Neuvième entretien. Narration poétique ; ses ornements

NEUVIÈME ENTRETIEN.
Narration Poëtiquepoétique ; ses ornemensornements.

L'arrivée d'un seigneur nouveau ayant occasionné une fête dans le village, on l'avoitavait célébrée à l'ordinaire par des danses, des chansons &et d'autres piecespièces de vers à la louange de celui qu'on vouloitvoulait flatter. Cette solemnité champêtre avoitavait amusé pendant quelque temps la curiosité des deux amis. AÀ leur retour, Timagène en prit occasion de dire à Euphorbe, en plaisantant : la poésie11La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte. s'appelle ordinairement le langage des Dieux ; mais ici je crois qu'à peine elle est le langage des hommes.

Cette poésie, telle qu'elle est, répartit Euphorbe, nous rappelle néanmoins sa premierepremière origine. Elle ne fut [p.464] d'abord que l'expression d'un cœur vivement affecté. Les premiers hommes, comme ceux-ci, n'eurent d'autres règles22La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte. que la nature, d'autre Apollon que leurs desirsdésirs et leur reconnoissancereconnaissance. Les Hébreux sur-toutsurtout, comblés des bienfaits de leur Dieu, se répandoientrépandaient fréquemment en actions de gracegrâce. On trouva bientôt que le langage ordinaire ne répondoitrépondait pas assez à l'enthousiasme dont on étoitétait animé. On eut recours à l'harmonie, et l'on introduisit dans le discours la cadence &et la mesure. Toutes ces idées* *Hist. Anc. l. 25, ch. 1., que j'emprunte de M. Rollin, sont appuyées sur les livres saints, c'est-à-dire, sur la vérité elle-même ; &et elles établissent que la poésie, dans ses premiers temps, n'étoitétait qu'un récit vif &et orné, où l'on détailloitdétaillait les prodiges opérés par la divinité, ou les exploits des grands hommes.

Elle a bien dégénéré de cette origine, reprit Timagène : car elle chante aujourd'hui des objets bien différensdifférents de ceux-là.

Il est vrai, poursuivit Euphorbe. Les rivières, en s'éloignant de leur source, [p.] n'en deviennent pas plus pures. Quoi qu'il en soit, laissons ses égaremenségarements : considérons-la sous ce premier rapport, &et voyons comment elle doit raconter.

Nous ne serons plus gênés ici, répliqua Timagène, par l'austereaustère vérité. La carrierecarrière immense de la fiction nous laissera une liberté entiereentière ; car le récit poëtiquepoétique n'est tenu à suivre d'autres loixlois que celles de cette vérité, que vous mêmevous-même avez nommé vérité de la nature, &et qui consiste, si je m'en souviens bien, à ne rien avancer qui soit contraire au cours ordinaire des choses, à moins qu'un Dieu ne s'en mêle ; rien qui choque les idées reçues, ou le caracterecaractère connu des personnages. Nous allons être à notre aise.

Peut-être pas autant que vous vous imaginez, ajouta Euphorbe. Je conviens que la vraisemblance tient souvent la place de la vérité, dans les récits poëtiquespoétiques : mais d'abord cette dernieredernière n'en est pas toujours exclue. Arrêtons-nous aux sujets grands &et nobles. Le poëtepoète ne chante-t-il pas fréquemment des événemensévénements qui se sont passés sous ses ieuxyeux ? Les récits épiques &et ceux de la tragédie ne sont-ils pas pour la plupart empruntés de l'histoire ? Est-il rien de plus [p.] vrai que le sujet du Paradis perduParadis perdu de Milton, que celui de la Jérusalem délivréeJérusalem délivrée du Tasse ? Le siégesiège de TroyeTroie est un fait reconnu par toutes les nations. L'arrivée d'ÆnéeÉnée en Italie a été, ou a passé pour certaine, au point que le judicieux Tite-Live l'a insérée dans son ouvrage. Combien d'exemples pareils dans le genre tragique ?

J'avoue, reprit Timagene, que le fonds de l'action principale est vrai dans ces différensdifférents poëmespoèmes : mais l'accessoire l'emporte ici sur le fond, &et les fictions dont cette vérité est enveloppée la font presque disparoîtredisparaître. Je sais que Godefroi de BouillonGodefroy de Bouillon33Godefroy de Bouillon (~1058-1100) était un chevalier franc et le premier souverain chrétien de Jérusalem. a fait la conquête de Jérusalem, mais l'histoire de Clorinde, celle d'Armide &et de Renaud, les enchantemensenchantements d'Ismen, &et tant d'autres morceaux que je pourroispourrais citer, sont tous sortis de l'imagination du poëtepoète.

C'est une petite querelle que je me plaisoisplaisais à vous faire, interrompit Euphorbe. Nous sommes du même avis ; &et je crois avec vous, que même dans les sujets empruntés de l'histoire, la fiction doit conserver ses droits, pourvu quelle se renferme dans les bornes de la vraisemblance, ou pour mieux dire, de la nature. C'est le précepte judicieux [p.] de l'évêque d'Albe.* *Hoc quoque non studiis nobis levioribus instat.
Curandum, ut, quando non semper vera profamur.
Fingentes, faltem sint illa simillima veris.
Vida. Poët. lib. 2.
44Il s'agit de Jean de la Balue, 1421-1492. « Toutes les fois, dit-il, que nous abandonnons la vérité, pour nous livrer à la fiction, ayons le plus grand soin de ne pas nous écarter de la vraisemblance : » &et cette vraisemblance est si nécessaire dans les ouvrages dont nous parlons, qu'elle doit, pour ainsi dire, servir de passeport à la vérité même. Vous savez avec quelle hardiesse le médecin de Louis XI parloitparlait à son maître, &et avec quelle timidité &et quelle foiblessefaiblesse ce prince, jaloux d'ailleurs de son autorité, souffroitsouffrait ses propos insolensinsolents &et tâchoittâchait de l'appaiser par des largesses. Ce fait tout incontestable qu'il est, auroitaurait mauvaise gracegrâce dans un poëmepoème, parce qu'il manque de vraisemblance. Qu'une imagination riche &et féconde embellisse donc sa matierematière de tout ce que lui permettent les loixlois de la nature &et l'opinion [p.] des hommes sages, elle ne méritera que des applaudissemensapplaudissements.

Fort bien, poursuivit Timagène. Mais je suis inquiet de savoir comment tout cela s'accordera avec le merveilleux, si familier sur-toutsurtout à l'épopée.

Parfaitement, répondit Euphorbe. Il faut d'abord remarquer,* *Nam quæ multa canunt ficta &et non credita vates,
Dulcia quò vacuas teneant mendacia mentes,
Illis nulla fides, quam nec sibi denique aperti
Exposcunt, mec dissimulant . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . Omnia quæ portâ veniunt insomnia eburnâ.
Vida. lbid.
avec le même poëtepoète que je viens de citer, que par ces prodiges l'Auteurauteur veut seulement répandre de l'agrément dans son poëmepoème. Il ne prétend point qu'on le croyecroie ; il n'en fait point misteremystère55La graphie de l'original n'est pas attestée dans les dictionnaires de référence. ; il le déclare ouvertement : ce sont des songes sortis par la porte d'ivoire. Mais d'ailleurs, le merveilleux lui-même a sa vraisemblance, fondée en premier lieu sur le pouvoir de la divinité, mais plus encore sur le choix des occasions où on [p.] l'employeemploie.* *Hor. de Arte Poët. v. 191.Horace nous apprend en deux mots quelles sont ces conjonctures :

Nec Deus intersit nisi dignus vindice nodus ;

si l'objet est assez grand, ou l'intrigue assez nouée pour exiger le secours du ciel. La fureur &et l'acharnement des Grecs &et des TroyensTroiens les uns contre les autres dans l'IliadeIliade, celui de ces mêmes TroyensTroiens &et des Italiens dans l'ÆnéideÉnéide, forment une querelle assez sérieuse, pour que les Dieux prennent parti en faveur de l'un ou de l'autre peuple ; assez difficile à vuidervider66La graphie de l'original n'est pas attestée dans les dictionnaires de référence. pour que Jupiter s'en mêle, &et assemble toutes les divinités à ce sujet. Achille &et ÆnéeÉnée sont des héros d'un assez grand nom, pour que Vulcain leur fasse lui-même une armure.

