ; ponto nox incubat atra.
Intonuere poli, et crebris micat ignibus aether,
Praesentemque viris intentant omnia mortem. ...
Hi summo in fluctu pendent, his unde dehiscens
Terram inter fluctus aperit : furit aestus arenis.

Rapprochons de ces deux poëtes poètes , Homere Homère , traduit par Boileau.

Comme l'on voit les flots soulevez par l'orage,
Fondre sur un vaisseau qui s'oppose à leur rage ;
Le vent avec fureur dans les voiles frémit,
La mer blanchit d'écume, & et l'air au loin gémit.
Le matelot troublé, que son art abandonne,
Croit voir dans chaque flot la mort qui l'environne. 4545Homère, Iliade, traduction de Boileau (voir bibliographie).

[p.212] Voici comme s'exprime l'auteur de la Henriade Henriade .

L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit ;
L'air siffle, le ciel gronde, & et l'onde au loin gémit :
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues ;
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs, & et l'abîme des flots
Montrent partout la mort aux pâles matelots.4646Voltaire, La Henriade (voir bibliographie), chant premier.

Enfin ce tableau tracé par Oreste dans la tragédie d' Electre Électre , peut figurer à côté de ceux-là.

La mer en un moment se mutine & et s'élance
L'air mugit, le jour fuit, une épaisse vapeur
Couvre d'un voile affreux les vagues en fureur.
La foudre éclairant seule une nuit si profonde,
À sillons redoublés ouvre le ciel & et l'onde,
Et comme un tourbillon, embrassant nos vaisseaux,
Semble en sources de feu bouillonner sur les eaux.
Les vagues quelquefois nous portent sur leurs cimes,
Nous font rouler après sous de vastes abîmes,
Où les éclairs pressés pénétrant avec nous,
Dans des gouffres de feu semblent nous plonger tous.
[p.213] 4747La pagination originale, qui indique ici '231', est érronnée. Le pilote effrayé que la flamme environne,
Aux rochers qu'il fuyait lui-même s'abandonne.4848Crébillon, Électre, 1708 (voir bibliographie), acte II, scène 1.

Il ne s'agit point d'examiner ici si la majesté énergique de Virgile l'emporte sur l'ingénieuse fécondité d'Ovide ; qui des Français ou des Latins, ont la touche plus mâle ou le coloris plus frappant ; je veux seulement vous faire observer que l'on rencontre ici partout les mêmes idées, & et qu'il n'y a de variété que dans l'expression. Chez les Latins, comme chez les Français, tout se réduit à nous représenter les vents déchaînés, les vagues soulevées jusqu'aux cieux, les cris & et le desespoir des matelots, le bruit du tonnerre, le feu des éclairs, enfin le pilote sans ressource, qui s'abandonne à la merci des flots.

Avant de yous répondre, reprit Euphorbe, souffrez que je vous fasse une petite remarque. Sans cet étalage de poësie poésie , l' Auteur auteur des Pseaumes Psaumes en a dit en quatre mots, autant que tous les Auteurs auteurs que vous avez cités* *Dixit, et stetit spiritus procellæ, et exaltati sunt fluctus ejus. Ascendunt usque ad caelos, et descendunt usque ai abissos. ... Turbati sunt, et moti sunt sicut ebrius, et omnis sapientia eorum devorata est. Ps. 106..4949Psaumes. « Dieu parle : [p.214] les vents & et la tempête se déchaînent ; les flots se soulèvent, ils montent jusqu'aux cieux, & et descendent jusqu'aux abîmes. Le trouble & et l'agitation des matelots, les rendent semblables à un homme ivre. Toute leur habileté s'est évanouie. » Ne croiroit croirait -on pas que ces versets ont servi de modele modèle à vos descriptions ? Je reviens maintenant à votre difficulté. Lorsqu'on fait un portrait d'après nature, on est renfermé dans un cercle de circonstances qu'on ne peut franchir, sans tomber dans le défaut qu'Horace reproche à certains poëtes poètes , de mettre les dauphins dans les forêts & et les sangliers dans les eaux, pour répandre du merveilleux & et de la variété dans leurs compositions :

* *Art. Poet. v. 29.Qui variare cupit rem prodigialiter unam,
Delphinum sylvis appingit, fluctibus aprum.5050Horace, Ars poetica, vers 29-30.

