Onzième entretien. La fable ou l'apologue, et le récit naïf.

[p.]

ONZIÈME ENTRETIEN. La fable ou l'apologue, &et le récit naïf.

Le matin du jour suivant, Timagène étant descendu dans le cabinet, trouva tout préparé, comme son ami le lui avoitavait promis. Après un déjeuner frugal, Enen vérité, dit-il, c'est un avantage précieux de pouvoir nourrir le corps &et l'esprit en même temps. Au reste, l'intempérance est bien pulsplus rare dans les repas de la dernieredernière especeespèce, que dans les premiers.11Sur ce point, voir également le troisième entretien.

Toute rare qu'elle est, reprit Euphorbe, je la craindroiscraindrais peut-être de votre part. Mais enfin, si c'est-làc'est là votre goût, il est aisé de satisfaire votre appétit en ce genre, &et même à peu de frais. Par exemple est-il un objet plus [p.] capable de contenter un esprit bien fait, que celui qui doit nous occuper aujourd'hui ? La fable ou l'apologue réunit l'utile &et l'agréable ; &et cet accord, au jugement d'Horace, est le sceau de la perfection.22 Voir l’article « Fable » que Marmontel a écrit pour l’Encyclopédie.

Oh ! pour l'utilité, ajouta Timagène ; la chose n'est pas douteuse. L'origine même de la fable en est une preuve. Car si je me rappelle bien ce que dit Phèdre,* * Servitus obnoxia,
Quia, quæ volebat, non audiebat dicere,
Affectus proprios in fabellas transtulit,
Calumniamque fictis elusit jocis.
Ph. l. 3. Prol.
la vraie philosophie dans l'esclavage (&et elle s'y est trouvée plus souvent que sur le trône) inventa ce moyen pour exprimer, par une allégorie, ce qu'elle n'osoitosait dire ouvertement, &et pour instruire les grands &et les souverains, sans s'exposer à leur mauvaise humeur. Ésope le perepère de la fable étoitétait esclave ; &et il osa montrer la vérité à ses maîtres, à l'heureux Crésus, &et à la Grèce entiereentière.

Tous les hommes sont souverains en cela, poursuivit Euphorbe, parce qu'ils [p.] ont tous leur amour-propre. Il faut les tromper pour les guérir. C'est le but que se propose l'apologue. L'utilité est donc son premier &et son principal objet. Ses succès en ce genre ont été quelquefois très-brillanstrès brillants. Le prophêteprophète33La graphie de l'original n'est pas attestée dans les dictionnaires usuels. Nathan a recours à ce moyen ingénieux pour faire reconnoîtrereconnaître à David le double crime qu'il vient de commettre ; &et le repentir du saint Roi est si vif &et si prompt, qu'il obtient sur le champ sa gracegrâce : le peuple Romainromain soulevé contre les nobles, s'étoitétait retiré sur le Mont sacré, &et toutes les propositions du sénat n'avoientavaient rien gagné sur lui : mais son emportement ne tint pas contre l'adresse de Menenius Agrippa. Un apologue qu'il imagine dans cette circonstance délicate triomphe de la fureur des séditieux, &et les rameneramène dans Rome. Et qui sçaitsait si la fable n'a pas produit en secret les mêmes effets sur bien des particuliers, que l'amour-propre à empêché de publier cette especeespèce de victoire ?

Cette idée que vous me donnez de la fable, répliqua Timagène, s'accorde très-bientrès bien avec l'origine que je lui prêtoisprêtais tout-à-l'heuretout à l'heure. Née pour enseigner les hommes, &et sur-toutsurtout ceux qui sont [p.] en place, elle ne doit songer qu'à instruire &et à corriger. De tout cela, on doit conclure, ce me semble, que sa partie la plus essentielle est la maxime de morale qu'elle veut insinuer. C'est-làC'est là le fondement qui la soutient : c'est elle qui constitue, pour ainsi dire, sa nature.

Cela est si vrai, continua Euphorbe, qu'une fable dénuée de toute especeespèce d'ornemensornements, est essentiellement &et suffisamment bonne, si elle a cette qualité, que les Rhéteurs appellent la vérité ; c'est-à-dire, si le fait raconté prouve bien la maxime qu'on en veut extraire. Une pierre placée sous une gouttieregouttière, au bout de quelques années, se trouva creusée &et presque percée ; ce qui prouve que la patience &et le temps viennent à bout de tout. Voilà le fond d'une très-bonnetrès bonne fable. Celles d'Ésope, où peut-être celles que Planude nous a données sous son nom,44Maximus Planudes (1260-1330) était un grammairien, traducteur et théologien Byzantin. Il est l'auteur d'une biographie d'Ésope avec une traduction en prose de ses fables. sont presque toutes dans ce genre. Phèdre en a fait usage &et les a drapées un peu plus richement : mais il a toujours eu l'attention de ne rien mettre dans son récit, qui ne tendît à établir la maxime qu'il prétendoitprétendait en tirer.* *Phæd. Fab. l. 1. Fab. 1. 55Phaedrus, Fabulae Æsopiae, livre I, fable 1 : « Lupus et Agnus » / « Le Loup et l'agneau » (voir bibliographie). « Sur les bords d'un même ruisseau, [p.] dit-il, arriverentarrivèrent un loup &et un agneau pressés par la soif. Le loup étoitétait au dessus &et l'agneau beaucoup plus bas. Le brigand alors poussé par son appétit carnassier, chercha un prétexte pour faire une querelle à l'agneau. Pourquoi, lui dit-il t as-tu troublé l'eau que je bois ? L'animal timide lui répond en tremblant, comment puis-je faire ce dont vous vous plaignez, Monsieur le loup ? L'eau qui me désaltère coule de vous à moi. Vaincu par la force de la vérité, le glouton ajouta, mais il y a six mois que tu as dit du mal de moi. Eh ! je n'étoisétais pas encore né, reprit l'agneau. C'est donc assurément ton perepère, dit le loup : &et en achevant ces mots il le saisit &et le met en pièces contre toute justice. Cette fable est faite pour ceux qui sous de faux prétextes oppriment les innocensinnocents. » II n'y a rien là-dedans qui ne rende sensible cette vérité, que la raison est sans force contre les prétentions tyranniques d'un homme puissant qui veut dépouiller un particulier sans appui. Si le fabuliste remarque que le loup étoitétait placé au-dessus &et l'agneau beaucoup au-dessous, c'est pour fournir à ce dernier une réponse sans réplique, [p.] lorsqu'il démontre à son ennemi que quand il troubleroittroublerait l'eau, ce ne seroitserait point celle dont il s'abreuvoitabreuvait, puisque pour aller à lui, il auroitaurait fallu qu'elle remontât contre son cours naturel.

Malgré le respect que j'ai pour la Fontaine La Fontaine, ajouta Timagène, j'aime mieux la manière dont Phèdre exprime ici sa morale, que celle de notre Auteurauteur.* *Fable X.66La Fontaine, « Le Loup et l'agneau », Fables, livre I, fable 10 dans notre édition de référence (voir bibliographie). La phrase est l'incipit de la fable. Sur La Fontaine, voir l'article wikipédia. La raison du plus fort, dit-il, est toujours la meilleure. Ce mot meilleure ne veut pas dire assurément que la violence soit toujours le moyen le plus raisonnable. Sa maxime seroitserait fausse &et vicieuse. Il signifie donc seulement, que c'est le ressort le plus invincible. Mais il reste toujours quelque chose de louche &et d'équivoque dans cette expression. D'ailleurs, que nous apprend-t-on, quand on nous dit que le plus fort l'emporte toujours sur le plus faible ? QuiQu'y a-t-il là que tout le monde ne sçachesache ? J'ajoûteraiajouterai à cela, que cette sentence du fabuliste français semble s'adresser aux malheureux opprimés, qu'elle laisse sans ressource ; au lieu que celle du poëtepoète [p.] latin parle aux oppresseurs, à qui elle fait un juste reproche.

Il faut être exact avec vous, ce me semble, repartit Euphorbe en riant. Pour défendre notre compatriote, on pourroitpourrait dire peut-être, que cette expression qui vous déplaît, renferme une ironie dont le sel porte avec lui un reproche &et une invective contre les tyrans. Lorsqu'un historien dit d'un souverain, que la meilleure raison qu'il fit valoir contre les manifestes de ses ennemis, fut une armée de cent mille hommes, on sent bien que l'écrivain desapprouvedésapprouve une pareille conduite. Néanmoins, je vous avoue que je préférepréfère la tournure simple &et sans art de l'affranchi d'Auguste à ce raffinement.

Pour revenir à notre objet, reprit Timagène, cette vérité de la fable exige, ce me semble, que le récit n'omette rien de ce qui peut prouver la morale, mais aussi qu'il ne dise rien de plus. J'ai lu il y a quelque-tempsquelque temps dans Richer, deux fables où l'Auteurauteur me paroîtparaît avoir oublié ces deux réglesrègles. Je veux vous en faire le juge. L'une a pour titre le bœuf malade. La voici.* *L. 2, Fab. 15. 77Timagène semble renvoyer à l'ouvrage suivant, dans lequel nous n'avons cependant pas pu identifier la fable en question : Henri Richer, Fables nouvelles, mises en vers, Paris : Étienne Ganeau, 1729 (voir bibliographie). Sur Henri Richer, voir l'article wikipédia (Desit: : Voir édition de 1748.)

[p.] Un bœuf seigneur d'un pâturage,
Était indisposé. Les bœufs du voisinage,
Gens importuns, se firent un devoir
D'accourir chez lui pour le voir.
Chacun d'eux à son tour, d'une manière honnête,
Vint gravement rompre la tête
À ce pauvre animal
D'un triste compliment propre à croître le mal.
Après cette cérémonie,
Vous eussiez vu ces bons amis
Se régaler dans la prairie,
Se rouler sur l'herbe fleurie,
Qui croissoit autour du logis.
L'herbage fut tondu demi-lieue à la ronde :
Aussi bien leur ami partoit pour l'autre monde ;
Ainsi raisonnoient les gloutons.
Mais loin de déscendre au Tenare,
Du bœuf la force se répare :
Son appétit revient : il cherche les gazons.
Ce fut en vain : l'herbe était disparue.
Grand merci de vos soins, dit-il : votre cohue
Messieurs, de mal en pis, a changé mon destin ;
Et sous de compliments, je vais mourir de faim. [p.]
De pareils importuns l'engeance est trop connue.
Maint Patelin vous fait sa cour,
Qui sous un front d'ami, cache un cœur de vautour.

En effet, dit Euphorbe, je ne trouve pas dans cette fable tout ce que renferme la morale. Afin que le rapport fût juste, il auroitaurait fallu prêter aux amis prétendus du malade une intention décidée de lui nuire, soit par intérêt, soit par vengeance. C'est ce qui ne paroîtparaît pas dans le récit. D'ailleurs le bœuf est un mauvais personnage pour un tel rôle. C'est un animal un peu bête, mais du reste bonne personne, doux, pacifique &et incapable de noirceur &et de perfidie. Voyons maintenant celle qui en dit plus qu'il ne faut.

C'est celle des mâtins &et du loup, poursuivit Timagène.* *L. 1, Fab. 19. 88Voir la note à la page 584.

         Maître Aboyard &et la Rancune,
         Deux chiens gardiens d'un troupeau
         Pour une Iris au long museau
         Se battaient au clair de la lune.
[p.] Un loup des plus cruels, issus de Lycaon,
         Les apperçutaperçut &et crut que la fortune
         Favorisait son appétit glouton.
Il saisit le moment ; dévore maint mouton.
Acharnés au combat, nos chiens le laissent faire :
Aux tristes bêlemens des moutons ils sont sourds.
Brusquet demi mâtin, touché de la misère
         De ce troupeau, fut assez téméraire
Pour attaquer le loup : inutile secours
Qu'il donne aux pauvres gens. Étranglé sans remède,
Il appelle en mourant la Rancune à son aide.
         Le mâtin entendit sa voix.
Ardent à le venger, il se réconcilie
Avec maître Aboyard. Les deux chiens en furie
         Se jettent sur l'hôte des bois,
Et mettent en quartiers cette bête cruelle.
Telle fut autrefois la fameuse querelle
         D'Achille avec Agamemnon
         Hector, le héros d'Ilion,
         En profita. Sa force &et son courage
         Du sang des Grecs rougirent le rivage.
Il porta dans leur camp l'horreur &et le trépas
La discorde des chefs est funeste aux soldats.

[p.] Les dix premiers vers de cette fable sont les seuls qui en établissent la morale. Tout le reste est un hors-d'œuvre qui lui est étranger. On voit que l'Auteurauteur a voulu renfermer dans son apologue l'IliadeIliade entière, pour ainsi dire, en miniature. L'aventure de Brusquet est celle de Patrocle, dont Achille vengea la mort, sur le héros des Troyens. Mais le poëmepoème épique exigeoitexigeait le récit de cet événement, sans lequel l'action seroitserait demeurée imparfaite ; au lieu que celle de la fable est terminée dès quelle prouve suffisamment la maxime qu'on se propose de mettre sous les ieuxyeux du lecteur. Je suis persuadé que vous serez d'accord avec moi sur cela.