Ainsi vous ne voudriez pas, répliqua Timagène, que ce Dieu alluma ses fourneaux pour en faire une à Dom GuichotteDon Quichotte. J'apperçoisaperçois maintenant toute l'étendue de cette qualité dont nous parlons. Elle exige, non-seulementnon seulement que chacun des faits en particulier ne sorte point des bornes prescrites par la raison [p.] &et le bon sens, mais encore que tous les événemensévénements, sans en excepter les prodiges, naissent les uns des autres dans un ordre naturel &et qui n'ait rien de forcé. C'est-làC'est là en effet le vrai moyen d'imiter parfaitement la vérité, &et de ne point tomber dans le défaut de ces romans, où l'on entasse aventure sur aventure, incident sur incident ; où les intrigues sont si compliquées que l'esprit a peine à se retrouver dans ce labyrinthe. AÀ l'occasion de cette vraisemblance, qui n'est autre chose que l'ordre prescrit par la nature &et par les circonstances du lieu, du temps &et des personnes, je me rappelle qu'on fait une querelle au célèbre Racine, ce poëtepoète de la nature, sur sa description de la mort d'Hyppolite. On l'accuse d'avoir répandu dans cet endroit une pompe &et une magnificence peu convenables à celui devant qui on fait ce récit, &et à celui qui le fait. Vous savez que c'est le gouverneur d'Hyppolite qui vient apprendre la mort de ce jeune prince à Thésée son perepère. On cite le fameux [grec] d'HomereHomère ;* *II. l. 18, v. 20, &et on oppose l'énergique briévetébrièveté [p.] de ce peu de mots à tous les détails brillansbrillants de ces vers,* *Phèdre, acte 5, sc. 6.

Cependant sur le dos de la plaine liquide
S'élève à gros bouillons une montagne humide ;
L'onde approche, se brise, &et vomit à nos ieuxyeux,
Parmi des flots d'écume un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes ;
Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes :
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissemens font trembler le rivage ;
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;
La terre s'en émeut ; l'air en est infecté ;
Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Que pensez-vous, s'il vous plaît, de cette critique ?

Je sens, répondit Euphorbe, que vous ne pouvez sans quelque peine condamner tant de beautés. Il faut avouer cependant, qu'elles sont déplacées. Si vous rapportiez la mort cruelle d'un [p.] éleveélève qui vous fût cher, votre douleur vous permettroitpermettrait-elle de faire ces riches descriptions ? Si vous étiez son perepère, les entendriez-vous de sang froid ? Le discours d'Antiloque dans HomereHomère, me semble bien plus conforme à la nature. « Hélas,* *[Grec.] fils de Pelée, dit-il, je vous apporte une nouvelle bien triste &et que les Dieux auroientauraient bien dû vous épargner : Patrocle n'est plus. » Au surplus, dans le morceau du poëtepoète françoisfrançais, il n'y a guèresguère que les vers que vous avez cités &et quelques autres qui puissent mériter ce reproche. Tout le reste de ce récit nous dédommage bien de cette légerelégère intempérance poëtiquepoétique. Quoi de plus intéressant que ce qui suit ?

Tout fuit, &et sans s'armer d'un courage inutile,
Dans le temple voisin chacun cherche un asileasyle.
Hyppolite lui seul, digne fils d'un héros,
Arrête ses coursiers, saisit ses javelots,
Pousse au monstre, &et d'un dard lancé d'une main sure,
[p.] Il lui fait dans le flanc une large blessure.
De rage &et de douleur le monstre bondissant
Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,
Se roule, &et leur présente une gueule enflammée ,
Qui les couvre de feu, de sang &et de fumée,
La frayeur les emporte ; &et, sourds à cette fois,
Ils ne connoissentconnaissent plus ni le frein, ni la voix.
En efforts impuissansimpuissants leur maître se consume.
Ils rougissent le mords d'une sanglante écume.
On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux ,
Un Dieu, qui d'aiguillons pressoitpressait leurs flancs poudreux.
AÀ travers les rochers la peur les précipite :
L'essieu crie, &et se rompt. L'intrépide Hyppolite
Voit voler en éclats tout son char fracassé :
Dans les rênes lui-même il tombe embarrasse.

Mais c'est ici, sur-toutsurtout, que je retrouve le naturel, l'affectueux Racine.

Excusez ma douleur : cette image cruelle.
Sera pour moi de pleurs une source éternelle.
J'ai vu, Seigneur, j'ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux, que fa main a nourris.

[p.] Et plus bas.

Je cours, en soupirant, &et sa garde me suit :
De son généreux sang la trace nous conduit.
Les rochers en sont teints : les ronces dégoûtantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

Si HomereHomère dans cet endroit a l'avantage du naturel &et de la vraisemblance, il en est bien d'autres chez lui, où il a mérité d'être relevé par Jérôme Vida, l'ami constant de Virgile.

Il est vrai, continua Timagène, que je trouve les réglesrègles de la convenance mieux observées dans les autres récits de notre poëtepoète tragique : par exemple, dans celui ou Arbate confident de Mithridate, raconte les derniers exploits, &et la mort de ce héros,* *Mithr. acte 5, sc. 4.

D'abord il a tenté les atteintes mortelles
Des poisons que lui-même a cru les plus fidelesfidèles.
Il les a trouvés tous sans force &et sans vertu.
[p.] Vains secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu !
Contre tous les poisons soigneux de me défendre,
J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvoispouvais attendre,
Essayons maintenant des secours plus certains,
Et cherchons un trépas plus funeste aus Romains.
Il dit, &et défiant leurs nombreuses cohortes,
Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes,
AÀ l'aspect de ce front, dont la noble fureur .
Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur,
Vous les eussiez vu tous, retournant en arrière,77La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte, voir notamment la rime de la ligne suivante.
Laisser entr'eux &et nous une large carrierecarrière ;
Et déjà quelques-uns couroientcouraient épouvantés
JusquesJusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.
Mais le dirai-je ? ôÔ ciel ! Rassurés par Pharnace,
Et la honte en leurs cœurs réveillant leur audace,
Ils reprennent courage, ils attaquent le Roi,
Qu'un reste de soldats defendoitdefendait avec moi.
Qui pourroitpourrait exprimer par quels faits incroyables,
Quels coups, accompagnés de regards effroyables,
[p.] Son bras, se signalant pour la dernieredernière fois,
A de ce grand héros terminé les exploits ?
Enfin, las &et couvert de sang &et de poussierepoussière.
Il s'étoitétait faits de morts une noble barrierebarrière.
Un autre bataillon s'est avancé vers nous.
Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups,
Ils vouloientvoulaient tous ensemble accabler Mithridate :
Mais lui, c'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate.
Le sang &et ma fureur m'emportent trop avant.
Ne livrons pas sur-toutsurtout Mithridate vivant.
Aussi-tôtAussitôt dans son sein il plonge son épée.
Mais la mort fuit encor sa grande ameâme trompée.
Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant ,
FoibleFaible, &et qui s'irritoitirritait contre un trépas si lent ;
Et se plaignant à moi de ce reste de vie,
Il soulevoitsoulevait encor sa main appesantie,
Et marquant à mon bras la place de son cœur,
SembloitSemblait d'un coup plus sûr implorer la faveur.