Il n'est donc pas étonnant que plusieurs grands Auteurs auteurs se rencontrent dans les [p.215] tableaux qu'enfante leur imagination. Plus ils ont de goût, plus ils doivent se rapprocher, parce qu'ils copient le même modele modèle , c'est-à-dire, la nature, qui est une. Puiser dans cette source féconde, ce ne fut jamais être plagiaire. On ne l'est que quand on s'attribue, comme un bien propre, les expressions, les pensées, ou le plan d'un auteur. Par exemple, je ne puis voir, sans peine, un bon historien de nos jours, transcrire mot pour mot, avec quelques légers changemens changements , jusqu'à huit pages du Césarion Césarion de l'abbé de Saint-Réal, au sujet du rétablissement de Ptolomée Auletes.* *Hist. Anç. l. 21, art. 2, § 1.5151Bérardier fait allusion, ici, à César de Saint-Réal, et son ouvrage intitulé Césarion, ou Entretiens divers, 1684 (voir bibliographie).. Nous n'avons pas encore pu identifier l'Histoire ancienne en question. Mais peut-on trouver mauvais que, dans la description d'un combat, on nous mette sous les ieux yeux des morts, des mourans mourants , le bruit des armes, la fuite des uns, la poursuite des autres ? ce sont les parties essentielles de l'objet qu'on traite. Tout ce que je voudrois voudrais conclure du petit inconvénient, que vous venez de remarquer, c'est qu'il faut employer rarement ces especes espèces de lieux communs, sur-tout surtout dans la prose. On n'a point cet écueil5252Contrairement au reste du texte, la graphie du terme est ici moderne. à craindre dans les portraits & et les [p.216] caracteres caractères . Ils ont tous des traits qui leur sont propres, & et que le peintre doit saisir. Il seroit serait inexcusable, si son tableau convenoit convenait également à plusieurs personnes différentes.

Il y a pourtant, interrompit Timagène, des portraits qu'on appelle généraux ; tels que sont ceux de l'avare, du prodigue, de l'ambitieux & et plusieurs autres. N'en est-il pas de ces morceaux, comme des descriptions ? Si toutes les batailles se ressemblent, tous les avares ont quelque chose de commun.

Cela est vrai, jusqu'à un certain point, continua Euphorbe ; mais quelque généraux que soient ces caracteres caractères , ils empruntent des lieux, des temps, des usages, des inclinations différentes, certaines nuances particulieres particulières qui les distinguent. L'avare de nos jours a quelques teintes que n' avoit avait pas celui des Grecs & et des Romains : comme le Petit-Maître petit-maître Anglois anglais n'est pas celui de Paris.

J' ajouterois ajouterais à ce que vous dites, répliqua Timagène, que ces caracteres caractères généraux me paroissent paraissent composés comme la Vénus de ce fameux sculpteur Grec, qui réunit dans ce seul chef-d'œuvre les plus beaux traits qu'il aperçut dans toutes les femmes de la ville. D'où il s'ensuit [p.217] qu'ils sont moins des peintures particulieres particulières , qu'un assemblage de différens différents portraits : & et cela est si vrai, que leur mérite est plus grand, à proportion qu'ils ressemblent à un plus grand nombre de personnes dans le même genre.

Votre raison, poursuivit Euphorbe, est encore meilleure que la mienne, pour prouver, qu'il ne faut pas leur appliquer à la rigueur ce que je disois disais tout-à-l'heure des traits qui leur sont propres ; qu'ils ont quelque ressemblance avec les descriptions ; & et que ma réflexion ne peut regarder que les portraits proprement dits, c'est-à-dire, ceux qui sont particuliers. Arrêtons-nous donc à ceux-ci, & et contentons-nous d'y chercher ce que la peinture se prescrit à elle-même, dans ceux qu'elle nous offre, une ressemblance exacte, un riche coloris, une attitude naturelle & et gracieuse. Si, pour peindre tel ou tel général d'armée, je me contentois contentais de dire, qu'il étoit était d'une naissance illustre, qu'il avoit avait étudié l'art de la guerre & et toutes les parties qui en dépendent, qu'il connaissoit connaissait toutes les ressources des ennemis & et les siennes, que, dans l'action, il commandoit commandait en grand capitaine & et se battoit battait en soldat, [p.218] j'en donnerois donnerais une idée magnifique, mais qui peut convenir à plusieurs de ceux dont nous trouvons les noms dans l'histoire. Ce n' est-là est là qu'un modèle dégrossi & et qui n'est point caractérisé, ou, tout-au-plus tout au plus , un de ces portraits généraux dont nous venons de parler.