Je le seroisserais sur bien d'autres objets, répondit Euphorbe. L'idée que je me suis formée de cette especeespèce d'ouvrage, est parfaitement conforme à la vôtre. Un fabuliste moderne* *M. l'Abbé le Monnier, Disc. prél. 99Guillaume-Antoine Lemonnier, Fables, contes et épîtres, 1773 (voir bibliographie). Cet ouvrage contient un discours préliminaire intitulé « De la fable » (p. iii-xx), dans lequel l'auteur affirme effectivement la difficulté de la définition de la fable : « Qu'est-ce que la fable ? Qu'entend-on par le mot fable ? Question simple en apparence, [...]. Encore n'y vois-je point de réponse claire et satisfaisante » (p. iii). Lemonnier poursuit en disant : « Je vais la chercher avec le lecteur. Nous la trouverons ensemble, ou nous verrons ensemble qu'on ne peut la trouver » (p. iii). Après avoir montré les limitations de deux définitions de la fable, l'une trop générale, l'autre trop restrictive, il conclut : « Il vaut mieux renoncer à toute définition de la fable, puisqu'on ne voit pas qu'on puisse en donner une définition appropriée à toutes les fables en général, et à chaque fable en particulier » (p. v-vi). -- La seconde définition de la fable que cite Lemonnier est celle que donne La Motte, dans son « Discours sur la fable », dans Fables nouvelles, 1719 (voir bibliographie), p. vii-lviii : « La fable est une instruction déguisée sous l'allégorie d'une action », p. xiii. prétend qu'on ne peut pas en donner une bonne définition. C'est ce qui m'inquiète assez peu, pourvu qu'on lui donne les qualités &et les ornemensornements propres à le faire réussir. Entre ces qualités, la simplicité [p.] est une des plus essentielles. Le but de la fable, qui se propose d'instruire, la nature des personnages qu'elle emploie, presque toujours pris entre les animaux ou les êtres inanimés, concourent également à la rendre nécessaire. Celles qui s'écartent de cette réglerègle, ou sont défectueuses, ou sortent de la sphère ordinaire, &et ne doivent plus être regardées comme des fables.

Puisque vous parlez de la simplicité, interrompit Timagène, permettez-moi à ce sujet une digression d'un moment. Je veux vous faire part d'une petite nouvelle littéraire que m'a mandé de Paris ces jours-ci un de mes amis. Dans la réparation qu'on vient de faire aux bâtimensbâtiments qui joignent les Saints InnocensInnocents, on a été obligé de détruire le cadran solaire, qui regardoitregardait le cimetierecimetière de cette paroisse. On vient de le rétablir. Vous connaissez la belle inscription qu'on y lisoitlisait : Idem monet hora, locusque. On y a substitué ce pentamètre.

Te monet hora fugax, te monet ipse locus.

Ce vers me paroîtparaît sorti de la plumé d'un écolier, qui n'a point senti la précision &et la noble simplicité des quatre1010(Desit: : identifier l'événement, trouver une source là-dessus.) [p.] premiers mots. Il fait disparoîtredisparaître entiéremententièrement le mot idem, qui renferme lui seul cette pensée, que le temps dans sa fuite nous traîne vers la mort. On nous dit bien que l'heure &et le lieu nous avertissent ; mais on ne dit pas de quoi, ni si ces deux censeurs ont le même objet ou non. Nous ne sommes pas assurément dédommagés de cette perte par les deux belles épithètes fugax, &et ipse. Si nos neveux lisent un jour dans le P.Père Bouhours* *Entr. d'Ar. & d'Eug.1111Dominique Bouhours, Les Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671). Quatrième édition, Paris : Sébastien Mabre Cramoisy, 1673. l'éloge que cet homme de goût fait de l'ancienne inscription, ils la chercheront inutilement dans la nouvelle.

Il faut, poursuivit Euphorbe, mettre l'Auteurauteur de ce vers, à côté de ceux qui vouloientvoulaient il y a quelques années cacher sous un enduit de blanc les chefs-d'œuvres de sculpture, que les connaisseurs vont admirer sur la fontaine de la même paroisse. Voilà ce que produit la manie d'enluminer &et de décorer tout mal-à proposmal à propos. La simple nature a des charmes plus puissanspuissants que tous les raffinemensraffinements de l'art.

Tout cela est fort bon, reprit Timagène ; [p.] mais, si je m'en souviens bien, vous vous êtes engagé de me montrer que, parmi les fables il en est où domine l'enjouement &et le badinage. Comment cela s'accordera-t-il avec cette simplicité, qui leur est, dites-vous, essentielle ? Ces sortes de fables pourront-elles se passer d'ornemensornements ?

Votre difficulté, répondit Euphorbe, me paroîtroitparaîtrait très-embarrassantetrès embarrassante, si la simplicité de la fable étoitétait telle, que l'art en fût entièrement exclu ; si elle étoitétait incompatible avec toute especeespèce d'ornement. Mais elle ne bannit que ceux dont la pompe &et l'éclat pourroientpourraient lui nuire. Vous avez remarqué, sans doute, de quelle façon se mettent nos villageoises les jours de fêtes. Toute leur parure consiste dans du linge d'une blancheur éclatante &et des étoffes communes, mais propres. Celles qui sont d'un certain âge, se contentent de ces ajustemensajustements : la jeunesse y ajoute quelques rubans &et quelques fleurs. Mais vous ne verrez point ici briller l'or, l'argent, les diamansdiamants, les pierreries : les couleurs naturelles n'y sont point remplacées par un rouge artificiel. Voilà l'image de la fable : elle est simple, même à sa toilette. Ésope nous montre la nature dans son [p.] plus grand négligé. Phèdre, en ornant un peu l'apologue, lui a conservé l'austereaustère modestie de nos meresmères de famille. Sous la plume de la FontaineLa Fontaine &et de nos bons fabulistes, elle jouit du privilegeprivilège de la jeunesse ; elle emprunte quelques ornemensornements qui se rencontrent sous sa main, pour relever ses gracesgrâces naturelles. La Motte a voulu lui prêter son esprit ; il lui a donné les airs d'une petite maîtresse, &et sous ce déguisement elle a mal réussi. En un mot, la simplicité &et l'art concourent tous les deux à former une fable ; mais ils y ont des devoirs tout contraires. Celui-ci doit se cacher, au point de n'être presque pas reconnu : celle-là doit se laisser voiler, sans disparoîtredisparaître.

Vous faites la guerre à la MotteLa Motte, reprit Timagène : j'ai pourtant lu une de ses fables, qui me paroîtparaît de la plus grande beauté. Je veux vous la rappeler. C'est celle des deux grillons.1212Antoine Houdar de La Motte, « Les Grillons », dans : Fables nouvelles, 1719 (voir bibliographie), livre II, fable 19, p. 129-131. (Desit: : identifier fable, localiser dans édition.)

         Deux grillons, bourgeois d'une ville,
         Avaient élu pour domicile
         D'un magistrat le spacieux palais.
Hôtes du même lieu, sans pourtant se connaître,
L'un logeait en seigneur au cabinet du maître ;
[p.] L'autre dans l'anti-chambre habitait en laquais.
Un jour Jasmin Grillon sort de sa cheminée ;
Trotte de chambre en chambre, &et faisant sa tournée,
Arrive au cabinet ; entend l'autre grillon ;
Bon jour, frère, dit-il. Bon jour, répondit l'autre.
         Votre serviteur. Moi, le vôtre.
Mettez-vous là, dit l'un. L'autre, point de façon ;
Traitez-moi comme ami ; je suis de la maison.
Je vis dans l'anti-chambre, ou de mainte partie
         Monseigneur reçoit les placets.
         Qu'il est sage &et qu'il m'édifie !
Désintéressement, équité, modestie,
Il a tout : c'est plaisir que d'avoir des procès.
Bon droit avec tel juge est bien sûr du succès.
Tu te trompes, l'ami ; ce n'est pas là mon maître,
Dit messire Grillon : je le connais bien mieux.
Toi, tu le prends là bas pour ce qu'il veut paraître,
Ici je le vois tel que le sort l'a fait naître.
Pour les riches, des mains ; pour les belles, des yeux ;
[p.] Pour les puissants, égards &et tours officieux ;
         Voilà tout le code du traître.
N'en sois donc plus la dupe, &et laisse le commun
         S'abuser à la mascarade ;
         Distinguons deux hommes en un ;
         L'homme secret, &et l'homme de parade.

Pouvez-vous disconvenir qu'il y ait dans cette fable une vérité, une nature, un certain je ne sçais quoije ne sais quoi qui plaît à l'esprit, &et qui la met de niveau avec ce que nous avons de meilleur en ce genre ?1313Pour la notion du je ne sais quoi, voir la note à la page 61.

Lorsque j'ai accusé la MotteLa Motte de prodiguer la parure dans son stilestyle, répartit Euphorbe, je n'ai pas prétendu qu'aucune de ses fables ne fût exempte de ce défaut. Il en est quelques-unes où le goût a sçu donner des rêglesrègles à une imagination trop brillante. Dans ce petit nombre, vous n'avez pas assurément choisi la moins bonne. Elle peut même me servir à acquitter ma promesse, &et à vous prouver qu'il est des ornemensornements qui sympathisent avec la simplicité. Je ne parle point de cette morale admirable dont le rapport est si naturel avec le sujet ; je m'arrête uniquement à la [p.] décoration accessoire. Ces mots bourgeois d'une ville, cette réflexion que l'un habitait en seigneur dans le cabinet, l'autre en laquais dans l'antichambre, la dénomination de Jasmin à ce dernier, &et celle de messire au premier, sont sans contredit des hors-d'œuvres ajoutezajoutés par l'art : du même genre sont encore ces vers

Sort de sa cheminée ;
Trotte de chambre en chambre, &et faisant sa tournée,
Arrive au cabinet ;

ainsi que la conversation des deux grillons. Néanmoins ces richesses pour ainsi dire étrangeresétrangères, ne font aucun tort à l'aimable simplicité &et à la belle nature qui régnerègne dans tous ces endroits. J'auroisaurais souhaité que messire Grillon ne s'en fût pas un peu écarté dans sa dernieredernière réponse. Tout seigneur qu'on le suppose, c'est lui donner beaucoup d'esprit que lui prêter une antithèse aussi ingénieuse que celle-ci.

Toi, tu le prends là-bas pour ce qu'il veut paraître,
Ici, je le vois tel que le sort l'a fait naître,

[p.] Ces deux vers pourroientpourraient figurer sur la scène tragique. Au reste, ce léger défaut ne m'empêche pas de souscrire à tous les éloges que vous avez donnés à cette piecepièce.

Je vois maintenant, ajouta Timagène, quels sont les ornemensornements dont vous parlez. Ce sont ceux qui naissent du sujet, &et que la nature semble nous offrir elle-même. Encore faut-il se donner de garde1414C'est-à-dire : se précautionner de, éviter de ; voir le Dictionnaire de L'Académie française (4e éd.,1762). de les prodiguer. Je me rappele à cette occasion la fable du loup &et de l'agneau, que la FontaineLa Fontaine a imitée de celle de Phèdre, &et dont nous nous occupions il n'y a qu'un moment. Le fabuliste moderne a ajouté quelques ornemensornements au récit simple &et sans art de l'Auteurauteur latin ; mais ils sont si naturels, qu'on les croiroitcroirait volontiers absolument nécessaires.

         Un agneau, dit-il, se désalterait
         Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun qui cherchait aventure,
         Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
         Dit cet animal plein de rage.
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l'agneau, que votre majesté
         [p.] Ne se mettre pas en colère ;
         Mais plutôt qu'elle considère,
         Que je me vais désaltérant
         Dans le courant,
         Plus de vingt pas au-dessous d'elle ;
Et que par conséquent en aucune façon
         Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né ;
Reprit l'agneau ; je tête encore ma mère.
         Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
         Je n'en ai point. C'est donc quelqu'un des tiens ;
         Car vous ne m'épargnez guère,
         Vous, vos bergers &et vos chiens.
         On me l'a dit : il faut que je me venge.
         Là-dessus au fond des forêts
         Le loup l'emporte &et puis le mange,
         Sans autre forme de procès.

Il y a ici bien des traits qui ne sont point dans l'Auteurauteur latin, tels que la supplique douce &et honnête par laquelle débute l'agneau, &et ces quatre vers.

C'est donc quelqu'un des tiens ;
Car vous ne m'épargnez guère
Vous, vos bergers, &et vos chiens.
[p.] On me l'a dit : il faut que je me venge.

Le seul mot, tu la troubles, est un coup de pinceau inimitable : &et avec tout cela quelle nature ! Quelle simplicité ! Je ne crois pas qu'on puisse raconter mieux.

On ne le peut peut-être pas, poursuivit Euphorbe ; mais on peut le vouloir, &et on le veut en effet quelquefois. Pour vous en donner une preuve, je vais vous lire la même fable traitée par Boursault. Vous en ferez la comparaison avec celle que vous admirez ; &et vous verrez combien on réussit mal parfois, pour vouloir trop bien réussir.

         Un loup se trouvant à boire
         Où buvait un jeune agneau,
         Eut d'abord l'âme assez noire
         Pour lui vouloir faire accroire
         Qu'il avait troublé son eau.
         Qui te rend si téméraire,
         Lui dit ce traître en courroux ?
L'agneau, qui justement craint sa dent sanguinaire,
Prenant, pour le toucher, un ton flatteur &et doux ;
Eh ! Comment, Monseigneur, cela se peut-il faire ?
[p.] Je me suis, par respect, mis au-dessous de vous.
J'ai toujours sur le cœur une vieille querelle ;
         Répondit la bête cruelle,
Où tu te déclaras mon mortel ennemi :
Depuis six mois entiers j'en cherche la vengeance.
Je n'ai, répond l'agneau, que deux mois &et demi ;
Comment pouvais-je alors vous faire quelque offense ?
Ta mère qui me hait, &et qui ne sait pourquoi,
Hier par deux matins me fit longtemps poursuivre.
         Ma mère cessa de vivre,
         Quand elle accoucha de moi.
         C'est donc ton père. Mon père
De boucher inhumain a senti la fureur.
         C'est donc ta sœur ou ton frère ?
         Je n'ai ni frère ni sœur.
Oh bien, qui que ce soit, il faut que je me venge :
Je suis las d'écouter tout ce que tu me dis.
Lors, sans plus de raison, il l'égorge &et le mange.
Que de grands font de même à l'égard des petits !1515Edme Boursault, Les Fables d'Ésope, comédie, 1690, acte V, scène 3, p. 84-85 (voir bibliographie). Dans cet ouvrage hybride, la comédie s'allie à la fable.