On ne voit là que des beautés mâles &et sans affectation, que les couleurs de la [p.] nature même, sur-toutsurtout dans ce beau tableau que renferment les trois derniers vers, &et que je regarde comme un chef-d'œuvre. Je me suis souvent demandé, pourquoi nos tragiques modernes pour la plupart, suppriment aujourd'hui ces sortes de récits. Je crois que la véritable raison est leur difficulté. En effet, pour éviter l'ennui dans le détail circonstancié d'un événement déjà connu par un grand nombre des spectateurs, &et qui doit avoir une certaine étendue, pour le rendre intéressant, il faut beaucoup d'habileté, il faut la main d'un grand maître. Il est plus court &et plus aisé de faire exécuter la chose même sous les ieuxyeux du parterre. Ajoutons, qu'il est rare de trouver un acteur qui débite ces morceaux de manieremanière à mérirer des applaudissemensapplaudissements.88Sur ce qu'elle décrit comme « a shift from a predominantly verbal to a predominantly visual aesthetic » dans le théâtre français, voir Kate Tunstall, « Racine in 1769 and 1910, or Racine à l'usage de ceux qui voient », 2006 (voir bibliographie).

Les anciens, reprit Euphorbe, ne trouvoienttrouvaient pas ces difficultés insurmontables : car ils les éprouvoientéprouvaient, sans doute, comme nous.

Croyez-vous donc, interrompit Timagène, qu'on ne doit jamais s'écarter de la route qu'ont suivie les anciens ? Voudriez-vous, par exemple, que Racine, en imitant Euripide, eût fait descendre sur la scène Diane qui enléveenlève [p.] Iphigénie, &et lui substitue une biche ?

Non assurément, répondit Euphorbe. Mais il faut mettre une grande différence entre ce qui s'appuyeappuie sur la nature &et la raison, &et ce qui dépend des opinions, ou des usages particuliers. Ce merveilleux, ou comme l'appellent les gens de l'art, cette machine est de ce dernier genre. Chez les anciens, ces sortes de prodiges étoientétaient admis même dans les poëmespoèmes dramatiques ; &et ils pouvoientpouvaient l'être. Les divinités payennes étoientétaient complaisantes : on les trouvoittrouvait par-toutpartout où le besoin l'exigeoitexigeait. Leur entremise étoitétait si ordinaire, qu'elle sembloitsemblait suivre l'ordre commun, du moins, dans les grands événemensévénements. La religion des Grecs &et des Romains en cela étoitétait fort commode : la nôtre, comme plus vraie, est aussi plus séveresévère. Nous ne souffrons point que dans une action qui se passe sous nos ieuxyeux, on mêle des prodiges, qui n'ont point de fondement. Nous renvoyons le merveilleux aux poëmespoèmes épiques ; c'est-à-dire, à ceux qui ne consistent que dans un récit : encore faut-il qu'il n'ait rien de contraire aux oracles de nos livres saints. C'est pour cela que nos opéra, qui ne seroientseraient qu'un amusement puérile &et insipide si on les dépouilloitdépouillait [p.] de la musique et du jeu des machines, empruntent communément leurs sujets de la théogonie payennepaïenne.

Il faut bien, répliqua Timagène, que ce soit l'harmonie, l'enchantement de la décoration, enfin l'illusion théâtrale, qui fasse trouver du plaisir dans un spectacle où la vraisemblance est choquée à tout moment : où l'emportement, la douleur, la tristesse, le dernier soupir même s'exprime par les accensaccents de la musique. Mais ce charme que nous trouvons dans le jeu des machines, ne prouve-t-il pas que l'homme a un goût naturel pour le merveilleux ?

Je n'en doute en aucune façon, répartit Euphorbe : c'est ce penchant secret que le joueur de gobelets saisit pour nous attacher ; et notre plaisir cesse, aussitôt que nous connaissons la manieremanière dont il s'y prend pour nous tromper. Aussi le merveilleux est-il l'âme de la poësiepoésie grande et noble. Il prête aux êtres inanimés la vie et le sentiment. C'est ce que dit magnifiquement Boileau dans son art poëtiqueArt poétique.* *Art Poët. ch. 3Art poétique, chant III.99Boileau, Art poétique, chant III, v. 163-190 (voir bibliographie).

Là pour nous enchanter tout est mis en usage ;
[p.] Tout prend un corps, une ameâme, un esprit, un visage,
Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence, &et Vénus, la beauté.
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre ,
C'est Jupiter armé pour foudroyer la terre.
Un orage terrible aux ieuxyeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots,
Echo n'est plus un son qui dans l'air retentisse,
C'est une Nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.....[...]
Qu'Enée &et ses vaisseaux, par le vent écartés,
Soient aux bords Afriquains d'un orage emportés ;
Ce n'est qu'une aventure ordinaire &et commune,
Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune.
Mais que Junon, constante en son aversion,
Poursuive sur les flots les restes d'Ilion ;
Qu'EoleÉole en sa faveur les chassent d'Italie,
Ouvre aux vents mutinés les prisons d'EolieÉolie,
Que Neptune, en courroux s'élevant sur la mer,
D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air
[p.] Délivre les vaisseaux, des Syrtes les arrache ;
C'est-làC'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
Sans tous ces ornemensornements le vers tombe en langueur ;
La poësiepoésie est morte, ou rampe sans vigueur.

En effet, reprit vivement Timagène, tout ce qui nous remet sous les ieuxyeux le portrait de la divinité gravé dans notre ameâme, tout ce qui nous rappelle sa grandeur &et son pouvoir est sûr de nous enchanter. Mais, si j'ai bonne mémoire, je crois que M. Rollin* *Tr. des Etud. tom. 1. l. 1, art. 4. n'est pas ici d'accord avec notre poëtepoète. Si l'on en croit le premier, il n'est pas permis à un Auteurauteur chrétien d'employer même les noms des divinités payennes. Cette décision me paroîtparaît fort séveresévère ; &et dans les raisonnements qu'il fait pour l'appuyer, je crois qu'il prend le change. Il prétend que par ces noms on ne peut entendre que les Dieux du paganisme, où les attributs du vrai Dieu, où que l'on entend rien du tout ; mais il me semble à moi que par ces mots on entend une chose inanimée, à qui, comme le dit Despréaux, on prête une ameâme &et [p.] un esprit pour donner du feu &et de la gracegrâce à la poësiepoésie ; &et M. Rollin lui-même accorde cette liberté aux poëtespoètes, dans le même endroit dont il est ici question, « Je suis bien éloigné, dit-il, de condamner certaines figures, par lesquelles on attribue du sentiment, de la voix, de l'action même aux choses inanimées. Il sera toujours permis ....[...] de donner des ailes aux vents ...[...] de prêter une voix autonnerretonnèrre ...[...] de personnifier les vertus &et les vices. » Mais si l'on peut donner des ailes au vents, pourquoi ne pourroitpourrait-on pas leur donner un nom ? Si je peux personnifier la prudence, pourquoi m'empêche-t-on de l'appeller Minerve ? Est-il quelqu'un assez mal-adroitmaladroit pour s'imaginer, que je veuille honorer sous ce nom une prétendue divinité ? Tout homme sensé ne voit dans la déesse qui accompagne Télémaque sous la figure de Mentor, qu'une allégorie ingénieuse, qui répand dans ce beau poëmepoème un feu &et une action moins aisée à peindre, qu'à sentir. Tout y languiroitlanguirait si au lieu de cette fiction, l'Auteurauteur se fût contenté de supposer que dans toutes les démarches du jeune prince, la prudence lui montroitmontrait le parti le plus sage, modéroitmodérait ses passions &et corrigeoitcorrigeait ses écarts ?