Pensez-vous donc, dit alors Timagène, qu'il en soit d'un portrait, comme d'une énigme, & et qu'on doive en deviner l'objet, sans qu'il soit nommé ?

Non, répondit Euphorbe ; mais je crois qu'il doit avoir certains traits particuliers à la personne qu'il représente. Voyez, par exemple, celui-ci, tracé de la main de M. Bossuet* * Or. Fun. Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.5353Jacques-Bénigne Bossuet est l'auteur de l'Oraison funèbre de Henriette-Marie de France, Reine de la Grand'Bretagne, prononcée le 16 novembre 1669, en l'église des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot (voir bibliographie).. « Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre & et de tout cacher, également actif & et infatigable dans la paix & et dans la guerre, qui ne laissoit laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvoit pouvait lui ôter par conseil & et par prévoyance : d'ailleurs si vigilant & et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué aucune des occasions qu'elle lui a présentées : enfin un de ces esprits remuants & et audacieux [p.219] qui semblent être nés pour changer le monde. » La profondeur d'esprit & et l'hypocrisie, l'audace & et la dissimulation dans un homme ambitieux & et sans naissance, mais capable de troubler l'univers, tout cela fait un ensemble, qui feroit ferait connoître connaître suffisamment le fameux Cromwell, quand l'endroit d'où ce morceau est tiré, ne le montreroit montrerait pas plus clairement.

Je suis persuadé, comme vous, poursuivit Timagène, que c'est cet ensemble de plusieurs qualités rarement unies l'une avec l'autre, qui forme la ressemblance du portrait. Si l'on avoit avait fait attention à cette vérité, on se seroit serait épargné la peine de chercher les modèles des caracteres caractères de la Bruyere La Bruyère , & et on ne se seroit serait pas imaginé y reconnoître reconnaître telles ou telles personnes, parce qu'ils offroient offraient quelques traits détachés qui pouvoient pouvaient leur convenir. Pour se convaincre que cet assemblage est nécessaire, il suffit d'examiner le célèbre portrait de Catilina, fait par Salluste.* *Catilina nobili genere natus, fuit magna [p220] vi animi et corporis, sed ingenio malo pravoque. Huic ab adolescentia bella intestina, coedes, rapinae, discordia civilis grata fuere ; ibique juventutem suam exercuit. Corpus patiens inediae, algoris, vigiliae supra quam cuiquam credibile est. Animus audax, subdolus, varius, cujuslibet rei simulator ac dissimulator ; alieni appetens, sui profusus, ardens in cupidicatibus ; satis loquentiae, sapientiae parum. Vastus animus immoderata, incredibilia, nimis [p221] alta semper cupiebat. Sall. de bell. Catil.5454Salluste, Bellum Catilinae (La conjuration de Catilina), section 5 (voir bibliographie). « Catilina étoit était d'une naissance illustre, & et joignait à une grande force d'esprit & et [p.220] de corps, un caractère méchant & et pervers : les dissentions intestines, le meurtre, le pillage, les discordes civiles eurent des charmes pour lui, dès ses plus tendres années : il en fit les exerices de sa jeunesse : un tempérament plus robuste qu'on ne peut s'imaginer, le mettoit mettait à l'épreuve de la faim, du froid, des veilles & et des fatigues. Génie audacieux & et rusé, c' étoit était un vrai Prothée, capable de tout feindre & et de tout dissimuler. Avide du bien d'autrui, prodigue du sien, il étoit était ardent & et emporté dans ses passions : il parloit parlait avec facilité, mais avec peu de discernement. Cet esprit vaste & et ambitieux ne voyait rien d'impossible & et de trop relevé pour lui, & et ne se repaissait [p.221] que de chimères & et de projets inouïs. » On peut trouver, sans doute, dans différens différents particuliers plusieurs parties de ce caractere caractère  ; Alexandre étoit était violent & et ne connoissoit connaissait point de bornes dans ses projets ; César étoit était ambitieux & et prodigue ; Annibal Hannibal étoit était robuste & et rusé ; Antoine étoit était l'esclave de ses passions : mais il seroit serait bien difficile de rencontrer ailleurs l'éclat de l'origine, la force du corps au milieu des débauches, l'ambition la plus aveugle avec des talens talents médiocres, presque tous les vices sans aucune vertu, réunis dans un même homme.