[p.] J'en suis fâché pour l'Auteurauteur d'Ésope à la cour, répliqua Timagène, mais je le trouve ici bien inférieur au modèle qu'il s'est proposé d'imiter. J'aime cent fois mieux la simple nature de l'Auteurauteur latin, que tous les détails de Boursault. Pour le parallèle avec la FontaineLa Fontaine, il ne le soutient en aucune façon. Tout ce qu'il a de plus que lui, sont des inutilités, ou des réflexions puériles. Par exemple, la FontaineLa Fontaine n'avoitavait pas imaginé que le loup eût l'âme assez noire pour vouloir faire accroire à l'agneau, qu'il avoitavait troublé sa boisson. C'est qu'en effet cette idée est ridicule. On pourroitpourrait bien se passer de l'inutile réflexion, que l'agneau craint la dent du loup. Mais sur-toutsurtout pourquoi multiplier les attaques &et les répliques jusqu'à cinq fois ? Cette longue conversation convient-elle bien à un loup affamé ? Lorsque cet animal ajoute, je suis las d'écouter tout ce que tu me dis ; d'autres pourroientpourraient bien le dire avec lui.

C'est-làC'est là où aboutit, repartit Euphorbe, la démangeaison de vouloir tout dire &et de faire des phrases. Vous convenez, je crois maintenant, qu'un récit badin &et que la fable elle-même peut allier l'enjouement avec la simplicité ; &et [p.] qu'en conséquence ils ne rejettent pas toute especeespèce d'ornement. Il faut seulement qu'on évite dans ceux qu'on y emploie l'appareil &et la prétention. Il y a même une especeespèce d'adresse dans la manieremanière dont on place la maxime de morale, qui sert de fondement à la fable, soit qu'elle se trouve au commencement, soit qu'on la rejette à la fin du récit. Dans la fable* *Fab.Fable 21. des frelons &et des mouches à miel, la FontaineLa Fontaine débute par ce vers,

À l'œuvre on connaît l'artisan ;1616La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre I, fable 21.

&et celle* *Fab.Fable 18. du renard &et de la cigogne, est terminée par ce distique,

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :
Attendez-vous à la pareille.1717La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre I, fable 18.

Le goût de l'Auteurauteur décide seul de l'endroit que doit occuper la morale, &et de la manieremanière dont il convient de la présenter.

Il est vrai, reprit Timagène, qu'il y a plusieurs façons adroites de mettre cette maxime sous les ieuxyeux du lecteur. J'aime beaucoup celle dont la FontaineLa Fontaine [p.] fait quelquefois usage, lorsqu'il l'insère dans le discours d'un des interlocuteurs.* *Fab.Fable 5. Par exemple, dans la belle fable du loup &et du chien, la conversation finit par ces vers.

Attaché ? Dit le loup. Vous ne courez donc pas.
Où vous veniez ? Pas toujours, mais qu'importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
         Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix d'un trésor.
Cela dit, maître loup s'enfuit, &et court encore.1818La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre I, fable 5.

Nous venons de voir la même adresse employée par la MotteLa Motte dans la fable des deux grillons.

Horace en a usé de même, poursuivit Euphorbe, dans celle du rat de ville &et du rat des champs.

Il y a long-tempslongtemps que je n'ai lu ce beau morceau, interrompit Timagène. Je le reverroisreverrais encore avec le plus grand [p.] plaisir, si cela ne vous étoitétait point à charge.

À charge ? répondit Euphorbe. Non, non. J'y trouverai le même agrément que vous ; &et nous y reconnoîtronsreconnaîtrons encore ces détails de nature &et de simplicité, qui sont les plus beaux charmes de l'apologue.* *          Olim
Rusticus urbanum murem mus paupere fertur
Accepisse cavo, veterem vetus hospes amicum ;
Asper, et attentus quæsitis, ut tamen arctum
Solveret hospitiis animum. Quid multa ? neque ille
Sepositi eiceris, nec longæ invidit avenæ ; |
Aridum et ore ferens acinum, semesaque lardi
Frusta dedit, cupiens variâ fastidia cœnâ
Vincere tangentis male singula dente superbo ;
Quum pater ipse domûs paleâ porrectus in hornâ,
Esset ador loliumque, dapis meliora relinquens.
Tandem urbanus ad hunc : quid te juvat, inquit, amice,
Prærupti nemoris patientem vivere dorso ?
Vis tu homines urbemque feris præponere silvis ?
Carpe viam, mihi crede, comes ; terrestria quando
Mortales animas vivunt sortita, neque ulla est
Aut magno, aut parvo leti fuga. Quo, bone, circa,
Dum licet, in rebus jucundis vive beatus ;
Vive memor quam sis ævi brevis. Hæc ubi dicta
Agrestem pepulêre, domo levis exilit ; inde
Ambo propositum peragunt iter, urbis aventes |
Mœnia nocturni subrepere. Jamque tenebat
Nox medium cœli spatium, quum ponit uterque
In locuplete domo vestigia, rubro ubi cocco
Tincta super lectos canderet vestis eburnos,
Multaque de magnâ superessent fercula cœenâ,
Quæ procul extructis inerant hesterna canistris.
Ergo, ubi purpureâ porrectum in veste locavit
Agrestem, veluti succinctus cursitat hospes,
Continuat que dapes ; necnon vernaliter ipsis
Fungitur officiis, prælambens omne quod affert.
Ille cubans gaudet mutatâ forte, bonisque |
Rebus agit lætum convivam, quum subito ingens
Valvarum strepitus lectis excussit utrumque.
Currere per totum pavidi conclave, magisque
Exanimes trepidare, simul domus alta Molossis
Persornuit canibus. Tum rusticus ; haud mih vitâ
Est opus hac, ait; et valeas ; me silva cavusque
Tutus ab infidiis tenui solabitur ervo.
Hor. l. 2. Sat. 6
1919Horace, Satires (voir bibliographie), livre II, satire 6.« Un jour, dit-on, le rat de campagne reçut dans son trou le rat de ville. L'hospitalité avait établi entr'eux l'amitié la plus ancienne. Le campagnard fait à une vie dure, attentif à conserver son bien, savait néanmoins se relâcher de son économie, pour recevoir un ami. En un mot, il n'épargna ni les pois, ni l'avoine qu'il avait en réserve. Lui-même il apportait du raisin sec &et des morceaux de lard entamés. Il cherchait par la [p.] variété à vaincre le dégoût de son hôte, qui ne touchait à tous ces mets, qu'avec un air de dédain, tandis que le maître du logis couché sur de la paille fraîche, ne se réservait qu'un peu de farine &et quelques menus grains, laissant à son convive ce qu'il y avait de meilleur. Enfin le citadin prit la parole. Quel plaisir trouves-tu, mon ami, dit-il, à traîner une vie pénible sur ce roc escarpé, au milieu des bois ? Les hommes &et les villes ne sont-ils pas préférables à ces forêts sauvages ? Va, crois-moi, suis mes pas : c'est le meilleur parti, puisque le sort a soumis au trépas tout ce qui respire, et [p.] que ni grand, ni petit ne peut se soustraire à la mort. Ainsi, mon cher, vivons heureux dans le plaisir, tandis que le destin nous le permet, &et n'oublions jamais combien la vie est courte. Cette éloquence persuada notre campagnard : il part de chez lui, comme un trait ; les voilà tous deux en marche. Ils se proposent d'arriver à la ville &et de s'y glisser à la faveur des ténèbres. Déjà la nuit était au milieu de sa course, lorsqu'ils entrèrent dans une maison des plus opulentes. Partout la pourpre y brillait sur des lits précieux. Les reliefs d'un grand souper qu'on avait donné la veille étaient [p.] à part, dans des corbeilles disposées par ordre. D'abord le bourgeois place son hôte sur un superbe tapis. Il va, il revient avec légèreté : il fait succéder les mets les uns aux autres : il s'acquitte même du devoir d'un bon maître d'hôtel, en faisant l'essai de tout ce qu'il apporte. Le rat des champs mollement étendu sur la pourpre, s'applaudit de sa nouvelle fortune : le plaisir qu'il goûtait lui donnait un air de gaieté, lorsque la porte s'ouvrit avec grand bruit, &et fit partir brusquement nos deux convives. Ils courent précipitamment [p.] dans toute la salle. Mais ce fut bien une autre frayeur, quand toute la maison retentit des aboiements d'une meute nombreuse. Le campagnard dit alors à son camarade ; adieu, mon cher ; je me passerai bien d'une pareille vie. Ma forêt &et mon trou ne m'offriront que des légumes ; mais j'y serai à couvert de ces dangers. C'est assez pour me dédommager. » Vous voyez ici que la morale est mise dans la bouche du rat effrayé, &et qu'elle fait partie du récit.

La Fontaine a imité cette fable,* *La Font. Fab. 9.2020La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre I, fable 9. reprit Timagène ; mais il l'a beaucoup abrégée. Il nous transporte tout d'un coup au festin du rat de ville, &et se [p.] contente de faire inviter celui-ci par le rat de champs. Peut-être a-t-il appréhendé qu'elle ne devint trop longue. Pour moi, je ne trouve point ce défaut dans Horace, &et je seroisserais fâché de perdre les détails charmanscharmants dont ce morceau est rempli. Néanmoins ne pourroitpourrait-on pas faire à l'Auteurauteur le même reproche que vous faisiez à la MotteLa Motte il n'y a qu'un moment, au sujet de l'esprit qu'il a donné à un de ses grillons ? N'y a-t-il pas trop de philosophie pour la tête d'un rat, dans ces réflexions qu'on lui fait faire sur l'inévitable nécessité de la mort ? Cela est bien aussi magnifique que les remarques du grillon sur le déguisement des hommes. Vous me direz peut-être qu'Horace emploie ici le sublime ironique, pour rendre son récit plus plaisant : mais qui m'empêchera d'en dire autant pour excuser la MotteLa Motte ?

Ce qui vous en empêchera ? repartit Euphorbe : c'est que dans le poëtepoète françoisfrançais rien ne porte le caracterecaractère &et l'empreinte de ce sublime ; au lieu que dans l'auteur latin, il se fait sentir à tout lecteur attentif. Lorsque le sublime ironique se trouve dans la bouche de quelque interlocuteur, le lecteur doit en être averti, ou par la nature de ce qui [p.] est dit, ou du moins par le passage brusque &et rapide du stilestyle simple, au stilestyle grand &et sublime. Jugeons maintenant des deux endroits sur cette réglerègle. Les idées de messire grillon, en elles-mêmeelles-mêmes ne sont pas absolument au-dessus de sa portée. Elles ne renferment que la conduite de magistrat dans son cabinet, dont l'insecte étoitétait le témoin tous les jours. Son défaut consiste donc à revêtir ces idées d'ornemensornements trop recherchés, sans avoir l'air sublime ; d'y joindre de l'esprit &et des antithèses peu naturelles à celui qui parle. On ne peut pas même imaginer qu'il les ait empruntées de quelqu'autre. Dans le cabinet d'un magistrat hypocrite, on ne devoitdevait pas s'occuper souvent à censurer l'hypocrite. Dans le discours du rat, je vois les grandes maximes d'une philosophie épicurienne bien supérieure aux connoissancesconnaissances de l'orateur, mais qu'il avoitavait dû entendre répéter cent fois dans ces maisons riches où il habitoithabitait. Car vous savez que chez le grands on parle beaucoup de morale, &et on en pratique peu. D'ailleurs l'expression qui change tout à coup m'avertit, que le rat embouche la trompette. Il n'est personne qui ne s'aperçoive de la noblesse affectée de ces vers :

[p.] Terrestria quando
Mortales animas vivunt fortita, &cetc.

placés auprès de celui-ci,

Carpe viam, mihi crede, comes.

Je ne puis donc pas ici prendre le change, ni penser que le rat parle de son propre fond, mais seulement qu'il fait l'application des belles phrases dont il avoitavait les oreilles rebattues. On découvre même en cela un trait de satire fort délicat, contre les gens qui employent la morale à tous propos.

Rien en effet, répliqua Timagène, n'est plus capable de la rendre odieuse &et insupportable. C'est par cette raison, sans doute, que nos bons fabulistes connoissantconnaissant le foiblefaible de l'homme, se sont souvent appliqués à donner à leurs maximes un tour ingénieux, pour les faire mieux goûter. Dans un nouveau recueuilrecueil de fables,* *Fables de M. Imbert.2121Barthélemy Imbert, Fables nouvelles, 1773 (voir bibliographie). dédié à Madame La Dauphine, j'en ai trouvé une qui a surtout ce mérite. Elle n'est pas longue : la voici.

[p.] Deux chevaux attelés ensemble dans Paris
         Traînaient un char : Oh ! voilà, ce me semble,
         Deux bons amis, dit un âne surpris !
Comme ils s'aiment tous deux ! Ils vont toujours ensemble.
Va, sache, dit l'un d'eux, qu'on peut en tout pays
Être ensemble attachés, sans être plus unis ;
N'avoir rien de commun qu'une chaîne pareille.
         L'époux de la jeune Cloris
         Me dit hier même chose à l'oreille.

Ces deux derniers vers ont assurément un sel, qui assaisonne parfaitement bien la sécheressesècheresse de la réprimande. J'ai lu même des fables qui laissent deviner au lecteur la vérité qu'elles veulent établir, lorsqu'elle est si claire, qu'il ne peut s'y méprendre. C'est flatter les hommes que leur donner à penser. Entre plusieurs autres, la fable de Richer intitulé les deux Potiers, est de cette espèce.* *L. 4. Fab. 22.2222Cette fable n'est pas contenue dans l'édition de 1729 des Fables nouvelles, mises en vers (voir bibliographie) de Henri Richer. L'édition de 1748 n'a pas encore pu être consultée.