[p.] Sans doute, poursuivit Euphorbe, on ne peut interdire la fiction à la poësiepoésie, &et sur-toutsurtout à l'épopée, sans lui ravir tous ses agrémensagréments. Donnons-lui la liberté d'animer tout, jusqu'aux vices &et aux vertus. Mais avouons aussi qu'il faut donner des bornes à cette fiction. On ne peut excusér un poëtepoète qui ose mêler le sacré avec le prophane, &et qui fait concourir les divinités du paganisme avec le Dieu de vérité. S'il est bien pénétré du sujet qu'il traite, il doit y trouver assez de grandeur &et de majesté pour qu'il puisse se passer de cette décoration indécente. Toutes ses richesses de la poësiepoésie de Sannazar, tout le feu, toute l'imagination, toute la noblesse du génie le plus sublime &et le plus fécond ne peuvent nous dédommager de ce défaut. Au reste, ce merveilleux étant grand par lui-même, puisqu'il est l'effet d'un pouvoir divin, ne peut convenir qu'à la poësiepoésie noble &et sérieuse. Les Grecs le souffroientsouffraient sur la scenescène tragique : mais, comme je l'ai déjà remarqué, nous sommes plus difficiles sur cet article. Nous ne lui laissons de place que dans le poëmepoème épique. Il lui est nécessaire, &et fait, pour ainsi dire, partie de son essence : en [p.] effet, on peut définir ce poëmepoème, le récit d'une action grande &et merveilleuse, exécutée par un héros dans un certain espace de temps. Laissant à part cè qui regarde l'unité d'action, de héros &et de temps, &et les autres réglesrègles qu'il doit suivre, arrêtons-nous seulement à sa qualité de récit. C'est-làC'est là, sur toutsurtout, ce qui le distingue du poëmepoème tragique, dont la nature est d'être la représentation d'une action : &et c'est par cette raison qu'on en bannit ordinairement le merveilleux. Cette représentation néanmoins est entremêlée de récits ; &et dès-lorsdès lors, elle fournira encore matierematière à nos entretiens, par les autres qualités qui lui conviennent sous ce rapport, ainsi qu'au poëmepoème épique.

Si le merveilleux figure mal dans une représentation, interrompit Timagène, d'où vient donc l'empressement du public pour l'opéra, qui n'est qu'un tissu de prodiges, souvent mal amenés &et toujours dépourvus de vraisemblance ?

Il vient, répondit Euphorbe, de ce qu'on   n'y assiste que pour s'amuser. Nous l'avons remarqué tout-à-l'heuretout à l'heure. Les charmes de la musique soutenus par la variété des décorations, par la richesse des perspectives, produisent cet effet, [p.] sans avoir besoin de beaucoup d'illusion. Aussi le cœur n'est point du tout affecté par ce spectacle. La tragédie au contraire, veut ébranler l'ameâme par les ressorts de la terreur &et de la compassion. Il faut pour cela qu'elle suive pas à pas les routes ordinaires de la nature, dont le merveilleux s'écarte presque toujours.

Si je vous objecte, reprit Timagène, que cette même raison devroitdevrait aussi bannir de l'épopée le merveilleux, je vois d'avance ce que vous m'allez répondre. Vous me direz que ce dernier poëmepoème en général, se propose de nous instruire &et de nous plaire plutôt par le sentiment de l'admiration, qu'en nous arrachant des larmes : que le ressort du pathétique ne s'y emploie que dans certains endroits particuliers. Contentons-nous donc que par-toutpartout il nous attache par la magnificence de ses ornemensornements, &et sur-toutsurtout par l'intérêt. C'est ici qu'il faut faire usage de ce que nous avons déjà dit* *Entret. deuxième. de l'intérêt général &et particulier. La révolution qui mit les Tartares sur le trône de la Chine, sera toujours [p.] pour moi un objet beaucoup plus indifférent, que l'avénementavènement de Charlemagne à l'empire d'occident : la Jérusalem délivréeJérusalem délivrée a des charmes plus puissanspuissants pour un chrétien, que pour un mahométan.

Entre les différensdifférents ornemensornements qu'exige le récit poëtiquepoétique, repartit Euphorbe, il en est qui contribuent beaucoup plus que les autres, à cet intérêt dont vous parlez. Tels sont le sublime &et le pathétique. On s'affecte, on se passionne aisément pour un objet qu'on admire, &et plus encore pour celui qui sait nous attendrir. EtreÊtre maître du cœur c'est être maître de l'homme entier. Le sublime brille par-toutpartout dans les poëmespoèmes d'HomereHomere. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir le traité de Longin. On y en trouvera une foule d'exemples mis en vers françoisfrançais, par Despréaux. Cette traduction m'en rappelle une autre d'une especeespèce un peu différente, mais qui a toujours rapport à l'objet dont nous parlons. Un poëtepoète de nos jours a rendu tout le sublime que renferme le commencement de la Genèse, avec cette seule différence, qu'il a mis en action, ce qui n'est qu'en récit dans l'Auteurauteur sacré. Il fait parler ainsi le maître du tonnerre.

[p.] Les temps sont arrivés : cessez tristes chaos :
ParoissezParaissez élémenséléments : Dieux allez leur prescrire
         Le mouvement &et le repos :
Tenez-les renfermés chacun dans son empire.
Coulez, ondes, coulez ; volez rapides feux ;
Voile azuré des airs embrassez la nature ;
Terre enfante des fruits, couvre-toi de verdure ;
         Naissez, mortels, pour obéir aux Dieux.

Je connoisconnais ce morceau, répliqua Timagène. Il m'a toujours fait beaucoup de plaisir, même à la simple lecture ; mérite bien rate dans une poësiepoésie d'opéra. Rien n'est plus grand que ce spectacle superbe, d'un Dieu qui commande au néant d'enfanter la nature, &et dont l'ordre est exécuté sur le champ. HomereHomère est rempli de ces idées magnifiques, sur-toutsurtout lorsqu'il parle de la divinité. Virgile en a imité plusieurs, lorsqu'il dit, par exemple, que Jupiter d'un mouvement de tête fait trembler l'Olympe entier, ou quand il nous peint ce maître des Dieux jettantjetant sur sa fille un de ces regards, qui portent le calme dans Ies cieux &et jusqu'au sein des tempêtes : mais il me semble qu'il en a peu tiré de son prorpre fond. Cependant je seroisserais bien tenté [p.] de mettre dans ce même rang un endroit du sixiemesixième livre de l'EnéideÉnéide. C'est celui où ÆnéeÉnée rencontre Didon dans les enfers. Le prince Troyen veut excuser à ses ieuxyeux son départ précipité, &et lui parle avec toute la tendresse &et le feu dont il est capable. Le poëtepoète sans mettre un mot dans la bouche de la princesse,* *Illa solo fixos oculos averse tenebat .... Tandem proripuit sese, atque inimica refugit, In memus umbriserum. Æen. lib. 6. ajoute seulement, « ses regards fixés à terre, son visage détourné, témoignent son dédain. ....[...] enfin elle se dérobe à sa vue, &et d'un air indigné s'enfonce dans l'épaisseur d'un bois. » Je voudroisvoudrais appeller ce silence, un silence sublime.

Si vous êtes tenté de le faire, repartit Euphorbe en riant, je vous déclare, moi, que depuis long-tempslongtemps j'ai succombé à la tentation. Avant Virgile on trouvoittrouvait chez les Grecs des exemples de ce silence énergique, &et qu'on peut regarder comme le dernier effort de l'éloquence.* *Acte 4, scène 2. Dans les TrachinienesTrachiniennes de Sophocle, Hyllus, fils d'Hercule, [p.] fait à Déjanire un récit touchant de la mort de ce héros, dont elle étoitétait la cause innocente par le don de la robe empoisonnée qu'elle lui avoitavait envoyée. La princesse alors reconnoîtreconnaît sa funeste erreur. Sa douleur est si profonde, son désespoir si affreux, qu'elle se retire, sans répondre un mot aux invectives &et aux reproches dont son fils l'accable, &et laisse le chœur &et les spectateurs dans la plus cruelle inquiétude sur le parti qu'elle va prendre.* *Acte 5, sc. 2. Dans la tragédiè d'AntigoneAntigone, Euridice, femme de Créon, après avoir entendu le détail de la mort du prince Hémon son fils, sort sans proférer une parole &et par-làpar là donne à penser au chœur, qu'elle est résolue de s'arracher la vie. Il y a encore un exemple pareil dans l'ŒdipeŒdipe du même Auteurauteur. Ne rien dire dans ces occasions, c'est assurément dire beaucoup.