L'orateur Romain romain , reprit Euphorbe, en traitant le même sujet, entre dans un plus grand détail. Il explique, il développe, avec son abondance ordinaire, ce que Salluste avoit avait renfermé dans ce peu de mots, C'étoit un Prothée capable de tout feindre & et de tout dissimuler ; & et il nous fait concevoir comment ce fameux scélérat avoit avait pu séduire ou tromper un si grand nombre [p.222] de citoyens. * *Habuit ille permulta maximarum, non expresse signa, sed adumbrata virtutum : utebatur hominibus improbis multis ; et quidem optimis se viris deditum esse simulabat. Erant apud illum illecebræ libidinum multae ; erant etiam industriae quidam stimuli, ac laboris. Flagrabant vitia libidinis apud illum ; vigebant etiam studia rei militaris. Neque ego unquam fuisse tale monstrum in terris ullum puto tam ex contrariis diversisque inter se pugnantibus [p223] naturae studiis cupiditatibusque conflatum. Quis clarioribus viris quodam tempore jucundior ? Quis turpioribus conjunctior ? Quis civis meliorum partium aliquando ? Quis tetrior hostis huic civitati ? Quis in voluptatibus inquinatior ? Quis in laboribus pacientior ? Quis in rapacitate avarior ? Quis in largitione effusior ? Illa vero in illo homine mirabilia fuerunt, comprehendere multos amicitia, tuera obsequio, cum omnibus communicare quod habebat, servire temporibus suorum omnium pecunia, gratia, labore corporis, scelere [p224] etiam, si opus esset, et audacia : versare suam naturam, et regere ad tempus, atque huc et illuc torquere et flectere : cum tristibus severe, cum remissis jucunde, cum senibus graviter, cum juventute comiter, cum facinorosis audacter, cum libidinosis luxuriose vivere. Orat pro Coelio.5555Cicéron, Pro M. Caelio oratio, sections 12 et 13 (voir bibliographie). « Catilina, dit Cicéron, eut tous les dehors des plus belles vertus ; mais ce n'était qu'une écorce légère & et sans fond : engagé avec une foule de scélérats, il feignait des liaisons avec tous les honnêtes gens : le violent attrait qui le portait au désordre, lui laissait encore quelque inclination pour le travail & et l'application : au milieu des débauches auxquelles il se livrait sans mesure, il avoit avait du goût pour l'art militaire. Je crois que jamais l'univers ne vit un monstre réunir en lui seul des passions & et des penchants aussi différents & et aussi incompatibles. Qui fut plus cher que lui, pendant un temps, à tout ce qu'il y avoit avait de grand dans la république ? Qui fut jamais mieux avec tous ceux qui étoient étaient [p.223] perdus d'honneur & et de réputation ? Quel citoyen plus zélé, quelquefois, pour la patrie ? Quel ennemi plus funeste pour Rome ? Quels infâmes excès dans les plaisirs ? Quelle patience dans le travail ? Quelle avidité dans les rapines ? Quelle profusion dans les largesses ? C'est un espèce de prodige inconcevable, qu'un tel homme ait pu se faire beaucoup d'amis ; les conserver par ses soins & et ses égards ; partager avec eux ce qu'il possédait ; le se prêter aux contretemps & et aux besoins de tous ceux qui lui étoient étaient attachés ; employer pour eux ses biens, son crédit, son travail, l'audace même & et le crime, s'il le fallait ; changer son caractère, le gouverner, le fléchir à son [p.224] gré, & et l'accommoder à toutes les circonstances ; être sérieux avec les gens tristes, plaisant avec les gens désœuvrés, grave avec les vieillards, amusant avec la jeunesse, hardi parmi les scélérats & et débauché parmi les libertins. » Il faut avouer que c'est un objet bien satisfaisant, de voir deux grands maîtres travailler au même tableau, & et d'observer leur maniere manière particuliere particulière , la diversité de leur ordonnance, & et les teintes différentes que chacun donne à son coloris. Catilina me semble plus hideux dans l'historien, & et je le hais davantage dans l'orateur.