Certain potier blâmait l'ouvrage
[p.] D'un potier son voisin ; &et disait que ses pots,
Mal tournés, ne seraient achetés que des sots ;
Qu'il n'en était encore qu'à son apprentissage.
Les uns étaient trop grands, les autres trop petits.
Celui-ci repartit : Halte-là, mon confrère ;
Mes pots n'ont qu'un défaut ; mais qui doit vous déplaire :
C'est que de votre moule ils ne sont point sortis.

N'éprouve-t-on pas un plaisir secret, de reconnoîtrereconnaître dans cette fable ces Aristarques farouches, déterminés à ne rien approuver, si leur plume ne l'a enfanté ?2323Référence, sans doute, à Aristarque de Samothrace (220-143 av. JC.), réputé pour avoir été un éditeur rigoureux des textes homériques. Cette petite découverte charme notre amour-propre, &et nous dispose en faveur de l'ouvrage. Tout cela est dans l'ordre &et fort des principes même de la nature. Mais il me reste une difficulté sur cette especeespèce de composition. La vraisemblance est nécessaire à toute sorte de récit. Nous en sommes tombés d'accord l'un &et l'autre. Néanmoins cette qualité est entiéremententièrement négligée dans la plupart des fables. Au théâtre, pour jouir du spectacle, il faut se prêter à l'illusion, lorsqu'on voit un comédien public prendre le nom, les airs &et le [p.] ton d'un Alexandre, d'un César, ou de quelqu'autre personnage semblable : mais enfin, c'est un homme qui remplace un homme. Ici la fiction est bien plus étrange. Ce ne sont pas seulement des animaux, ce sont des arbres, des pierres, tous les êtres inanimés, qui ont du sentiment, de la raison, de l'esprit, qui tiennent des conversations suivies, qui débitent la meilleure morale. Je ne conçois pas trop, je vous l'avoue, comment on peut admettre une invention si contraire au bon sens en apparence.

Pour vous prouver qu'on le peut, répondit Euphorbe, il me suffiroitsuffirait de vous dire qu'on l'admet &et qu'on l'a toujours admise dans cet état. La fable presque aussi ancienne que le monde a réussi dans tous les temps, parce qu'elle est à la portée de tous les âges &et de toutes les conditions. Un succès aussi constant est le garant de sa perfection. Néanmoins on peut apporter une raison plus analogue à votre difficulté. Dans la fable, on estn'est point révolté d'une fiction aussi hardie, &et tous les hommes semblent être convenus de fermer les ieuxyeux sur le défaut de vraisemblance, parce qu'on y songe beaucoup moins aux acteurs qu'elle introduit, qu'à ceux qu'ils [p.] représentent. Sur la scène, ce n'est pas la personne du comédien qui m'occupe, mais celle d'Auguste ou de Cinna dont il tient la place. De même, en lisant la fable du corbeau &et du renard,* *La Font. Fab. 2.2424La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre I, fable 2. je ne vois dans le premier qu'un sot, dupe de sa vanité ; &et dans l'autre, qu'un rusé flatteur, qui met à contribution la fatuité de celui à qui il fait la cour. La vraisemblance est mieux conservée dans le poëmepoème dramatique, que dans l'apologue, j'en conviens : mais on sait qu'un récit se permet bien des choses, qui ne seroientseraient pas supportables dans une action exécutée sous nos ieuxyeux.

Ce que vous venez de dire, ajouta Timagène, me fait naître une idée, qui peut appuyer votre sentiment : car j'aime à vous fournir des armes contre moi-même. Je considereconsidère toute fable comme une especeespèce de comparaison où d'allégorie. Par exemple,* *La Font. Fab. 22.2525La Fontaine, Fables (voir bibliographie), livre I, fable 22. celle du chêne &et du roseau peut se réduire ainsi toute entiereentière : Comme un chêne élevé est plutôt renversé par l'effort des vents, [p.] qu'un roseau souple &et pliant ; ainsi, le présomptueux est brisé par les revers de la fortune, tandis que l'homme adroit se garantit de ses coups, en leur cédant. Sous ce point de vue l'apologue n'est plus qu'une comparaison mise en action, &et racontée par l'Auteurauteur. Mais comme tout ce qui se trouve dans la nature, a droit d'établir une comparaison en règle, il n'y a plus lieu d'être surpris, que tout, jusqu'aux êtres inanimés, joue un rôle dans la fable.

Vous avez mieux saisi ma pensée, que moi-même, reprit Euphorbe : &et ce que vous venez d'avancer est si vrai, qu'il n'y a point de fable qu'on ne puisse resserrer dans une comparaison, &et point de comparaison dont on ne puisse faire une fable. Prenons, pour le premier exemple, celle de M. l'Abbé Aubert, qui a pour titre, l'ânon petit-maître.

Pour la première fois on menait au moulin
         Un jeune ânon qui bégayait encore.
On avait peu chargé la petite pécore,
De peur qu'il ne restât au milieu du chemin.
         Ne croyez pas qu'il prit ainsi la chose ;
Oh ! que nenni. Le drôle avait trop bonne dose
De cet amour fervent que chacun a pour soi
[p.] Et qui nous fait traiter le prochain de canaille.
Il crut qu'on avait peur de lui gâter la taille ;
         Il le crut, &et de bonne foi.
J'ai vu bien des ânons encore plus sots en France,
Que leur faiblesse même a rendus glorieux.
         Il n'est pas jusqu'à l'ignorance,
Qui, les deux bras croisés, insultant la science,
Prétend être ici-bas l'enfant gâté des Dieux.2626Jean-Louis Aubert, Fables et œuvres diverses, 1756 (voir bibliographie), fable 9, p. 15.

L'apologue que vous venez d'entendre peut aisément se réduire à cette comparaison : Les ménagements qu'on a pour les ignoransignorants &et les foiblesfaibles, occasionnent souvent leur présomption, &et ils ressemblent en cela à un animal stupide, qui s'imagineroitimaginerait qu'on le charge à demi, par égard ou par respect pour lui. Il n'est pas plus difficile de trouver une fable dans la premierepremière comparaison qui se présentera à notre esprit. Vous connaissez ce beau vers de Virgile :* *Æn. lib. 9.2727Virgile, Énéide (voir bibliographie), livre 9, vers 435-436.

Purpureus veluti cum flos succisus aratro langueseit moriens.

Ce seul vers est une esquisse qu'on pourroitpourrait disposer à peu près de la sorte. « Un [p.] lys s'élevoitélevait fiérementfièrement dans un parterre. L'éclat de sa blancheur faisoitfaisait pâlir la pourpre de la rose. Il attiroitattirait sur lui tous les ieuxyeux &et faisoitfaisait les délices de la nature, qui lui prodiguoitprodiguait ses dons les plus precieux. Enivré de son mérite, déjà il regardoitregardait avec dédain les autres fleurs, &et se croyoitcroyait à l'abri de tous les dangers, lorsqu'un jardinier mal adroitmaladroit, d'un coup de bêche coupa sa racine. Aussi-tôtAussitôt il penche la tête ; ses feuilles se flétrissent, il tombe, &et s'écrie en mourant ; hélas ! à quoi me sert aujourd'hui cette beauté ravissante, cette fraîcheur de jeunesse qui nourrissoientnourrissaient mon orgueuil ? la plante la plus vile ne voudroitvoudrait pas changer son sort avec le mien. » En répandant sur-toutsur tout cela quelques ornemensornements simples &et naturels, on en feroitferait sans contredit une bonne piécepièce. Toute autre comparaison en fourniroitfournirait une pareille. C'est par cette raison, sans doute, qu'on a laissé aux fabulistes la liberté de tout oser dans ce genre. On ne fait attention qu'à la justesse des rapports, &et l'on n'est pas plus étonné d'entendre parler &et raisonner les animaux &et les pierres, qu'on l'est de voir le [p.] juste comparé à un arbre planté sur le bord d'une onde pure.* *Psal. 1.

Quoi qu'il en soit, poursuivit Timagène, la fable n'est pas exempte de toute especeespèce de vraisemblance. Il est des convenances de lieux, de situations, d'usages qu'elle doit observer, ce me semble. Par exemple, peut-on supposer qu'un animal, après avoir toujours vécu dans les forêts, soit instruit des affaires de la ville &et des intrigues des grands? Qu'un autre nourri &et élevé dans l'Afrique où dans l'Amérique, connoisseconnaisse les démêlés de l'Europe ? La liberté qu'on laisse au fabuliste, ne va pas jusques-làjusque-là. On ne lui pardonneroitpardonnerait pas non plus de donner à un paysan les lumiereslumières &et la politique d'un homme de cour, ou à celui-ci la bonhommiebonhomie &et l'ignorance d'un villageois. Cette réflexion s'est présentée à mon esprit à l'occasion d'une des plus jolies fables de Richer, où cette bienséance est parfaitement observée. Je veux vous la lire.* *Liv. 4. Fab. 11.2828Richer, Fables nouvelles, éd. de 1748 (voir bibliographie), livre IV, fable 11. (Desit: : identifier passage des ?Psaumes ; vérifier fable.)

         Certaine femme de village,
Altière, vigoureuse, et du plus haut corsage,
         [p.] Menait par le nez son époux,
         Homme imbécile et sans courage,
         Qu'un jour elle assomma de coups,
         Pour avoir, pendant son absence,
Faute de soin, laissé prendre au vautour
         Un poulet, dans la basse-cour,
Dont, par son ordre, il avait l'intendance.
         De peur de pareil accident,
Le pauvre sot redoutant sa femelle,
         S'avisa d'un expédient.
Il vous enchaîne avec une ficelle
         Tous les poulets ; artifice nouveau,
         Qui fut favorable à l'oiseau.
Au lieu d'en happer un, il prit toute la bande,
Qu'il enleva dans l'air en forme de guirlande.
         Voilà Jocrisse au désespoir.
Alizon est terrible, et reviendra le soir.
         S'il a senti le poids de sa colère,
Pour un poule perdu, par elle maltraité,
         C'est ici bien une autre affaire ;
         Le vautour a tout emporté.
Quel parti prendre en cette extrémité,
         Il crut n'y devoir point survivre.
Il faut, dit-il, que la mort me délivre
         De la vengeance d'Alizon.
         Exécutons en diligence
         Un tel projet. Elle m'a fait défense
De toucher à ce vase : il renferme un poison
[p.] Des plus subtils, dit-elle : en cette conjoncture
         Servons-nous-en. Jocrisse avala tout.
Il trouva le poison tout à fait de son goût :
         C'était un pot de confiture.
Il se crut cependant très fort empoisonné.
Alizon de retour gronde, tempête, jure,
Voyant ses poulets pris. Prêt d'être bâtonné,
         Le villageois lui dit : ma mie,
         Trêve de coups ; calmez votre furie :
         Je vais mourir, sans différer.
Il ne vous reste plus qu'à me faire enterrer.
         J'ai commis une faute extrême ;
         Et je m'en suis puni moi-même.
J'ai pris, pour terminer plus vite mon destin,
Tout le poison dont ce vase était plein.
Cette simplicité fit rire la commère :
         Elle perdit tout son courroux.
         On a beau dire, on a beau faire ;
On ne peut prévenir les sotises des fous.

Cette fable à l'exception d'un hémistiche qui paroîtparaît ajouté pour faire la rime, charme par les gracesgrâces les plus naturelles : mais il faut avouer, que tout autre qu'un villageois &et un villageois grossier, eût été peu propre à un pareil personnage.

Tous les bons Auteursauteurs desde fables, anciens ou modernes, reprit Euphorbe, [p.] ont été fidèles à cette réglerègle. Ils ont même porté plus loin cette vraisemblance, que vous exigez avec raison. Ils l'ont étendue jusqu'aux caracterescaractères des acteurs qu'ils introduisent. Ce mot vous étonne peut-être : il faut l'expliquer. La fable, comme nous venons de le dire, est une allégorie. Les animaux y tiennent la place des hommes. En conséquence, on leur a assigné certains penchanspenchants, certaines inclinations particulieresparticulières, qu'on peut appeler caracterescaractères. Le lion &et l'aigle sont impérieux &et vindicatifs ; le renard rusé &et fourbe ; le loup carnassier ; le singe adroit &et malin ; le bœuf lent &et réfléchi ; le lièvre timide ; le geai babillard ; le paon vain à l'excès ; &et ainsi des autres. Vous voyez que ces caracterescaractères sont assez analogues à la façon d'agir qu'on remarque dans chaque especeespèce. Tout Auteurauteur qui veut réussir dans la fable, doit donner à ses personnages ces mœurs générales, &et ne s'en écarter jamais. Ce seroitserait une faute aussi grossieregrossière de nous peindre un tigre sensible &et compatissant, ou une abeille paresseuse, que de nous représenter Catilina timide, où Turenne imprudent. L'illustre Fénélon semble avoir un peu négligé cette convenance, dans une [p.] des fables qu'il a composées en prose, pour servir à l'éducation du duc de Bourgogne. Je vais vous en faire la lecture.* *Fab. XIII.2929Fénelon, Fables et opuscules pédagogiques, 1718 (posth.), voir bibliographie. « Un dragon gardait un trésor dans une profonde caverne : il veillait jour &et nuit pour le conserver. Deux renards, grands fourbes &et grands voleurs de leur métier, s'insinuèrent auprès de lui par leurs flatteries : ils devinrent ses confidents. Les gens les plus complaisants &et les plus empressés ne sont pas les plus sûrs. Ils le traitaient de grand personnage, admiraient toutes ses fantaisies, étaient toujours de son avis, &et se moquaient entr'eux de leur dupe. Enfin il s'endormit un jour entr'eux. Ils l'étranglèrent &et s'emparèrent du trésor. Il fallut le partager entr'eux : c'était une affaire bien difficile ; car deux scélérats ne s'accordent que pour faire le mal. L'un d'eux se mit à moraliser. À quoi, disait-il, nous servira tout cet argent ? Un peu de chasse nous vaudrait mieux : on ne mange point de métal : les pistoles sont de mauvaise digestion. Les hommes sont des fous [p.] d'aimer tant ces fausses richesses. Ne soyons pas aussi insensés qu'eux. L'autre fit semblant d'être touché de ces réflexions, &et assura qu'il voulait vivre en philosophe, comme Bias, portant tout son bien sur lui.3030Fénelon fait ici allusion au philosophe, avocat et homme d'État grec Bias qui vécut au VIe siècle av. JC. En quittant sa patrie menacée par Cyrus, il est réputé de ne pas avoir cherché à emporter sa fortune avec lui et d'avoir dit : « Omnia mea mecum porto » (« Je porte tout avec moi »). Chacun fit semblant de quitter le trésor : mais ils se dressèrent des embûches, &et s'entredéchirèrent. L'un deux en mourant dit à l'autre, qui était aussi blessé que lui : Que voulais-tu faire de cet argent ? La même chose que tu voulais en faire, répondit l'autre. Un homme passant, apprit leur aventure, &et les trouva bien fous. Vous ne l'êtes pas moins que nous, lui dit un des renards. Vous ne sauriez non plus que nous, vous nourrir d'argent, &et vous vous tuez pour en avoir. Du moins notre race jusqu'ici a été assez sage pour ne mettre en usage aucune monnaie. Ce que vous avez introduit chez vous pour la commodité, fait votre malheur. Vous perdez les vrais biens, pour chercher les biens imaginaires. »