Ce que vous observez ici dans Sophocle, poursuivit Timagène, s'accorde parfaitement bien avec l'idée que M. Rollin, après le P. Brumoi, nous donne de ce poëtepoète. Le génie de ce tragique a bien du rapport avec celui de Corneille. Tous [p.] deux s'attachent plus à nous frapper par le grand &et le sublime, à nous intéresser par l'admiration, qu'à surprendre notre sensibilité, &et à nous arracher des larmes. Ce tribut du sentiment leur paroîtparaît indigne des héros dont ils parlent ; leur esprit naturellement élevé se met, pour ainsi dire, de niveau avec les grands hommes, dont ils décrivent les exploits &et la mort. C'est-làC'est là du moins l'impression qu'a toujours fait sur moi le récit de celle de Pompée dans le Sophocle françoisfrançais. C'est un spectacle aussi beau que touchant, de voir ce Romain porter tout l'héroïsme d'une grande ameâme au milieu des assassins qui le poignardent, &et je ne sais si le sentiment qu'on éprouve alors, ne vaut pas bien celui que fait naître le sang d'Iphigénie qui coule sur l'autel.

Peut-être vaut-il mieux, reprit Euphorbe ; mais malheureusement il y a beaucoup plus de cœurs sensibles, que d'âmes1010La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte. grandes &et élevées. D'ailleurs il arrive assez souvent, qu'en voulant atteindre le sublime, on donne dans le gigantesque &et l'empouléampoulé1111La graphie de l'original n'est pas attestée dans les dictionnaires de référence.. Le Tasse en décrivant le dernier combat des Chrétiens contre les infidèles1212La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte., dit avec plus d'emphase que de grandeur : « Les nués [p.] disparurent, &et le ciel voulut voir à découvert ces grandes actions. »

         E senza velo
Volse mirar l'opre grandi il cielo.

Il est donc plus sûr &et plus facile d'intéresser par le pathétique, que par le sublime. Il falloitfallait le génie de Corneille pour se soutenir dans une pareille élévation. Ses successeurs ont sagement fait de se rapprocher de nous ; &et ils ont réussi à nous charmer, sans nous étonner. Sophocle lui-même emploie souvent le pathétique, pour émouvoir les spectateurs, en y mêlant, il est vrai, presque toujours quelques-uns de ces traits forts &et vigoureux, qui forment son caracterecaractère particulier. De ce genre, est la peinture que Hyllus fait à Déjanire d'Hercule mourant, dans l'endroit dont je vous parloisparlais tout-à-l'heuretout à l'heure,* *Trachin. Acte 4, sc. 2. La voici dans la traduction de M. Dupuy. « Paré de votre main, &et la joie de son cœur peinte sur le visage, il adresse ses prieresprières aux dieux : mais à peine le feu a-t-il embrâséembrasé le bûcher chargé [p.] des victimes sanglantes, qu'on voit sortir de tout son corps une sueur abondante. La robe s'attache &et se colle fortement à tous ses membres : un poison dévorant, tel que le venin d'une viperevipère, ronge, pénétrepénètre les chairs, s'insinue jusqu'à la moelle des os, &et produit d'affreuses convulsions. Il appelle Lichas, &et lui demande de quelle main perfide il tenoittenait ce funeste présent. Lichas, l'infortuné Lichas, qui ignoroitignorait votre artifice, &et n'y avoitavait aucune part, répond qu'il ne l'avait reçu que de vous, &et qu'il l'avoitavait apporté dans l'état qu'il lui avoitavait été confié. AÀ ces mots Hercule, dans un accès de douleur qui le pénétrepénètre jusqu'au fond des entrailles, prend Lichas par le pied, le jette &et l'écrase contre un rocher qui étoitétait dans la mer. La tête brisée de ce malheureux n'offre plus qu'un mélange affreux de cervelle &et de sang. Tout le peuple à l'instant pousse à l'envi des gémissemensgémissements que lui arrachent &et la mort funeste de LychasLichas1313La graphie de l'original est ici différente de celle trouvée dans le reste du texte. &et l'état douloureux d'Alcide ; mais personne n'ose approcher. Tantôt il se roule par terre, tantôt il se releverelève &et pousse des cris effroyables, qui font retentir au loin les rivages [p.] de l'Eubée &et les montagnes de la Thessalie. Souvent épuisé par la violence de ses douleurs, il tomboittombait à terre, &et sa fureur s'exhaloitexhalait en imprécations terribles contre l'hymen fatal qui l'avoitavait uni à la fille d'Œnée, &et qui faisoitfaisait en ce jour son tourment &et sa perte. Enfin, dans la noire vapeur qui l'obsédeobsède sans relâche, il jette de côté &et d'autre des regards égarés, &et m'appercevantapercevant dans la foule, où je fondoisfondais en larmes, il m'appelle. Approchez, mon fils, dit-il ; n'abandonnez pas un perepère dans l'état déplorable où vous le voyez : approchez ; dussiez-vous terminer avec lui votre sort, &et s'il vous reste quelque sentiment de tendresse &et de pitié, enlevez-moi promptement de cette terre, afin que je n'y finisse pas mes tristes jours. Transportez-moi loin d'ici, &et dans un lieu où je puisse cacher à l'univers entier ma cruelle destinée. AÀ ces mots, nous le portons au vaisseau &et nous l'amenons sur ces bords avec bien de la peine. Il a été sans cesse travaillé par la violence de ses maux ; &et vous le verrez bientôt expirant, si même il vit encore. » Quel choix des circonstances les plus capables d'émouvoir [p.] &et d'attendrir sur le sort de ce heros ? C'est au moment où il se livroitlivrait à la joie la plus pure, que d'horrible tourmenstourments vont lui ravir le jour. Mais vous remarquez, sans doute, comme moi, quelle vivacité &et quel intérêt ajoute ici la situation de Déjanire. On lui raconte la mort cruelle de son époux, &et c'est elle seule qui en est la cause innocente, pour avoir ajouté foi aux paroles de Nessus. Cette circonstance ne donne-t-elle pas une force singulieresingulière à ce que dit Hyllus, qu'Hercule exhaloitexhalait sa fureur en intprécations terribles contre l'hymen fatal qui l'avoitavait uni à la fille d'Œnée ?

Il me semble, ajouta Timagène, qu'il y a une situation à-peu-prèsà peu près semblable dans la PhèdrePhèdre de Racine. ThérameneThéramène raconte à Thésée la mort d'Hyppolite son fils, dont cet infortuné perepère étoitétait devenu l'auteur, en prêtant l'oreille aux accusations de sa femme contre ce prince innocent. J'y trouve même un trait, qui, comme le vôtre, emprunte une énergie toute particuliereparticulière de cette situation : ce sont ces deux beaux vers, où ThérameneThéramène peint le cadavre défiguré de ce prince malheureux :

[p.] * *Phed. Acte 5, sc. 6. Triste objet, où des Dieux éclate la colerecolère,
Et que m'éconnoîtroitméconnaîtrait l'œuilœil même de son perepère.

Quel coup doit porter au cœur de Thésée cette réflexion ?