C'est, sans doute, répliqua Timagène, que ce dernier s'étend particulierement particulièrement sur son hypocrisie & et sa dissimulation ; & et que ces vices ont quelque chose de plus odieux dans la société, que les autres. Je trouve néanmoins que le consulaire Romain romain ménage ici son ennemi. Il nous montre chez lui quelque [p.225] chose de bon, du moins dans certaines occasions & et en apparence. Dans Salluste, je ne vois rien de semblable.

La véritable raison, repartit Euphorbe, est que l'un fait un plaidoyé plaidoyer & et l'autre écrit une histoire. L'historien doit nous montrer les hommes tel qu'ils sont ; l'orateur, tels qu'il est avantageux pour sa cause qu'ils paroissent paraissent . Il peut imiter ces peintres qui ont l'art de déguiser certaines difformités du corps, sous une ample draperie. Coelius, que défendoit défendait Cicéron, étoit était accusé de liaisons étroites avec Catilina. L'avocat s' attachoit attachait à prouver que ce jeune Romain avoit avait eu cela de commun avec beaucoup d'autres gens de bien, & et qu'il avoit avait été trompé pendant quelque temps, comme eux. Il falloit fallait donc établir que Catilina avoit avait trouvé, soit dans ses talens talents naturels, soit dans sa dissimulation, de quoi les séduire ; & et le montrer du côté le moins odieux. Au reste, ce portrait n'est pas moins ressemblant que le premier.

Je ne sçais sais , poursuivit Timagène ; vos orateurs me semblent toujours aller à côté de la vérité. Mais je ne veux point me faire de querelle avec eux : leur ressentiment est à craindre. Je vous demande seulement si cet artifice n'est point [p.226] ce que vous appeliez le coloris du portrait ?

Non, répondit Euphorbe. Je n'entends par là que le stile style & et l'expression dont il doit être revêtu, & et qui font l'effet des couleurs dans la peinture.

Je conçois ce que vous voulez dire, reprit Timagène ; il faut que les pensées y soient belles, sans être trop recherchées ; que les vices du personnage contrastent adroitement avec ses talents ou ses vertus ; que l'expression soit claire & et concise ; qu'elle soit noble, surtout dans les grands sujets ; telle que celle-ci, par exemple, dans le portrait du grand Condé.

         J'ai le cœur comme la naissance ;
Je porte dans les yeux un feu vif & et brillant ;
         J'ai de la foi, de la constance :
Je suis prompt, je suis fier, généreux & et vaillant :
         Rien n'est comparable à ma gloire :
Le plus fameux héros qu'on vante dans l'histoire,
         Ne me le saurait disputer.
         Si je n'ai pas une couronne,
         C'est la fortune qui la donne ;
         Il suffit de la mériter. 5656Ce portrait est cité également dans l'un des modèles de l'Essai sur le récit, à savoir les dialogues qui forment La Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit, 1687, du père Bouhours. Le portrait s'y trouve au second entretien.