La morale de cette fable est assurément excellente, dit alors Timagène. Elle me paroîtparaît seulement un peu longue, &et avoir quelque air d'un sermon. D'ailleurs il y a dans ce que vous venez de lire assez de matierematière pour faire [p.] deux fables, tout au moins, &et peut-être trois. Mais sur-toutsurtout, comme vous l'avez remarqué, le défaut de vraisemblance &et d'analogie au caracterecaractère de ces animaux, est ici difficile à excuser. Qu'un dragon soit le gardien d'un trésor, il n'y a rien là-dedans qui ne soit autorisé par la fable du jardin des Hespérides,3131Dans la mythologie grecque, les Hespérides sont les nymphes du Couchant, filles d'Atlas et d'Hespéris (ou de Phorcys et Céto, selon les versions). Elles résident dans un verger fabuleux, le jardin des Hespérides. &et par celle de la Toison d'or.3232Dans la mythologie grecque, la toison d'or est celle du bélier ailé Chrysomallos. Phrixos immola le bélier à Zeus et donna la toison à Éétès. La toison fut alors confiée à la garde d'un dragon. Jason organisa l'expédition des Argonautes et parvint à s'emparer de la Toison d'or, grâce à l'aide de Médée, la fille d'Éétès. Mais peut-on jamais s'imaginer que deux renards soient avides d'argent, au point d'étrangler par une insigne perfidie celui qui en étoitétait le dépositaire, &et ensuite de se déchirer l'un l'autre plutôt que de céder ce trésor ? S'il eût été question de quelque proie délicieuse, cet acharnement eût été plus naturel. La demande que fait en mourant l'un des deux champions à son camarade, que voulais-tu faire de cet argent ? Montremontre que l'auteur a senti la difficulté. Mais la réponse de l'autre, tout ingénieuse qu'elle est, ne satisfait point à l'objection. Ainsi vous voyez que je suis d'accord avec vous sur ce qui regarde ces caracterescaractères qu'on a jugé à propos d'attribuer aux animaux. Je vois que tous nos maîtres dans la fable les ont conservés avec soin. Mais en pourrez-vous bien dire autant des arbres, des plantes, des pierres, [p.] des météores, &et des autres êtres inanimés, ou de raison, qui ont place dans cette especeespèce d'ouvrage ? Prêtera-t-on des inclinations à ce qui n'a pas même les signes du sentiment ?

Eh ! pourquoi non, répondit Euphorbe ? C'est bien ici qu'on peut dire avec Despréaux, que la fable anime tout ; qu'elle donne a tout du langage &et du sentiment. N'oublions point que l'apologue est une especeespèce de comparaison, un emblêmeemblème, qui, sous des figures empruntées, peint les qualités des hommes. Tous les êtres inanimés peuvent entrer dans une devise, pourquoi seroientseraient-ils exclus de la fable ? L'âme de la devise est le langage de la figure, qui en fait le corps ; comme dans celle qui nous peint le mérite personnel d'un souverain, sous l'emblême d'une grenade, avec ces mots à l'entour, mon prix ne vient pas de ma couronne. N'est-ce pas-làpas là faire parler un simple fruit, &et conséquemment lui prêter des idées &et du sentiment ? La fable a droit, sans doute, à ce privilégeprivilège ; à condition toutefois d'observer les mêmes rapports que nous avons exigé dans les animaux. Je veux dire, que les affections qu'on leur donne doivent être appuyées sur certaines [p.] qualités qui leurs sont propres &et qui facilitent cette supposition. Ainsi la vanité convient bien au laurier, parce-qu'il couronne les héros &et les poëtespoètes ; la modestie à la violette, parce qu'elle s'élève peu &et se tient cachée au milieu des herbes les plus communes. Sur ce que le buisson accroche assez souvent les habits des passanspassants, la FontaineLa Fontaine a imaginé* *Fab. 233. qu'il avoitavait fait une banqueroute &et qu'il arrêtoitarrêtait les gens, pour leur demander des nouvelles de ses marchandises perdues. Une fable de Richer prouvera ce que je viens d'avancer, &et répondra en même-tempsmême temps à votre difficulté. EcoutezÉcoutez-là. Elle a pour titre, les deux pierres.* *Liv. 1. Fab. 19.3333(Desit.)

         On va vous mettre au rang des fous
         De faire parler les cailloux.
         Pareils acteurs joueront un plaisant rôle.
À cette objection je réponds en deux mots :
Tout parle dans la fable. Autrefois à deux pots
         Ésope accorda la parole.
Deux pierres, que bientôt on allait employer
         À bâtir un palais superbe,
         [p.] Étant côte à côte sur l'herbe,
         Jasaient pour se désennuyer :
L'une des deux artistement taillée,
         Destinée aux entablements :
         L'autre n'était point travaillée ;
Elle devait servir aux fondements.
         Il arriva que la première,
De sa forme nouvelle étant un peu trop fière,
Se railla de sa sœur, la traita de caillou,
         Qui n'était bon qu'à jetter dans un trou.
         Tu seras, dit-elle, ignorée ;
Tandis que des passants attirant les regards,
Je verrai de chacun ma figure admirée.
Le monde, pour me voir, viendra de toutes parts.
         Tout beau, répond la pierre brute;
C'est au mépris des sots que je puis être en butte.
         Entre nous point d'inimitiés.
         Quand on vous mettrait sur le faîte,
         Ma sœur, apprenez que la tête
         Ne doit point mépriser les pieds.

En voilà, sans doute, autant qu'il en faut pour vous satisfaire. L'Auteurauteur s'appuie sur l'exemple d'Ésope, pour montrer l'empire du fabuliste sur les êtres inanimés. Il en fournit une meilleure [p.] preuve encore par cette fable ingénieuse, où les pierres même nous donnent une excellente instruction.

Bien que la conversation de deux pierres ait quelque chose d'assez plaisant, ajouta Timagène, on ne peut contester le mérite de cette piecepièce. J'y trouve aussi cette convenance de caracterecaractère, dont vous faites une loi. Car si la hauteur &et le dédain peuvent se rencontrer dans une pierre, c'est dans celle dont la forme gracieuse doit orner l'entablement. J'entendrai désormais avec un nouveau plaisir parler les végétaux, les minéraux &et tout ce qu'il vous plaira d'animer. Car je vois que ces messieurs ont reçu la baguette des fées.

Votre bon ami la FontaineLa Fontaine, reprit Euphorbe, en a fait usage comme les autres ;* *Fab. 22, 92, 84. témoins la fable du chêne &et du roseau, celle de la montagne en travail, celle du pot de terre &et du pot de fer, &et plusieurs autres.

Il a bien fait pis, répliqua Timagène : il a personifiépersonnifié des êtres purement imaginaires, tels que la folie &et l'amour, la mort, le vent &et la goutegoutte. Mais je lui [p.] pardonne tout en faveur du plaisir que j'éprouve en le lisant. Outre la sagesse &et la profondeur de sa morale, il y a dans son récit un je ne sçais quoije ne sais quoi, qui me charme &et que je ne retrouve dans aucun autre.3434Sur la notion du je ne sais quoi, voir la note à la page 61. On ne peut refuser cependant à plusieurs de ceux-ci des éloges mérités. Ils ont de la justesse dans l'application de la morale, de la légéretélégèreté dans le stilestyle, du naturel dans les idées : mais ils n'ont point un certain vernis délicat, une touche particuliereparticulière, qui n'appartient qu'à ce modèle de la fable.

Ce que vous goûtez si bien dans cet aimable Auteurauteur, repartit Euphorbe, ce qui vous y enchante, n'en doutez pas, c'est la naïveté de son stilestyle. Ce mérite dans un écrivain a toujours été fort rare, même dans le siéclesiècle dernier. Il l'est, &et il le sera probablement encore davantage dans le nôtre, où tout, jusqu'à bon jour, se dit avec esprit. Du temps des Sénèques &et des Lucains, il n'y avoitavait plus ni Térences, ni Plautes, ni Horaces.

Je voudroisvoudrais bien sçavoirsavoir, dit alors Timagène, ce qu'on entend par ce stilestyle naïf ; &et si on ne doit pas le confondre dans le récit avec la simplicité.

[p.] À mon avis, répondit Euphorbe, la meilleure définition que l'on puisse donner du naïf, est de l'appeler le dernier période du naturel.3535Période (n.m.) pris au sens du plus haut point où une chose puisse arriver ; voir le Dictionnaire de L'Académie française, 4e éd. de 1762. Il ajoute à celui-ci une nuance plus forte &et plus marquée. Par exemple, c'est la nature elle-même qui parle dans cette phrase : Je n'ai rien à dire d'un tel, après sa mort, parce qu'il n'a rien fait qui mérite d'être rapporté. Gombaud a revêtu cette pensée des gracesgrâces de la naïveté dans ce quatrain.

Colas est mort de maladie :
Tu veux que j'en pleure le sort.
Que diable veux-tu que j'en die ?
Colas vivait ; Colas est mort.

En effet, interrompit Timagène, il y a dans ces vers je ne sçais quoije ne sais quoi de brusque, &et une especeespèce de franchise qui se fait sentir tout d'un coup à l'esprit. Je crois qu'on peut ranger dans la même classe cette réflexion de la FontaineLa Fontaine.* *Fab. 36.

         Un lièvre en son gîte songeait :
[p.] (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?)

Je conçois dès lors que le naïf est précisément l'antipode de ce stilestyle maniéré, pompeux &et enigmatique, si fort à la mode aujourd'hui : mais en même-tempsmême temps je ne vois pas quel grand mérite peut avoir cette façon d'écrire. Car rien n'est plus aisé, ce semble, que de dire les choses bonnement &et sans art.

Tout aisé que cela est ou paroîtparaît être, poursuivit Euphorbe, la FontaineLa Fontaine est encore le seul qui ait parfaitement réussi à traiter la fable dans ce genre. C'est-làC'est là ce qui lui a mérité le titre d'inimitable. Les autres ont eu des succès ; mais en suivant des routes différentes. Ceux-là ont imité &et presque égalé l'élégante simplicité de Phèdre, tels que Faërne &et Desbillons ; ceux-ci se sont distingués par les gracesgrâces d'un stilestyle badin &et léger : aucun n'a partagé avec notre fabuliste l'éloge de la naïveté. Dans les autres especesespèces de récits susceptibles de cette qualité, vous ne trouverez pas, je crois, beaucoup d'Auteursauteurs que vous puissiez mettre en parallèle avec la marquise de Sévigné. Une réflexion peut nous aider à comprendre cette rareté. Le grand [p.] écueuilécueil du stilestyle naïf, c'est le burlesque, le bas &et le trivial. L'écrivain est à tout moment exposé à tomber dans l'un de ces défauts. C'est un voyageur qui marche dans un sentier étroit &et glissant au bord d'un précipice. Pour peu qu'il fasse un faux pas, il est entraîné dans le gouffre, &et par la pente du terreinterrain, &et par son propre poids. Le danger lui paroîtparaît trop grand : il prend un autre chemin.

Ne vous en déplaise, répliqua Timagène, vous n'avez pas fait mention de plusieurs Auteursauteurs fameux par leur naïveté. Comptez-vous pour rien, Joinville, Brantôme, Philippe de CominesCommynes ?

Je sais, repartit Euphorbe, tout le mérite de ces historiens dans cette partie. Si je les ai omis, c'est que le stilestyle naïf n'est plus admis dans les sujets grands &et nobles, à moins qu'il ne porte l'empreinte de la vétusté. C'est un malheur peut-être ; car cet air d'ingénuité &et de franchise, est ordinairement l'apanage &et le garant de la vérité. Mais enfin, un historien auroitaurait mauvaise grâce aujourd'hui d'écrire les événemensévénements du règne de Louis XIV, du même ton que ces anciens auteurs ont raconté ceux des règnes de S.Saint Louis &et de Louis XI. La [p.] liberté de l'expression dans ces siéclessiècles, peignoitpeignait la candeur des mœurs ; maintenant nos mœurs sont plus libres &et plus dissolues, mais notre stilestyle est devenu plus délicat, et, passez-moi ce-terme, plus ombrageux.