Ce coup est si sensible, poursuivit Euphorbe, qu'il devroitdevrait peut-être avoir des effets plus tristes, qu'il n'en a dans la piecepièce. Je ne puis m'empêcher d'accorder ici l'avantage au tragique Grec, sur le françoisfrançais. Outre le stilestyle de la description, plus naturel, &et dès-lorsdès lors plus pathétique dans le premier que dans Ie second, quelle différence dans les suites qu'elle a chez l'un &et l'autre poëtepoète ? Déjanire écoute le récit d'Hyllus avec cette sombre &et morne attention qui décéledécèle l'excès de la douleur. Son désespoir est au comble : elle fort sans dire un mot ; &et c'est pour se donner la mort. Voilà la nature peinte en grand. Cette conduite est bien plus expressive, que les exclamations de Thésée. De tout cela, il est aisé de conclure, que le pathétique dépend entiéremententièrement du soin que le poëtepoète a de rassembler les circonstances les plus naturelles en elles-mêmes, &et les plus capables de nous attendrir sur l'objet [p.] qui nous est présenté.* *Discitur hinc etenim sensus mentesque legentum
Flectere, diversosque animis motus dare, ut illis
Imperet atte potens (dictu mirabile) vates.
Nam semper seu laeta canat, seu tristia moerens,
Affectas implet racitâ dulcedine mentes.
Vid. Poët. lib. 2.
« Voilà, dit le poëtepoète de Crémone, quels ressorts doit faire jouer le favori des muses, pour conduire à son gré l'esprit &et le cœur de ses lecteurs, pour leur inspirer les mouvemensmouvements &et les passions qu'il lui plaît, &et par unune especeespèce de prodige, les soumettre à l'effort tout-puissant de son art. Soit qu'il nous porte à la joie, soit qu'il veuille nous arracher des pleurs, toujours il répand dans notre ameâme un sentiment plein de douceur &et de charmes. » L'Auteurauteur ne se contente pas de le dire, il le prouve par des exemples tirés de Virgile, son poëtepoète favori.* *Quem non Threicii quondam sors aperta vatis Molliat, amissam dum solo in littore secum, Eurydice, solans aegrum testudine amorem, Te veniente die, te decedente canebat ? [p. 499] Quid  Puer Euryalus cum pulchros volvitur artus,
Ah dolor ! inque humeros lapsâ cervice recumbens,
Languescit moriens, ceu flos succisus aratro  Ardet adire animus lectori, &et currere in ipsunt
Volscentem, puerique manum supponere mento
Labenti, ac largum frustra prohibere cruorem Purpureo niveum signantem flumine pectus.
Ib.
« Qui seroitserait insensible, continue-t-il, au sort déplorable du [p.] chantre de la Thrace, lorsque seul sur un rivage désert, il pleure la perte de son épouse, &et tâche de charmer son amour désespéré, lorsque les lugubres accensaccents de sa lyre chantent le nom d'Euridice au lever de l'aurore, &et le répétant encore au coucher du soleil ? Quel tableau plus touchant que celui d'Euryale, lorsque ce bel enfant tombe sous les coups de son ennemi ? Sa tête languissante demeure panchéepenchée sur ses épaules ; la pâleur de la mort se répand sur ses lèvres ; c'est une fleur coupée par le tranchant de la charrue. AÀ cette peinture, le lecteur voudroitvoudrait s'avancer lui-même, fondre sur Volscens, soutenir de la main cette tête mourante, &et faire des efforts, même inutiles, pour arrêter ces flots de sang qui coulent le long de sa poitrine. »

[p.] Votre bon prélat, reprit Timagène, avoitavait du goût &et possédoitpossédait bien son Virgile. Il pensoitpensait avec raison que les grands mots, les exclamations, les phrases coupées &et ponctuées sont moins propres au pathétique que les circonstances réunies avec habileté. C'est le grand art qu'emploie Racine pour émouvoir, &et dans lequel il réussit si bien ; témoin cette description touchante que fait Josabeth dans la tragédie d'Athalie, en parlant du jeune Joas.* *Athalie, Acte 1. sc. 2.

Hélas ! L'état horrible où le ciel me l'offrit,
Revient à tout moment effrayer mon esprit !
De princes égorgés la chambre étoitétait remplie.
Un poignard à la main l'implacable Athalie
Au carnage animoitanimait ses barbares soldats,
Se poursuivoitpoursuivait le cours de ses assassinats.
Joas laissé pour mort frappa soudain ma vue.
Je me figure encor sa nourrice éperdue,
Qui devant les bourreaux s'étoitétait jettéjeté envainen vain,
Et foiblefaible le tenoittenait renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage ;
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,
De ses bras innocensinnocents je me sentis presser.

[p.] Il n'y a pas-làpas là un coup de pinceau qui ne porte avec lui un sentiment. Qui ne seroitserait ému à la vue de cette nourrice qui ose se jetterjeter au-devant des assassins, de cet enfant renversé tout sanglant surt son sein ? Mais sur-toutsurtout quel trait admirable que le mouvement de ce même enfant, qui blessé, presque sans connoissanceconnaissance, presse entre ses bras la personne qui le tient ! Ce sont-làsont là de ces circonstances délicates, qui ne sont apperçuesaperçues que par l'œuilœil d'un grand maître.

Ce concours adroit des circonstances, ajouta Euphorbe, est le ressort le plus puissant, non-seulementnon seulement pour produire le pathétique, mais encore pour inspirer toutes les passions &et tous les mouvemensmouvements dont l'ameâme est susceptible. Voyons dans un autre endroit du même poëtepoète, comment il contribue à faire naître l'éloignement &et l'horreur. Céphise, confidente d'Andromaque, veut persuader à cette princesse de donner la main à Pyrrhus, pour mettre à couvert les jours d'Astyanax son fils ; puisque c'est à ce prix que le prince Grec consent à lui conserver la vie. La veuve d'Hector indignée de ce conseil, s'attache à montrer combien Pyrrhus est un objet [p.] odieux pour elle, &et par ses propres exploits, &et par ceux d'Achille son perepère. Elle réprendrépond donc ainsi,* *Androm, Act. 3. sc. 7.

Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné, sans honneur, autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son perepère à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu'il tenoittenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle,
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les ieuxyeux étincelansétincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlansbrûlants ;
Sur tous mes freresfrères morts se faisant un passage,
Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mouransmourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expiransexpirants.
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue,
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sçutsut se couronner ;
Enfin, voilà l'époux que tu me veux donner.

[p.] Je pense que ce morceau peut bien figurer auprès du vôtre, &et que les circonstances y sont assez bien rapprochées, pour nous donner l'idée la plus affreuse du fils d'Achillle.

Puisque vous parlez de descriptions effrayantes &et terribles, interrompit Timagène, j'en vois peu qui produisent mieux cet effet, que ce peu de vers traduits du poëtepoète EschileÉschyle, &et que l'on trouve dans le traité du sublimeTraité du sublime de Longin.* *Ch. 13.

Sur un bouclier noir sept chefs impitoyables
EpouvantentÉpouvantent les Dieux de sermensserments effroyables.
Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger,
Tous, la main dans le sang, jurent de se vangervenger :
Ils en jurent la peur, le dieu Mars &et Bellone.

Et cet autre morceau de je ne sçaissais quel poëtepoète, qui fait ainsi le portrait du démon de la guerre. [p.]

Quelle divinité barbare
S'offre à mes ieuxyeux épouvantés ?
Deux glaives forgés au Tartare
Arment ses bras ensanglantés :
Des serpensserpents forment sa couronne ;
L'ombre de la mort l'environne ;
Le tonnerre gronde à l'entour :
Les inexorables furies,
Les gorgones de sang nourries,
Composent son horrible cour.

Quel assemblage d'objets tous plus épouvantables les uns que les autres !

Les exemples dans ce genre, repartit Euphorbe, se présentent en foule dans nos bons Auteursauteurs. AÀ ceux que vous venez de citer, on pourroitpourrait joindre le récit qu'Athalie fait elle-même d'un songe affreux qui lui annonce ses malheurs, &et cet endroit si connu de la cantate de Circé, où le grand Rousseau décrit les effets d'un enchantement.

Sa voix redoutable
Trouble les enfers ;
Un bruit formidable
Gronde dans les airs ;
Un voile effroyable
Couvre l'univers :
[p.] La terre tremblante
Frémit de terreur ;
L'onde turbulente
Mugit de fureur ;
La lune sanglante
Recule d'horreur.