[p.227] Il est difficile, poursuivit Euphorbe, de trouver un exemple mieux assorti à ce que nous disons. Le stile style en est riche & et naturel ; l'expression claire & et serrée ; & et quoiqu'il semble que l' Auteur auteur se propose de flatter son héros, il laisse pourtant entrevoir le seul défaut, peut-être, qu' avoit avait le grand Condé, la hauteur & et l'emportement. Si je n' avois avais pas déjà cité le portrait de Cromwell par l'illustre évêque de Meaux, je voudrois voudrais qu'il figurât ici auprès du vôtre. Mais je trouverai de quoi me dédommager dans le poëme poème en prose de l'archevêque de Cambrai.5757C'est-à-dire, dans les Aventures de Télémaque de Fénelon. Entre plusieurs autres endroits que je pourrois pourrais choisir, je ne vous rapporterai que celui de Télémaque presque vaincu par la passion de l'amour. Vous y découvrirez, à-coup-sûr, à coup sûr, toutes les qualités que vous venez de détailler vous-même. « Télémaque demeuroit demeurait souvent étendu & et immobile sur le rivage de la mer ; souvent dans le fond de quelque bois sombre, versant des larmes ameres amères & et poussant des cris semblables aux rugissemens d'un lion. Il étoit était devenu maigre ; ses yeux creux étoient étaient pleins d'un feu dévorant : à le voir pâle, abattu & et défiguré, on aurait dit que ce n'était plus Télémaque. [p.228] Sa beauté, son enjouement, sa noble fierté s' enfuyoient enfuyaient loin de lui : il périssoit périssait . Telle qu'une fleur qui, étant épanouie le matin, répand ses doux parfums dans la campagne, & et se flétrit peu à peu vers le soir ; ses vives couleurs s'effacent, elle languit, elle se déssèche, & et sa belle tête se penche, ne pouvant plus se soutenir ; ainsi le fils d'Ulysse étoit était aux portes de la mort. »5858Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699 (voir bibliographie), livre VI, p. 126-127. Que de netteté, que de noblesse dans ces idées ! Rapprochons de ce morceau, le caractere caractère de Jules-César tracé par Lucain. Il est disposé comme celui-là, & et se termine aussi par une comparaison : nous appercevrons apercevrons la différence des deux pinceaux. Le voici.

* *Phars. lib. 1, v. 146.Acer et indomicus ; quo spes, quoque ira vocasset,
Ferre manum, et nunquam temerando parcere ferro.
Successus urgere suos : instare favori
Numinis, impellens quidquid sibi summa petenti
Obstaret, gaudensque viam fecisse ruina.
Qualiter expressum ventis per nubila fulmen
[p.229] AEtheris impulsi sonitu, mundique fragore
Emicuit, rupitque diem, populosque paventes
Terruit, obliqua perstringens lumina flamma :
In sua templa furit ; nullaque exire vetante
Materia, magnamque cadens magnamque revertens
Dat stragem late, sparsosque recolligit ignes.5959Lucain, De bello civili sive Pharsalia (La Pharsale), livre 1, v. 146-157 (voir bibliographie).

Brebeuf Brébeuf a prétendu rendre ainsi ces vers.

Esprit bouillant, enflé d'ambition,
Toujours dans les desseins, toujours dans l'action ;
Pour qui la gloire même aurait de faibles charmes,
S'il ne la devait pas au pouvoir de ses armes ;
Qui fait de ses lauriers son ornement plus cher ;
Mais qui veut les cueillir, moins que les arracher ;
Prêt à faire servir & et le fer & et la flamme
Aux fortes passions qui règnent dans son âme ;
Qui laisse aveuglément tyranniser son cœur,
Tantôt à son espoir, tantôt à sa fureur ;
Esprit impétueux, que l'audace commande,
Plus le destin lui donne, & et plus il lui demande,
Et la faveur des Dieux, trop prompte à le servir,
[p.230] Irrite son orgueuil, au lieu de l'assouvir.
Il n'est, pour s'agrandir, point de sang qu'il ne verse,
De pouvoir qu'il n'abatte, ou de sein qu'il ne perce,
Et pour lui la grandeur n'est pas d'assez haut prix,
S'il ne s'y voit monté par un fameux débris ;
Telle, au choc furieux du vent & et des orages,
Déchirant sa prison & et crevant les nuages,
La foudre fait briller ses éclairs en tous lieux,
Fait pâlir la nature, & et fait trembler les cieux.
Ce torrent enflammé, cette ardeur pénétrante,
Cet orage fumant, cette vague brûlante
Perce, enfonce, dévore & et traîne fièrement
Le ravage & et l'horreur avec l'embrasement,
Consume les autels, aussi bien que la fange,
Et tourne sa fureur sur les Dieux qu'elle venge ;
Des plus nobles forêts fait de tristes bûchers,
Déserte la campagne, & et brise les rochers.6060Il s'agit de la traduction de Georges de Brébeuf, La Pharsale de Lucain, ou les Guerres civiles de César et de Pompée, en vers françois (1654). Paris : Antoine de Sommaville, 1657.