En rapprochant tout ce que vous venez de dire sur le ton naïf, réprit Timagène, il me semble qu'on peut en distinguer deux sortes. L'un est renfermé dans une seule pensée, l'autre est répandu dans tout l'ouvrage, &et lui prête un coloris particulier. Je rangerai dans la premierepremière classe votre quatrain der Gombaud. J'y joindrai la petite aventure que raconte Horace dans une de ses épîtres    : * * Luculli miles collecta viatica multis
Ærumnis, lassus dum noctu stertit, ad assem
Ferdiderat: post hoc vehemens lupus, et sibi et hosti
Iratus pariter ; jejunis dentibus acer
Præsidium regale loco dejecit, ut aiunt,
Summe munito, et multarum divite rerum.
Clarus ob id factum, donis ornatur honestis :
Accipit et bis dena super sestertia nummûm.
Forte sub hoc tempus castellum evertere Prætor
Nescio quod cupiens, hortari cœpit eumdem
Verbis, quæ timido quoque possent addere mentem.
I, bone, quo virtus tua te vocat ; i ; pede fausto
Grandia laturus meritorum præmia : Quid stas?
Post hæc, ille catus, quantumvis rusticus : ibit,
Ibit, eò quò vis, qui zonam perdidit, inquit.
Lib. 2. Eb. 2.
« Un soldat de Lucullus, dit ce poëtepoète, avait amassé avec bien des soins &et des peines un petit pécule. Une nuit qu'après des fatigues sans nombre, il ronflait à son aise on lui vola jusqu'au dernier sol. Depuis ce moment, furieux &et contre [p.] lui-même, &et contre l'ennemi, il devint un lion. Animé par le besoin, il força, dit-on, l'épée à la main un poste bien fortifié, où Mithridate avait placé un détachement pourvu de toutes les choses nécessaires. Une action si éclatante lui mérita les présents militaires : on y ajouta vingt mille sexterces. À quelques jours de-là, le général voulant livrer l'assaut à je ne sais quel château, s'adressa à ce même soldat, &et l'exhorta à bien faire en des termes capables de donner du cœur au plus lâche. Vas, mon ami, lui dit-il, où t'appelle ta bravoure ; vas, sous d'heureux auspices, &et comptes sur les récompenses les plus magnifiques. Eh [p.] bien ! Qu'attends-tu ? Mon général, reprit alors le rusé paysan, envoyez, envoyez pour attaquer ce retranchement quelqu'un qui ait perdu sa bourse. » Il est certain qu'il n'y a de naïveté que dans le derniers vers de ce morceau, &et qu'elle forme ici, comme dans votre exemple, unune especeespèce d'épigramme. Ce n'est pas de celle-là dont nous devons nous occuper principalement, mais de celle qui règne dans tout un récit, &et qui en fait un des plus précieux ornemensornements. Que cette dernieredernière se donne pour moderne, ou qu'elle paroisseparaisse sous les rides de l'antiquité, j'ai toujours peine à la distinguer de la simplicité du stilestyle. Par exemple, le stilestyle marotique, n'est-il pas le stilestyle naïf ?

L'un peut aider l'autre, répondit Timagène ; mais l'un n'est pas l'autre. Le premier consiste à s'exprimer aujourd'hui en poësiepoésie comme on s'exprimoitexprimait du [p.] temps de Marot sous le règne de François I. Ce langage simple, naturel &et concis est capable d'ajouter beaucoup d'agrément à la naïveté, comme dans ces vers de Marot lui-même, adressés au Roi, au sujet d'un valet qui l'avoitavait volé ;

Finalement, de ma chambre il s'en va
Droit à l'étable, où deux chevaux trouva ;
Laisse le pire, &et sur le meilleur monte ;
Pique &et s'enfuit. Pour abréger le conte,
Soyez certain qu'au sortir dudit lieu,
N'oublia rien,* *Si-nonSinon sors de me dire adieu.
Ainsi s'en va,* *[C'est-à-dire, qui cherche la corde.] chatouilleux de la gorge,
Ledit valet, monté comme un Saint George ;
Et vous laissa monsieur dormir son saoul,
Qui au réveil n'eut su trouver un sol.
Ce monsieur là, Sire, c'était moi-même...3636Clément Marot, « On dit bien vray, la maulvaise Fortune... » (épître écrit en 1531) ; voir notre édition de référence (bibliographie), épître XXV, p. 171-176 ; la même épître est cité page 247.

Mais ce même langage peut-êtrepeut être employé dans des sujets, où il n'y a rien de naïf. Vous en avez la preuve dans plusieurs epîtres du grand Rousseau.

Et bien, soit, insista Timagène : passons condamnation pour le stilestyle de Marot.

[p.] Mais voici une petite aventure racontée par Cicéron : nous verrons si vous la placerez parmi les récits naïfs.* *« Caius Canius, eques Romanus, homo nec infacetus, &et satis litteratus, cum se Syracusas otiandi causa, non negotiandi, ut ipse dicere solebat, contulisset, dictirabat se hortulos aliquos velle emere, quo invitare amicos, &et ubi se oblectare sine interpellatoribs posset. Quod cum percrebuisset, Pythius ei quidam, qui argentariam faceret Syracusis, dixit venales quidem se hortos non habere, sed licere uti Canio, si vellet, ut suis ; &et simuli ad cœnam hominem in hortos invitavit >in posterum diem. Cum ille promisisset, tum Pythius, ut argentarius, qui esset apud omnes ordines gratiosus, piscatores ad se vocavit &et ab his petivit, ut ante suos hortulos postera die piscarentur : dixitque quid eos facere vellet. Ad cœnam tempore venit Canius : opipare paratum erat convivium : Cymbarum ante oculos multitudo : pro se quisque quod ceperat asserebat : ante pedes Pythii pisces abiciebantur. Tum Canius, quæso, inquit, quid est, Pythi, tantumne piscium, tantumne cymbarum ? &et ilie, quid mirum ? inquit. Hoc loco est, Syraculis quidquid est piscium : hic >aquatio. Hac villa isti carere non possunt. Incensus Canius cupiditate, contendit à Pythio, ut venderet. Gravate ille primo. Quid multa ? Impetrat. Emit homo cupidus &et locuples, tanti quanti Pythius voluit, &et emit instructos : nomina facit : negotium conficit. Invitat Canius postera die familiares suos. Venit ipse mature. Scalmum nullum videt. Quærit ex proximo vicino, num feriæ quædam piscatorum essent, quod eos nullos videret. Nullæ, quod >sciam, inquit ille ; sed hic piscari nulli solent. Itaque heri mirabar, quid accidisset. Stomachari Canius. » Cicer.de offi. lib. 3. 12. 58 et 59. « Caius Canius, chevalier Romain, homme qui ne manquait pas d'esprit &et qui avait des belles-lettres, s'etait rendu à Syracuse, non pour traiter d'affaires, mais pour les oublier, comme il s'exprimait lui-même. Il publia qu'il avait dessein d'acheter quelques jardins, où il put inviter ses amis &et se divertir avec eux, sans craindre les importuns. Ce bruit s'étant répandu, un certain Pythius, banquier de Syracuse, vint dire à Canius que ses jardins n'étaient point à vendre ; mais qu'il pouvait en faire usage, comme de son propre bien, s'il le jugeait à [p.] propos ; &et en même-temps, il invite mon homme à souper dans ces mêmes jardins, pour le lendemain. Le chevalier promit de s'y trouver. Alors Pythius, à qui sa profession donnait du crédit dans tous les états, manda les pêcheurs des environs, les pria de venir pêcher devant ses jardins le jour suivant, &et les instruisit de tout ce qu'ils avaient à faire. Canius se rend à l'heure marquée. La table était servie magnifiquement. Une foule de barques se présente à ses yeux : les pêcheurs apportaient à l'envi ce qu'ils avaient pris, &et jettaient aux pieds de Pythius des poissons sans nombre. Qu'est-ce donc, s'il vous plaît, mon [p.] cher, dit alors Canius, que cette multitude de barques, cette quantité de poissons ? N'en soyez point surpris, reprit Pythius. C'est ici qu'on pêche tous les poissons de Syracuse : c'est ici leur rendez-vous. Ces gens-là ne peuvent se passer de cette maison de campagne. Canius aussitôt conçoit le desir le plus vif d'en faire l'acquisition : il presse Pythius de la lui vendre. Celui-ci fait d'abord le difficile : enfin, il se laisse gagner. Notre chevalier, riche &et ardent dans ses désirs, acheta ce fond tout ce que Pythius voulut, &et il l'acheta tout meublé. On passe le contrat : l'affaire est conclue. Le lendemain Canius invite ses amis dans sa nouvelle maison : il s'y rend lui-même de bonne heure : il n'apperçoitaperçoit pas le plus petit batelet. Il demande [p.] à un voisin, s'il y avait ce jour-là quelque fête pour les pêcheurs, puis qu'il n'en voyait aucun. Non pas que je sache, dit l'autre : mais personne ne vient jamais pêcher en cet endroit. Aussi j'étais tout surpris hier, &et je ne savais ce qui pouvait être arrivé. Canius en fut pour une inutile colère. » Peut-on imaginer quelque chose de plus charmant que cette historiette ?

Rien assurément n'est mieux raconté, repartit Euphorbe. Tout ce qui contribue à former un excellent récit se trouve dans ce morceau ; vivacité du stilestyle, gracesgrâces du naturel, simplicité même, jusquesjusque dans la conduite de Canius, qui se laisse tromper. Mais je ne vois point encore la tout-à-fait du naïf, si ce n'est peut-être dans la réponse du voisin, interrogé par Canius. Je n'y vois point cet air de candeur &et de bonhommiebonhomie, qui rejette jusqu'à l'apparence de l'art &et de l'étude, &et qui ne se rencontre d'ordinaire que dans les enfansenfants &et les gens de la campagne ; encore dans ces [p.] derniers, est-il trop souvent défiguré par unune écorce de grossiéretégrossièreté. Quelques exemples éclairciront mieux cet objet, que tout ce que je pourroispourrais dire. La fable du savetier &et du financier dans la FontaineLa Fontaine est un des plus beaux modèles en ce genre.* *Fab. 143.

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir :
         C'était merveille de le voir,
Merveille de l'ouir : il faisait des passages,
         Plus content qu'aucun des sept sages.
Son voisin au contraire étant tout cousu d'or,
         Chantait peu, dormait moins encore.
         C'était un homme de finance.
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
Le savetier alors en chantant l'éveillait,
         Et le financier se plaignait,
         Que les soins de la providence
N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,
         Comme le manger &et le boire.
         En son hôtel il fait venir
Le chanteur, &et lui dit : Or ça, sire Grégoire,
         Que gagnez-vous par an ? Ma foi, Monsieur :
         [p.] Dit avec un ton de rieur
Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière
De compter de la sorte ; &et je n'entasse guère
Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin
         J'attrappe le bout de l'année :
         Chaque jour amène son pain.
Eh-bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours,
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes,)
Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours
Qu'il faut chommer : on nous ruine en fêtes.
L'uné fait tort à l'autre ; &et Monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.
Le financier riant de sa naïveté
Lui dit ; je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône.
Prenez ces cent écus : gardez les avec soin,
         Pour vous en servir au besoin.
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre
         Avait, depuis plus de cent ans,
         Produit pour l'usage des gens.
Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre
         [p.] L'argent &et sa joie à la fois.
         Plus de chant : il perdit la voix,
Sitôt qu'il posséda ce qui cause nos peines.
         Le sommeil quitta son logis :
         Il eut pour hôte les soucis,
         Les soupçons, les alarmes vaines :
Tout le jour il avait l'œuil au guet ; &et la nuit
         Si quelque chat faisait du bruit,
Le chat prenait l'argent. À la fin le pauvre homme
S'encourut chez celui qu'il ne réveillait plus :
Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons &et mon somme ;
         Et reprenez vos cent écus.

Voilà ce que j'appelle du naïf. Il semble qu'il ne soit pas possible de dire les choses autrement que les dit ici l'Auteurauteur ; que ces vers ont coulé de sa plume sans étude &et presque sans attention ; &et peut-être lui ont-ils coûté bien des travaux &et des peines. Je ne sçaissais si vous remarquez qu'il y a peu de fables plus chargées d'ornemensornements que celle-là dans la FontaineLa Fontaine : mais ils se présentent sous un air si aisé, si familier, quellequ'elle eut été moins simple &et moins naïve, si elle eût été moins ornée. Outre le ton facile qui régnerègne dans toute cette piecepièce, elle est [p.] remplie de traits qui caractérisent encore plus particuliérementparticulièrement cette belle nature. Tels sont ceux-ci ; il faisait des passages, plus content qu'aucun des Sept Sages. Le financier se plaignait, que les soins de la providence n'eussent pas fait vendre le dormir. Le savetier crut voir tout l'argent que la terre avait produit depuis plus de cent ans. Si quelque chat faisait du bruit, le chat prenait l'argent. Et cent autres que vous avez remarqué mieux que moi. Le savetier parle le langage du peuple ; ses propos sont ceux des gens de son étage : mais ils n'ont rien de bas &et de trivial.

Je trouve en effet, poursuivit Timagène, que votre artisan s'exprime d'une manieremanière bien pure &et bien correcte pour un homme de la lie du peuple. Ne valoitvalait-il pas mieux lui prêter les façons de parler de la populace, comme j'ai vu souvent mettre dans la bouche des paysans le patois du village ? Cette especeespèce d'idiômeidiome ne peindroitpeindrait-il pas mieux la nature ?

Il la peindroitpeindrait peut-être mieux dans sa difformité, reprit Euphorbe, &et c'est ce qu'il faut éviter. Si je vouloisvoulais donner un modèle de l'especeespèce humaine, je [p.] ne feroisferais pas le portrait d'un homme contrefait. Remarquez que ces personnages de paysans dont vous parlez, n'ont jamais bien réussi sur la scène : ils ne réussiront pas mieux ailleurs. Un homme d'esprit trouve des charmes dans la façon de penser &et de parler des hommes du commun ; il en goûte la liberté &et la franchise : il se rebute, si cette liberté dégénère en grossiéretégrossièreté. Il n'imagine pas qu'il y ait du mérite à parler mal sa langue : cette affectation l'indigne, au lieu de l'amuser.