Au reste, parmi tous ces traits propres à rendre un objet odieux, il faut se donner de garde d'en admettre aucun qui rende la peinture dégoûtante. L'imagination échauffée s'aveugle quelquefois &et donne dans cet écueuilécueil, sans s'en appercevoirapercevoir. Horace, cet oracle du goût, semble s'être oublié dans ces vers, où il peint Cerbère ; si cependant cette strophe n'a pas été ajoutée par quelque copiste ignorant,* *Lib. 3 Od. 11.

         Quamvis furiale centum
Muniant angues caput ejus, atque
Spiritus teter saniesque manet
         Ore trilingui.

Cette haleine empestée, ce sang corrompu qui coule de la gueule du monstre infernal, est plus capable de soulever [p.506] le cœur, que de porter l'effroi dans l'esprit.

Ce poëtepoète, répliqua Timagène, a porté lui-même son arrêt, lorsqu'il nous a dit que tout ce qui sort des bornes précieuses de la nature, devient outré &et ne peut plaire. Je crois qu'il en est du récit comme du spectacle. Une scène tendue de noir, ornée de larmes funèbres1414La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte., parsemée d'ossemensossements &et de têtes de morts, où I'œuilœil découvre des tombeaux ouverts &et des cadavres à demi-corrompusà demi corrompus ;* *Roméo, Trag. telle enfin qu'on lal'a vue de nos jours, n'est plus qu'un triste convoi qui m'accable ou me révolte. Mais détournons un peu nos ieuxyeux de ces objets lugubres, &et fixons-les sur des descriptions plus propres à nous égayer. L'empire qu'elles ont sur nos sentimenssentiments doit s'étendre, sans doute, sur celui-là, comme sur les autres.

Vous en rencontrerez de ce genre, reprit Euphorbe, dans tous les grands écrivains anciens &et modernes. Telle est la description des champs Eliséeschamps Élysées dans Virgile, celle du paradis terrestre dans Milton, celle du palais d'Armide &et de [p.] ses environs dans le Tasse. Voici de quelle manieremanière M. Mirabaud a traduit Ia dernieredernière.* *Jérus. dél. chant 15 &et 16. « Après que les chevaliers furent parvenus au haut de la montagne, ils virent une agréable plaine, qui s'étendoitétendait sous un ciel pur &et serein. La terre y étoitétait couverte d'un gazon toujours verdvert &et émaillé des plus riantes fleurs. Dans ce climat enchanté, jamais le rigoureux hyverhiver ne pénétrepénètre ; les ardeurs brûlantes de l'été ne s'y font jamais sentir : on y respire en tout temps un air délicieux, que temperetempère le doux Zéphire, &et que l'aimable Flore parfume. Au milieu de cette belle plaine &et sur le bord d'un lac, étoitétait un magnifique palais d'où l'on découvroitdécouvrait la mer &et les islesîles voisines, sur lesquelles ce somptueux édifice sembloitsemblait dominer..... [...] Le superbe palais d'Armide étoit d'une forme ronde...... [...] La porte étoitétait d'argent &et les gonds en étoientétaient d'or, mais l'ouvrage dont elle étoitétait ornée, surpassoitsurpassait infiniment la matierematière. Les figures qu'on y avoitavait gravées étoientétaient si bien faites, &et on leur avoitavait donné [p.] tant d'expression, qu'elles paroissoientparaissaient animées..... [...] Après que les chevaliers eurent légérement considéré ce bel ouvrage.... [...] Ils parvinrent à l'entrée du jardin. Alors s'offrit à leurs ieuxyeux tout ce qu'on peut imaginer de plus agréable &et de plus charmant. Les parterres émaillés de fleurs, les bosquets toujours verdsverts, les fontaines cristallines prodiguant leurs eaux sous mille formes différentes, les grotesgrottes, les riants côteaux, les vallons frais &et sombres ornoientornaient à l'envi ce délicieux séjour. Mais ce qui en faisoitfaisait la plus grande beauté, c'est que l'art y étoitétait tellement caché, que ce jardin sembloitsemblait devoir à la nature seule tous ses ornemensornements.1515Une nouvelle instance du principe 'ars est celare artem' formulé par Ovide dans son Ars Amatoria ; voir également page 71. L'air toujours également tempéré, y faisoitfaisait produire aux arbres des fleurs &et des fruits en tout temps ; à côté d'une figue encore verte pendoitpendait à la même branche une figue d'une parfaite maturité, &et sur le même pied on voyoitvoyait la vigne encore en fleur chargée de raisins murs &et d'un goût exquis. Au murmure des eaux, &et à celui des feuilles qu'agitoitagitait l'haleine des zéphyrs, une infinité de petits oiseaux accordoientaccordaient leur ramage. » Il [p.] est difficile assurément de voir une peinture plus gaie &et plus agréable.

Ce poëtepoète Italienitalien a une imagination très-richetrès riche, ajouta Timagene ; mais je lui trouve un autre mérite qui lui est particulier. Son récit intéresse singuliérementsingulièrement ; &et je pense qu'on doit attribuer principalement cet effet aux situations délicates dans lesquelles il met souvent ses personnages, &et qui ménagent au lecteur une surprise délicieuse. C'est-làC'est là, s'il m'en souvient bien, ce que vous appelliez suspension.1616Les deux interlocuteurs en avaient déjà parlé plus tôt ; voir page 124. Telle est l'arrivée inattendue de Clorinde à Jérusalem, au moment ou Sophronie &et Olinde vont subir un supplice infâme &et cruel, auquel cette héroinehéroïne s'empresse de les arracher : tel est le combat de cette même Clorinde contre Tancrède, qui ne reconnoîtreconnaît son amante qu'après lui avoir donné le coup de la mort : telle est la rencontre d'Herminie à la suite d'Armide, au milieu de l'armée Egyptienneégyptienne, lorsqu'on la croit encore dans la retraite champêtre, où la frayeur l'avoitavait conduite.

Il est vrai, repartit Euphorbe, que ces situations sont assez fréquentes dans la Jérusalem délivréela Jérusalem délivrée. Elles le sont peut-être au point de donner à ce poëmepoème [p.] un petit air de roman, qui, joint à quelques pensées recherchées, à ces concetti familiers aux Italiens, forme sans doute ce clinquant, que Despréaux condamnoitcondamnait dans ce bel ouvrage. Mais enfin, comme chaque poëtepoète a ses défauts, chacun aussi a son mérite particulier. HomereHomère excelle par le génie, Virgile par le naturel, Milton par la force &et l'énergie, &et le Tasse par l'esprit &et le brillant. Pour la solidité de l'instruction &et les richesses de la poësiepoésie, il en est peu qui le disputent à l'archevêque de Cambrai.

Soit dit sans vous offenser, répliqua Timagène ; vous me paroissezparaissez un peu hardi de vanter la poësiepoésie d'un ouvrage, qu'on refuse de nommer un poëmepoème, bien loin de le reconnoîtrereconnaître pour un poëmepoème épique. Je veux bien y voir avec vous toute la conduite de l'épopée ; l'unité d'action, de héros &et de temps ; le merveilleux le plus frappant, l'intérêt le plus vif, l'imagination la plus brillante : mais il n'est point un poëmepoème, dès qu'il n'est point écrit en vers.