Que vous semble-t-il maintenant de ces deux portraits ?

On ne peut nier, répliqua Timagène, qu'il n'y ait dans le dernier de la grandeur & et de la poësie poésie  : mais quelle dépense d'esprit & et d'expressions pour faire concevoir une seule passion de César ! [p.231] j'y voudrois voudrais d'ailleurs plus de clarté, il faut que je travaille pour saisir la pensée de l'auteur, dans bien des endroits que le traducteur lui-même a omis, tels que ceux-ci ; successus urgere suos, expressum ventis per nubila fulmen, rupitque diem, in sua templa furit, sparsosque recolligit ignes. Mon amour propre, au lieu de s'en prendre à sa propre ignorance, en accuse le poëte poète . Mais ce qui me frappe le plus, dans le portrait de Télémaque, c'est que ce coloris, ces images si agréables en elles-mêmes, sont employés à peindre un objet triste & et lugubre.

Et voilà précisément, interrompit Euphorbe, cette attitude naturelle & et gracieuse, dont je vous parlois parlais il n'y a qu'un moment, & et qu'il faut donner à tout ce qu'on nous met sous les ieux yeux . Un habile pinceau prête des graces grâces à l'objet le plus révoltant. Pour vous en faire convenir, je ne veux que vous rappeller le portrait de Boccoris mourant, tiré de ce même poëme poème de Télémaque Télémaque . « Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête qui nageait dans le sang, ces yeux fermés & et éteints, ce visage pâle & et défigurée, cette bouche entr'ouverte qui semblait vouloir encore achever des [p.232] paroles commencées, cet air superbe & et menaçant, que la mort même n'avait pu effacer. »6161Fénelon, Les Aventures de Télémaque, 1699 (voir bibliographie), livre II, p. 60-61.

Toute hideuse que la mort est par elle-même, reprit Timagène, elle se montre ici sous un appareil plus noble & et plus satisfaisant, que dans le poëte poète Saint-Armand, lorsqu'il nous dit,

         Là branle le squelette
D'un pauvre amant qui se pendit.6262Marc-Antoine Girard de Saint-Amant, « La Solitude », 1617 (voir bibliographie). Le texte de la strophe entière est le suivant : « L'orfraye, avec ses cris funebres, / Mortels augures des destins, / Fait rire & et dancer les lutins / Dans ces lieux remplis de tenebres. / Sous un chevron de bois maudit / Y branle le squelette horrible / D'un pauvre amant qui se pendit / Pour une bergère insensible, / Qui d'un seul regard de pitié / Ne daigna voir son amitié. »

Mais à propos de portraits difformes, je voudrois voudrais bien savoir comment vous défendrez celui de Thersite* *Il. l. 2. v. 216., qu' Homere Homère nous représente bossu & et boiteux, la poitrine enfoncée, la tête pointue & et parsemée de quelques cheveux.6363Homère, Iliade, livre 2, vers 216.

Je ne prétends le défendre, repartit Euphorbe, non plus que celui des Harpies, dans Virgile, que par ces vers d'Horace * *Lorsqu'un poeme est plein de beautés, je lui fais grâce de quelques imperfections. De Art. Poët. Ars poetica, v. 351.6464Bérardier cite ce même passage horatien dans le premier entretien, page 26.:

Ubi plura nitent in carmine, non ego paucis
Offendar maculis.

[p.233] Mais je ne ferai pas l'injustice au chantre d' Ænée Énée de mettre sur son compte cette peinture que lui prête Segrais, en parlant des serpens serpents qui dévorèrent Laocoon, * * Aen. liv. 2 Virgile, Énéide, livre 2 .

         Et leurs langues sifflantes
Lèchent les sales bords de leurs gueules béantes.

Il est toujours nécessaire d'écarter ou de déguiser tout ce qui peut avoir quelque chose de rebutant. Longin reproche avec raison à Hésiode d'avoir dit en peignant la tristesse,

Une puante humeur lui couloit coulait des narines.6565Longin.