Si j'ai bonne mémoire, interrompit Timagène, notre ami Horace a raconté une aventure à-peu-prèsà peu près pareille à celle de votre savetier. J'ai envie de les rapprocher ici ; &et j'espereespère que pour cette fois vous ne refuserez pas d'admettre la mienne à côté de la vôtre, dans le genre naïf. Elle me paroîtparaît en avoir tous les caractères.* * Strenuus et fortis causisque Philippus agendis
Clarus, ab officiis octavam circiter horam
[p.646] Dum redit, atque foro nimium distare Carinas,
Jam grandis natu queritur, conspexit, ut aiunt,
Adrasum quemdam vacua tonsoris in umbra,
Cultello proprios purgantem leniter ungues,
Demetri ( puer hic non læve jussa Philippi
Accipiebat) abi, quære et refer unde domo, quis,
Cujus fortunæ, quo fit patre, quove patrono.
It, redit, et narrat, Vulteium nomine Mænam,
[p.647] Præconem, tenui censu , sine crimine notum,
Et properare loco, et cessare, et quærere, et uti,
Gaudentem parvisque sodalibus, et lare certo,
Et ludis, et, post decisa negotia Campo.
Scitari libet ex ipso quæcumque refers ; die
Ad cœnam veniat. Non sane credere Mæna :
Mirari secum tacitus. Quid multa ? Benigne
Repondet. Negat ille mihi ? Negat improbus, et te
Negligit, aut horret. Vulteium mane Philippus
[p.648] Vilia vendentem tunicato scruta popello
Occupat, et salvere jubet prior : ille Philippo
Excusare laborem, et mercenaria vincia,
Quod non mane domum venisset ; denique
quod non
Providisset eum. Sic ignovisse putato
Me tibi, si cœnas hodie mecum. Ut libet.
Ergo
Post nonam venies : nunc i, rem strenuus auge.
Ut ventum ad cœnam est, dicenda, tacenda locutus
Tandem dormitum dimittitur. Hic ubi sæpe
[p.649] Occultum visus decurrere piscis ad hamum,
Mane cliens, et jam certus conviva, jubetur
Rura suburbana indictis comes ire Latinis.
Impositus mannis, arvum cœlumque Sabinum
Non cessat laudare. Videt, ridetque Philippus ;
Et sibi dum requiem, dum risus undique quærit,
Dum septem donat sestertia, mutua septem
Promittit, persuadet uti mercetur agellum.
Mercatur. Ne te longis ambagibus, ultra
[p.650] Quam satis est, morer ,ex nitido sit rusticus, atque
Sulcos et vineta crepat mera ; præparat ulmos ;
Immoritur studiis, et amore senescit habendi.
Verum ubi oves furto, morbo periere capellæ
Spem mentita seges, bos est enectus arando ;
Offensus damnis, media de nocte caballum
Arripit, iratusque Philippi tendit ad ædes.
Quem simul aspexit scabrum intonsumque Philippus ;
Durus, ait, Vultei nimis attentusque videtis
Esse mihi. Pol, me miserum, patrone, vocares.
Si velles, inquit, verum mihi ponere nomen.
Quod te per Genium, dextramque Deosque Pénates.
Obsecro et obtestor, vitæ me redde priori.
Hor. lib. 1. Ep. 7
« Philippe, homme de mérite &et avocat fameux, revenait du barreau vers la huitième heure, &et son grand âge lui faisait déjà trouver [p.] bien long le chemin qu'il lui fallait faire jusqu'aux Carènes. En passant, il apperçutaperçut, dit-on, dans la boutique d'un barbier un particulier seul, qui se faisait tranquillement les ongles, après avoir été rasé. Démétrius, dit-il, (c'était le nom de son domestique) vas de ma part demander à cet homme-là, qui il est, de quelle famille, quel est son bien, son père, quels sont ses protecteurs ; &et tu m'en rendras compte. Le valet entendu à faire une commission, part, revient &et lui rapporte que ce quidam se nomme Vultéius Mænas, crieur public, [p.] d'une fortune bien mince, mais sans reproches ; qu'il savait travailler à propos &et s'amuser, gagner de l'argent &et le dépenser ; que ses plaisirs étaient de recevoir chez lui quelques amis de sa sorte, de se trouver aux yeux &et au champ de Mars, après ses affaires terminées. Je voudrais savoir de lui-même tout cela, reprit Philippe. Vas lui dire qu'il vienne souper chez moi. Mænas croit qu'on se moque de lui : étonné, il reste quelque-temps dans le silence : enfin il s'excuse le plus poliment qu'il peut. Comment ? il me refuse ? — Oui, Monsieur, et [p.] avec obstination. Je ne sais si c'est indifférence ou timidité de sa part. Le lendemain matin, Philippe rencontre Vultéius occupé à vendre au petit peuple quelques misérables marchandises. Il l'aborde le premier &et lui donne le bon jour. Notre homme aussitôt s'excuse sur son travail, sur la servitude de son commerce, de n'avoir pas été ce jour-là le saluer, &et de ne l'avoir pas apperçu plutôt. — Je vous pardonne tout, à condition que vous viendrez aujourd'hui souper avec moi. — Comme il vous plaira. Ainsi, je vous attends après la [p.] neuvième heure. Allez, &et faites bien vos affaires. Il se rend à l'heure marquée : à table, il parle à tort à travers de tout ce qui lui vient à l'esprit. Enfin on l'envoie prendre du repos. Philippe s'apperçut bientôt que le poisson mordait à l'hameçon. Déjà on était assidu à lui faire sa cour le matin, on ne manquait pas un souper. Il saisit donc le moment, &et il le pria de l'accompagner à sa maison de campagne aux fêtes prochaines. Monté sur un bidet, le bon-homme loue à perte de vue la terre, le ciel, le climat de la Sabinie. Philippe l'observe, rit de [p.] tout son cœur, &et se promet du plaisir &et du délassement dans cette aventure. Il lui fait présent d'une somme d'argent : il s'engage à lui en prêter autant : il lui persuade d'acheter un petit fond : l'acquisition se fait. En un mot, notre bourgeois devient campgnard ; il ne parle plus que vignes &et labours ; il dispose ses plantations ; ses projets ne lui laissent aucun repos, &et l'envie d'acquérir le fait sécher sur pied. Mais bientôt la maladie, les voleurs lui enlevèrent ses troupeaux ; une mauvaise récolte trompa ses espérances ; ses bœufs périrent de fatigue. Tant de pertes le dégoûtèrent bien [p.] vîte. Une belle nuit il monte brusquement à cheval, &et arrive tout en colère chez Philippe. Celui-ci l'appercevant mal peigné &et en désordre, en vérité, mon cher Vultéius, lui dit-il, vous êtes trop dur à vous-même, trop économe. Oh ! par ma foi, mon cher protecteur, reprit-il, si vous voulez me qualifier comme il faut, appellez-moi le plus malheureux des hommes. Au nom des Dieux &et de ce que vous avez de plus sacré, rendez-moi mon premier état. » Vous serez content, je crois, de l'ingénuité &et du ton naturel qui regnentrègnent dans tout ce récit.

Il faudroitfaudrait être un peu de mauvaise humeur, repartit Euphorbe, pour n'en être pas satisfait. Vous conviendrez que dans ce morceau, on est frappé d'une certaine marche naturelle &et sans art qui [p.] ne se fait point sentir dans le premier exemple que vous avez apporté, quoique parfait dans son genre. La nature est ici, pour ainsi dire, dans son déshabillé ; surtout dans certains endroits, tels que ceux-ci : Puer hic non lœve jussa Philippi accipiebat.... Negat ille mihi ? Negat improbus, &et te negligit aut horret.... Impositus mannis, arvum cœlumque Sabinum non cessat laudare. Videt, ridetque Philippus... Sulcos &et vineta crepat mera... &et bien d'autres pareils. Cependant je vous avoue que je trouve dans le fabuliste françoisfrançais un air encore plus aisé, plus éloigné de l'étude &et de l'apprêt que dans le poëtepoète latin. Peut-être la différence du langage en est-elle la cause. Horace connaissoitconnaissait bien mieux que nous les délicatesses de sa langue ; &et je soupçonne que la plupart de ses gracesgrâces nous échappent, surtout dans le simple &et le naïf.

Je suis véritablement mortifié, ajouta Timagène, de ce que vous avez dit, il n'y a qu'un moment, que le stilestyle dont nous parlons est aujourd'hui entieremententièrement banni de l'histoire, &et qu'on ne l'y trouve supportable, que sous les livrées de l'antiquité. J'imagine pourtant qu'il pourroitpourrait faire un très-bontrès bon effet, même dans [p.] les sujets graves &et sérieux. Pourquoi n'y auroitaurait-il pas le même succès aujourd'hui, que dans les écrivains du treiziemetreizième ou quatorziemequatorzième siéclesiècle ?

Parce que l'usage, le tirantyran des ouvrages d'esprit, répliqua Euphorbe, a établi que l'histoire, occupée ordinairement des intérêts des princes &et des affaires du gouvernement, prendroitprendrait un stilestyle dont l'élévation pût répondre à la grandeur de ces objets. On n'use d'indulgence sur ce point qu'envers les anciens historiens. J'en suis fâché autant que vous. Car cette simplicité inspire unune especeespèce de respect pour les événemensévénements que l'Auteurauteur raconte ; elle écarte tout soupçon d'artifice : on lit sans défiance, ce qui est écrit sans art. L'ingénuité qui accompagne les récits évangéliques en est la preuve : elle annonce à tout esprit droit &et sans préjugés, qu'ils sont les organes de la vérité même. Rien, par exemple, n'égale la naïveté avec laquelle est racontée la guérison de l'aveugle-né. Vous ne me saurez pas mauvais gré de vous la rappeler.* *Evang. de S. Jean, chap. 9. « Jésus », dit l'Evangéliste, « vit [p.] en passant un homme aveugle depuis sa naissance.... Il fit un peu de boue avec sa salive, l'appliqua sur les yeux de cet aveugle, &et lui dit ; allez, lavez-vous dans la fontaine de Siloë. Il y alla, s'y lava, &et revint voyant clair. Les voisins &et ceux qui l'avaient vu mendier auparavant, demandaient ; N'est-ce pas là celui qui était assis, &et priait les passants de lui faire l'aumône ? Les uns disaient ; oui, c'est lui. D'autres répondaient ; point du tout ; c'est quelqu'un qui lui ressemble. Mais le mendiant répetait ; c'est moi-même. On lui disait, comment donc vos yeux se sont-ils ouverts ? Cet homme qu'on appelle Jésus, répondait-il, à fait un peu de boue, l'a appliquée sur mes yeux, &et m'a dit, allez-vous laver à la fontaine de Siloë : j'y fuis allé ; je me suis lavé, &et je vois. On lui demanda ; où est-il ? Je n'en sais rien, reprit-il. »

On ne peut assurément, interrompit Timagène, raconter d'une manieremanière plus simple, plus éloignée de tout artifice. Si la nature vouloitvoulait parler, elle ne s'exprimeroitexprimerait pas autrement. Cependant que cette simplicité a de charmes ! La vérité est belle par elle-même ; elle se montre [p.] toute nue. Comme le mensonge est hideux, il a soin de se déguiser. C'est un squelette revêtu d'une robe de drap d'or.

Cette especeespèce d'allégorie, reprit Euphorbe, conviendroitconviendrait assez bien aux écrits de nos prétendus philosophes. Mais continuons. Vous verrez la même ingénuité se soutenir partout. « « On amena aux Pharisiens cet aveugle. Le jour où Jésus lui avait ouvert les yeux avec du limon, était un jour de Sabbath. Les Pharisiens demandèrent donc aussi à cet homme, comment il avait recouvré la vue. Il m'a mis de la boue sur les yeux, leur dit-il, j'ai été me laver &et je vois. Quelques-uns des Pharisiens dirent alors ; cet homme n'est pas envoyé de Dieu, puisqu'il n'observe pas le Sabbath : d'autres ajoutaient ; mais comment un pécheur peut-il faire de pareils prodiges ? Ils étaient ainsi divisés entr'eux. Ils s'adressèrent de nouveau à l'aveugle, &et lui dirent, que penses-tu toi-même de celui qui t'a ouvert les yeux ? Que c'est un prophète, reprit-il. Les juifs ne voulurent point croire que cet homme eût été aveugle, &et qu'il eût recouvré la vue, jusqu'à ce qu'ils eussent mandé son [p.] père &et sa mère. Ils les interrogèrent donc, &et leur demandèrent, est-ce là votre fils, que vous dites être né aveugle ? Comment voit-il maintenant? Le père &et la mère leur répondirent ; nous savons que c'est-là notre fils &et qu'il est né aveugle : de vous dire comment il voit maintenant, &et qui lui a ouvert les yeux, c'est ce que nous ignorons. Il est en âge, interrogez-le lui-même ; qu'il rende compte de ce qui le regarde. Ces bonnes gens parlèrent de la sorte, parce qu'ils craignaient les juifs. Ceux-ci, en effet, étaient déjà couvenus de chasser de la Synagogue quiconque avouerait que Jésus était le Christ. C'est ce qui fit dire à ses parents ; il est en âge ; interrogez-le lui-même. Ils rappellèrent donc le mendiant qui avait été aveugle, &et lui dirent ; rends gloire à Dieu : nous savons que cet homme est un pécheur. Si c'est un pécheur, dit-il, je n'en sais rien : tout ce que je sais, c'est que j'étais aveugle, &et que je vois aujourd'hui. Que t'a-t-il fait, reprirent-ils? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ? Il leur répondit ; je vous l'ai déjà dit ; vous l'avez entendu ; pourquoi voulez-vous l'entendre encore ? [p.] Avez-vous envie de devenir aussi ses disciples ? Ils le chargèrent alors de malédictions. Sois son disciple toi-même, dirent-ils : pour nous, nous sommes disciples de Moyse. Nous savons que Dieu a parlé à Moyse ; mais celui-ci, nous ne savons d'où il vient. L'aveugle repartit : c'est une chose bien singulière que vous ne sachiez d'où il vient, &et qu'il m'ait ouvert les yeux. On n'ignore pas que Dieu n'écoute point les pécheurs, &et qu'il n'exauce que ceux qui l'honorent &et qui font sa volonté. On n'a jamais entendu dire que quelqu'un ait rendu la vue à un aveugle-né. Si cet homme ne venait de Dieu, il ne pourrait rien faire de semblable. Tu n'es que péché depuis ta naissance, repliquèrent les juifs, &et tu t'avises de nous enseigner ? &et ils le chassèrent aussitôt. Jésus fut instruit de ce traitement ; &et l'ayant rencontré, il lui dit, croyez-vous dans le fils de Dieu ? Faites- le moi connaître, Seigneur, répondit l'aveugle, afin que je croie en lui ? Vous l'avez vu, reprit Jésus, &et c'est lui-même qui vous parle. Je crois, Seigneur, s'écria-t-il alors ; &et tombant à ses genoux, il l'adora. » Le stilestyle [p.] naïf a plus que tout autre l'avantage de peindre avec la plus grande vérité les inclinations &et les sentimenssentiments des hommes, par le détail de leur conduite &et de leurs discours. Est-on déterminé à ne point croire quelque chose qui déplaît, on se tourmente pour chercher des prétextes ; on chicane l'évidence elle-même ; on demande cent fois la même chose, afin de trouver dans les réponses des raisons de douter &et de se faire illusion à soi-même. N'est-ce pas là ce que nous voyons dans les procédés des juifs ? Ils interrogent à plusieurs reprises le même homme, sur le même objet, jusqu'à l'importuner, parce qu'ils voudroientvoudraient l'amener à penser &et à parler comme eux. Quelle candeur au contraire, quelle franchise dans les discours de celui-ci ! C'est qu'il n'a d'autre intérêt que celui de la vérité. Je ne sais, dit-il, si c'est un pécheur ; tout ce que je sais, c'est que j'étais aveugle &et que je vois aujourd'hui. Voilà certainement ce qu'on peut appeler des portraits d'après nature, ou plutôt la nature elle-même, dans toute sa verité.

Les livres saintssaints, poursuivit Timagène, ne se proposent pas de nous donner des réglesrègles pour bien raconter. Néanmoins [p.] il s'y rencontre des modèles excellensexcellents en ce genre. Au reste, il me semble, tout bien considéré, que le récit naïf doit se renfermer dans les petits sujets, dans la fable, dans la conversation &et les lettres.

Vous avez raison, repartit Euphorbe, de réunir ces deux derniers objets ; car une lettre n'est qu'une conversation écrite. Même liberté dans l'une &et dans l'autre ; l'une &et l'autre doit être simple &et ennemie de toute affectation. Trop d'esprit, trop d'imagination dans ces deux genres sont insupportables. De-làDe là naissent les mauvaises plaisanteries &et les équivoques.

Pline le jeune, qui écrit si bien une lettre, répliqua Timagène, laisse pourtant échapper quelquefois des jeux de mots, témoin celui-ci en parlant des courses du Cirque :* *Lib. 9. Ep. 6. Capio aliquam voluptatem, quod hac voluptate non capiar. Je trouve un certain plaisir à n'en point trouver dans ces divertissemensdivertissements. Voilà de quoi vous mettre en colère, &et vous ne manquerez pas de censurer l'auteur.

[p.] Je ne suis pas si sévère que vous pensez, reprit Euphorbe. Le stilestyle des lettres de Pline est badin &et léger. Cette plaisanterie seroitserait trop recherchée dans le naïf ; mais ici elle a des gracesgrâces. J'y vois un homme d'esprit qui sent tout ce que vaut le jeu de mots qu'il hasarde, &et qui ne se donne cette liberté, qu'à cause de l'especeespèce d'ouvrage qu'il écrit. D'ailleurs cette plaisanterie renferme un grand sens : elle ne roule point sur une équivoque ; elle ne dénature point la signification des termes.

Quoi qu'il en soit, continua Timagène, le stilestyle naïf me plaira toujours plus que tout autre, dans la conversation comme dans les lettres. Cette façon de s'exprimer met la compagnie à son aise : elle est à la portée de tout le monde. On est humilié par les propos d'un homme qui prétend toujours à l'esprit. Je l'admireroisadmirerais davantage, s'il blessoitblessait moins mon amour-propre.

Il est unune autre especeespèce de gens, ajouta Euphorbe, plus redoutables encore dans la conversation, que les faiseurs d'esprit. Ce sont ces importants qui croyentcroient toujours mieux savoir &et mieux dire les choses que les autres. La Bruyère a parfaitement bien peint un de ces [p.] personnages.* *Caract. t. I. chap. 5. « S'il conte une nouvelle, dit-il,..... elle devient un roman entre ses mains ; il fait penser les gens à sa manière, leur met en la bouche ses petites façons de parler, &et les fait toujours parler longtemps : il tombe ensuite en des parenthèses, qui peuvent passer pour épisodes, mais qui font oublier le gros de l'histoire &et à lui qui vous parle &et à vous qui le supportez. » Que de personnes en effet ne s'apperçoiventaperçoivent pas qu'elles ennuyentennuient ceux qui les écoutent, dans le temps qu'elles s'imaginent les amuser ! L'un traite comme un objet de conséquence un fait particulier, auquel je ne prends pas le moindre intérêt. Dans cette idée, il s'appesantit sur cent détails minucieuxminutieux, sur cent intrigues de ménage. Il fait l'histoire de tous ceux qui ont eu quelque part à l'événement qu'il me fait attendre. Mon air distrait n'obtient autre chose de lui, que de fréquensfréquents avertissemensavertissements de l'écouter, qui allongent encore son récit. L'autre, pour mieux éclaircir ce qu'il veut raconter, remonte bien au-delà de la source des [p.] choses, détaille des circonstances que je connoisconnais aussi bien que lui, &et par des descriptions inutiles s'écarte tellement de son but, qu'il a peine à se retrouver lui-même dans le labyrinthe qu'il s'est formé.

À ces traits, reprit Timagène, je reconnoisreconnais bien des gens que j'ai fréquentés, des gens même connus dans la société par des talenstalents rares. « Disons donc, avec Costar, que comme les meilleurs pays ne sont pas toujours les plus beaux pour le plaisir de la promenade, aussi les esprits les plus fertiles en grandes pensées, ne sont pas toujours les plus agréables pour le divertissement de la conversation. » Je mettrai au même rang ceux qui dans un entretien familier, étudient scrupuleusement leur expression &et leur prononciation. Ils sont moins choqués d'une pensée fausse, que d'un tour de phrase, qui s'écarte tant soit peu des réglesrègles de la grammaire. Cette attention fatiguante est aussi à charge aux autres, qu'à eux-mêmes. Cela s'appelle, selon la BruyereLa Bruyère, parler proprement &et ennuyeusement. Il en est qui vous tiennent en suspens, un temps infini, avant d'en venir au fait dont il est question. Ils prétendent peut-être [p.] animer la curiosité : mais ils ne s'apperçoiventaperçoivent pas qu'ils font naître l'impatience, &et bientôt après le dégoût. C'est un art de faire désirer à ceux qui nous écoutent ce que nous allons leur dire ; mais il faut se donner de garde de porter trop loin leur attente, sur-toutsurtout pour un objet qui n'en mérite pas la peine. Je connoisconnais des enthousiastes en ce genre, qui ne raconteroientraconteraient pas le fait le plus ordinaire, sans y mettre quelqu'un de ces préambules, je vais bien vous faire rire ; voici quelque chose de bien plus singulier ; vous n'imagineriez jamais ce que je vais vous dire.

Ennuyer dans un discours académique, poursuivit Euphorbe, cela peut bien se passer ; mais dans une conversation, c'est d'un amusement faire un supplice. J'imagine que la marquise de Sévigné étoitétait charmante dans la société. Un Auteurauteur se peint d'ordinaire dans ses écrits. Il y a long-tempslongtemps que Sénèqùe l'a dit.* *Talis est hominibus oratio, qualis vita. Ep. 114.
Oratio vultus animi est. Ep. 115.
À juger de cette femme aimable par cette réglerègle, quelle candeur dans ses mœurs ! Quelle douceur, quelle [p.] aménité dans le commerce de la vie ! Partout dans ses lettres le cœur se montre plus que l'esprit, quoiqu'elle en ait infiniment. Raconte-t-elle un fait ? On suit de l'œuilœil toutes les circonstances : elles naissent l'une de l'autre : un enfant, ce semble, raconteroitraconterait comme elle, &et l'académicien le plus versé dans la littérature désespéredésespère de l'égaler. Sa touche légerelégère &et naturelle donne des gracesgrâces &et de l'intérêt aux événemensévénements les plus simples &et les plus étrangers. EcoutonsÉcoutons la-la rapporter à Madame de Grignan, sa fille, un incendie dont elle avoitavait été le témoin. « Avant-hier, à trois heures après minuit, j'entendis crier au voleur, au feu, &et ces cris si près de moi &et si redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici ; je crus même entendre qu'on parlait de ma petite-fille : je ne doutai point qu'elle ne fût brûlée. Je me levai, dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement qui m'empêcha quasi de me soutenir ; je cours dans son appartement, qui est le vôtre ; je trouvai tout dans une grande tranquillité ; mais je vis la maison de Guitaut toute en feu : les flammes passaient pardessus la maison de M. de Vauvineux ; on voyait dans nos cours &et surtout chez M. de Guitaut, une clarté qui [p.] faisait horreur : c'étaient des cris, c'était une confusion, c'étaient des bruits épouvantables de poutres &et de solives qui tombaient. Je fis ouvrir ma porte ; j'envoyai mes gens au secours ; M. de Guitaut m'envoya une cassette de ce qu'il avait de plus précieux ; je l'a mis dans mon cabinet, &et puis je voulus aller dans la rue bayer comme les autres ; j'y trouvai Monsieur &et Madame de Guitaut, quasi nuds, Mad. de Vauvineux, l'ambassadeur de Venise, tous ses gens, la petite Vauvineux qu'on portait toute endormie chez l'ambassadeur ; plusieurs meubles &et vaisselle d'argent qu'on sauvait chez lui : Mad. de Vauvineux faisait démeubler : pour moi, j'étais comme dans une isle, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Gueston &et son frère donnaient de bons conseils : nous étions tous dans la consternation. Le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, &et l'on n'espérait la fin de cet embrasement, qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaut. Il faisait pitié ; il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage ; sa femme s'attachait à lui &et le retenait avec violence ; [p.] il était entre la douleur de ne pas secourir sa mère, &et la crainte de blesserer sa femme, grosse de cinq mois ; enfin il me pria de tenir sa femme ; je le fis ; il trouva que sa mère avait passé au travers de la flamme &et qu'elle s'était sauvée ; il voulut aller retirer quelques papiers, il ne put approcher du lieu où ils étaient : enfin il revint à nous dans cette rue, où j'avais fait asseoir sa femme. Des Capucins pleins de charité &et d'adresse travaillèrent si bien, qu'ils coupèrent le feu : on jetta de l'eau sur le reste de l'embrâsement, &et enfin le combat finit, faute de combattans. »3737(Desit.) Tout affreux qu'est l'objet dépeint dans cette lettre, on éprouve, en la lisant, je ne sçais quelje ne sais quel plaisir qu'on doit tout entier à cette aimable naïveté dont nous parlons. Quelle clarté, quelle netteté dans les détails ? La personne à qui elle est adressée connaissoitconnaissait les lieux ; ainsi il étoitétait inutile de les décrire : mais le récit est si clair, que nous appercevonsapercevons presque la situation &et l'ordre des maisons sans les avoir jamais vues. C'est un grand art de faire ainsi deviner ce qu'on ne dit pas. Quelques expressions qu'on ne peur hasarder que dans la conversation, achèvent de donner [p.] un air tout-à-faittout à fait naturel à cette narration. Telle est celle de bayer empruntée du patois picard, &et placée ici fort à propos.

Je crois, ajouta Timagène, qu'on peut appliquer à la marquise de Sévigné ce que l'Auteurauteur des mœurs de ce siécleMœurs de ce siècle a dit des femmes en général par rapport au stylestile épistolaire.* *Mœurs de ce siécle, chap. 1. « Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire : elles trouvent sous leur plume des tours &et des expressions qui souvent en nous ne sont l'effet que d'un long travail &et d'une pénible recherche : elles sont heureuses dans le choix des termes qu'elle placent si juste, que tout connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, &et semblent être faits seulement pour l'usage où elles les mettent. Il n'appartient qu'à elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, &et de rendre délicatement une pensée qui est délicate. Elles ont un enchaînement de discours inimitable, qui se suit naturellement, &et qui n'est lié que par le sens. Si les femmes [p.] étaient toujours correctes, j'oserais dire que les lettres de quelques-unes d'entr'elles seraient peut-être ce que nous avons dans notre langue de mieux écrit. » En réfléchissant sur ce talent propre à Mad.Madame de Sévigné, je pense qu'elle en étoitétait redevable à l'usage où elle étoitétait d'écrire sans étude, &et dès-lorsdès lors sans gêne &et sans contrainte. Assise à son bureau elle s'imaginoitimaginait voir la personne à qui sa lettre étoitétait adressée, l'entretenir, lui répondre, &et dans cette idée elle jettoitjetait sur le papier toute l'aisance &et tout l'enjouement qui lui étoitétait naturel dans la conversation. Que de gens font mal, parce qu'ils s'étudient trop à bien faire !

AÀ peine Timagène finissoitfinissait ces mots, que le jardinier d'Euphorbe entra &et lui dit ; Monsieur, quelqu'un demande à vous parler. Quel est ce quelqu'un, reprit Euphorbe. C'est un de ces Messieurs, répondit le bonhomme en s'en allant, qui ont plus de pain qu'ils n'en peuvent manger, tandis que j'en ai à peine ce qu'il m'en faut. Voilà assurément du naïf, s'il en fut jamais, dit alors Timagène en riant. Mais allons voir ce mangeur de pain. Nous continuerons dans un autre moment.