Il vaudroit vaudrait mieux supprimer tous les portraits, que d'en présenter d'aussi dégoûtans dégoûtants . Un Auteur auteur est-il donc obligé de tout dire ?

Au contraire, répliqua Timagène, loin d'épuiser sa matiere matière , il doit laisser à son lecteur quelque chose à penser. Je me rappelle toujours, avec plaisir, l'artifice de ce peintre qui representoit representait sur la toile le sacrifice d'Iphigénie. Il avoit avait épuisé son adresse & et son art à rendre la douleur [p.234] d'Iphigénie & et de Clytemnestre. Ne sachant plus comment exprimer le désespoir d'Agamemnon, il s'avisa de lui mettre à la main un mouchoir, dont il se couvroit couvrait le visage. C' étoit était appeller à son secours la nature & et l'imagination du spectateur. A À la vue de cette attitude, que ne se figure-t-on point dans un pere père présent aux autels, où va couler le sang de sa fille ?6666Bérardier fait allusion au même principe dans le troisième entretien, aux pages 123-124.

Homere Homère , que nous avons pris la liberté de censurer tout-à-l'heure, repartit Euphorbe, emploie à peu près le même moyen pour peindre le courage de son héros. Il nous donne d'abord une grande idée de la bravoure d'Ajax, de Diomède, d'Agamemnon, qu'il place les uns au-dessus des autres par degrés ; puis il se contente de nous dire qu'Achille étoit était plus brave encore que ces guerriers * *Il. lib. 2. v. 769.6767Virgile, Iliade.. Il ne faut souvent qu'un mot, un épithète,6868Bérardier choisit de traiter épithète comme un nom masculin, ce qui est déjà désuet au XVIIIe siècle. un coup de crayon pour faire un portrait, d'autant plus agréable au lecteur, qu'il croit avoir deviné l'objet qu'on lui présente, & et qu'il se sait gré de sa découverte, qu'on ne lui fait point acheter d'ailleurs par une longue digression.

[p.235] Dans ce genre, interrompit Timagène, je n'ai rien vu de plus énergique que ces quatre mots de Velleius Paterculus, pour peindre Maroboduus, chef des Marcomans, à qui Tibère faisoit faisait la guerre sous l'empire d'Auguste, natione, non ratione barbarus ; barbare par sa naissance, mais non par sa conduite. Que d'idées présente à l'esprit cette petite phrase !6969Velleius Paterculus, Historia romanae (Histoire Romaine).

J'aurai bien la hardiesse, reprit Euphorbe, de mettre à côté de Velleius Paterculus notre inimitable fabuliste, la Fontaine La Fontaine . Il donne quelquefois une certaine étendue à ses tableaux, comme dans la fable du chat, de la belette et du petit lapin * *Fable 139..7070La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre 7, fable 15.

C' étoit était un chat vivant comme un dévot hermite,
         Un chat faisant la chatemite,
Un saint homme de chat, bien fourré, gros & et gras,
         Arbitre expert sur tous les cas.

Mais souvent il peint en raccourci, & et ne fait, pour ainsi parler, que des [p.236] miniatures, telles que celles-ci ;

Dame Belette au corps long & et fluet. La cigogne au long bec.7171La Fontaine, Fables : « La belette entrée dans un grenier » (voir bibliographie), livre III, fable 17.

Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où,
Le Héron au long bec emmanché d'un long cou.7272La Fontaine, Fables (voir bibliographie) : « Le Héron - La Fille », livre VII, fable 4.

Ces héros ne sont point des conquérans conquérants ni des généraux d'armée ; mais ils n'en sont pas moins bien représentés. Ce sont des tableaux de Teniers qui empruntent leurs plus beaux ornemens ornements de la nature.

A À propos de tableaux, dit alors Timagène, vous savez que je dois aller voir chez votre voisin ce beau morceau qu'il a fait placer au-dessus de l'autel de ta chapelle. Je me suis engagé d'y souper aujourd'hui. Je ne vous dis point adieu  : demain, je me rendrai ici le plutôt plus tôt qu'il me sera possible.