Cet oracle, reprit Euphorbe, est-il aussi sûr que vous paroissez le croire ? Je vais tâcher de justifier ma hardiesse, &et d'assurer au TélémaqueTélémaque le titre de poëmepoème épique. On convient assez communément [p.] que l'épopée est le récit poëtiquepoétique d'une action grande, merveilleuse, intéressante, exécutée par un héros dans un certain espace de temps. De toutes les qualités renfermées dans cette définition, vous n'en contestez qu'une à l'ouvrage dont il s'agit : c'est déjà un grand avantage pour moi. Toute la difficulté roule donc sur ces mots, un récit poëtiquepoétique auxquels des gens de lettres ont substitué un récit en vers. Pour moi, je pense qu'il faut mettre une grande différence entre l'un &et l'autre. On lit tous les jours des vers sans poësiepoésie ; on peut lire aussi de la poësiepoésie sans vers. Le nombre, la mesure des syllabes, la rime, sont une écorce extérieure qui n'exige point le secours des muses. La versification est à la poësiepoésie, ce que la bordure est à un tableau. Le coloris, l'expression, l'ordonnance sont absolument indépendansindépendants de cette décoration. Rapportons-nous-en sur cette question à Horace : c'est un bon juge.* * Necque enim concludere versum
Dixeris esse satis ; neque, si quis scribat, uti nos,
[p.512] Sermoni propiora, putes hunc esse poëtam.
Ingenium cui fit, cui meas divinior, atque os
Magna sonaturum, des nominis hujus honorem.
Hor. Sat. lib. 1.
« Pour être poëtepoète, dit-il, il ne suffit pas de [p.] renfermer un vers dans une certaine mesure, comme je le fais maintenant, sans dire rien qui s'élève au-dessus d'une conversation familierefamilière. Réservez ce titre magnifique pour celui qui a reçu du ciel le génie, l'enthousiasme &et une expression digne des plus grands objets. » Voilà donc l'essence de la poësiepoésie : le génie qui choisit habilement son sujet, qui le dispose avec art, qui puise dans la vérité &et la nature ses caracterescaractères, &et qui sçaitsait franchir à propos les bornes trop étroites, que les réglesrègles lui prescrivent ; l'enthousiasme qui enfante le sublime, le pathétique, les idées nobles ou riantes, les belles descriptions, les pensées brillantes ; enfin les richesses de l'expression, qui ajoute une nouvelle énergie à la pensée, &et qui va quelquefois jusqu'à peindre, pour ainsi dire, à l'oreille l'émotion que l'esprit éprouve. Aucune de ces parties ne manque à l'immortel ouvrage de FénélonFénelon. On n'exige point ici la vérsification. [p.] Le favori de MécêneMécène l'exclut même formellement, si elle est seule, lorsqu'il met au rang de la prose la satyresatire qu'il écrivoitécrivait alors, &et qu'il écrivoitécrivait en vers. Si la mesure ou la rime étoientétaient absolument nécessaires à la poësiepoésie, dans une traduction en prose, elle perdroitperdrait sa nature.1717Bérardier de Bataut ne sera apparemment plus de l'opinion d'Euphorbe en 1786, lorsqu'il choisit les vers pour sa traduction de L'Anti-Lucrèce de Melchior de Polignac. De bonne foi, est-ce de la prose que nous lisons dans la traduction du beau poëmepoème de Milton ? Il a peut-être perdu quelques-unes de ses gracesgrâces : mais quelque défiguré qu'on le suppose, on ne le prendra jamais pour une histoire ; pas même pour un roman. Ainsi je ne crains point de placer l'Auteurauteur du TélémaqueTélémaque sur le Parnasse au-dessus de beaucoup de versificateurs, supposé même que ceux ciceux-ci y soient admis.

Vous avez ici un beau champ, poursuivit Timagène : vous combattiez un ennemi qui ne demande que d'être vaincu : car je vous avoue qu'on a toujours eu bien de la peine à me faire voir de la simple prose, par exemple, dans la descriprion charmante que fait cet Auteurauteur de la grotegrotte de Calypso. « Cette grotegrotte, dit-il, étoitétait taillée dans le roc en voûtes pleines de rocailles &et de coquilles : elle étoitétait tapissée d'une jeune vigne qui étendoitétendait également ses bran [p.] ches souples de tous côtés. Les doux Zéphyrs conservoientconservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur. Des fontaines coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amaranthes &et de violettes, formoientformaient en divers lieux des bains aussi purs &et aussi clairs que le cristal. Mille fleurs naissantes émailloientémaillaient les tapis verdsverts dont la grotegrotte étoitétait environnée. Là on trouvoittrouvait un bois de ces arbres touffus qui portent des pommes d'or, &et dont la fleur, qui se renouvelle dans toutes les saisons, répand le plus doux de tous les parfums. Ce bois sembloitsemblait couronner ces belles prairies, &et formoitformait une nuit que les rayons du soleil ne pouvoientpouvaient percer. Là on n'entendoitentendait jamais que chant des oiseaux, ou le bruit d'un ruisseau qui se précipitant du haut d'un rocher, tomboittombait à gros bouillons pleins d'écume, &et s'enfuyoitenfuyait au travers de la prairie. » Quelle poësiepoésie employa jamais des images plus riantes, &et prodigua avec plus d'abondance toutes les richesses &et tous les ornemensornements du stilestyle ?

C'est aussi dans la poësiepoésie, poursuivit Euphorbe, que l'on peut &et que l'on doit les répandre avec une especeespèce de [p.] profusion. Comme elle se propose de gagner le cœur &et l'esprit par l'attrait du plaisir, pour les instruire plus sûrement, elle n'épargne rien de tout ce qui peut ravir &et enchanter. De là1818La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte. ces peintures fréquentes, où les traits de la nature sont si bien saisis, qu'on la confond presque avec son portrait ; delàde là ces pensées naturelles, délicates, &et toujours poëtiquespoétiques : delàde là cette harmonie, cette cadence si expressive, qu'elle fait presque concevoir l'objet qu'elle décrit, à ceux même pour qui la langue dans laquelle elle s'exprime, est étrangereétrangère.

Je ne puis entendre parler de peintures naturelles en poësiepoésie, répliqua Timagène, sans me rappeller celle que fait Horace dans cette belle ode, où il raconte les projets chimériques d'un usurier, qui sembloitsemblait résolu de quitter la ville &et son infâme trafic. Pour se confirmer dans cette belle résolution, il décrit ainsi la félicité d'un habitant de la campagne. « Là il marie aux peupliers les sepsceps de sa vigne déjà forts &et vigoureux ; ici il suit des ieuxyeux ses [p.] troupeaux erranserrants dans un vallon écarté, qu'ils font retentir de leurs mugissemensmugissements : quelquefois il s'occupe à renfermer dans des vases purs le miel exprimé de ses rayons, ou à décharger ses moutons de leur toison. Lorsque Pomone montre à l'univers sa tête couronnée de fruits, quel charme pour lui de cueuillircueillir une poire que les travaux ont fait naître, ou une grappe de raisin dont l'incarnat le dispute à la pourpre. Au gré de son caprice, tantôt il s'étend à l'ombre d'un vieux chêne, tantôt sur un gazon dont la fraîcheur a pour lui mille attraits. Cependant le murmure d'un fleuve [p.] profond, le ramage plaintif des oiseaux dans les bois, le gazouillement d'une onde fugitive répandent sur ses ieuxyeux de légers pavots. » Le poëtepoète termine enfin ce charmant paysage par ces traits. « Tandis qu'il prend un repas frugal, quel spectacle plus agréable à ses ieuxyeux, que d'appercevoirapercevoir ses troupeaux revenir à pas précipités des pâturages à la bergerie, ses bœufs fatigués rentrer d'un air abbatu &et traîner après eux la charrue renversée ; de voir autour d'un foyer, où règne la douce gaieté, un essainessaim de domestiques qui font la richesse de la maison qui les a vu naître !  »

[p.] J'ai rencontré derniérementdernièrement, repartit Euphorbe, un de ces portraits dans un ouvrage qui n'a aucun rapport, il est vrai, à l'objet que nous traitons, mais qui revient si bien à celui que vous venez de citer, que je ne puis m'empêcher de le mettre sous vos ieuxyeux. Ce sera une petite digression, que vous me pardonnerez. Je l'ai trouvé dans un discours prononcé en 1769, par un magistrat digne par ses talenstalents &et ses vertus du ministere public, dont il a été chargé pendant quelque temps dans un parlement de province.* *Disc. sur les mœurs de M. Servan, anc. Av. Gén. du Parl. de Grenoble.1919L'appel à la note manque dans l'original. La place de la note est donc conjecturale. L'orateur suppose un bon citoyen, un patriote sans prétentions, qui s'entretient ainsi avec lui-même. « Il est nuit, &et j'ai travaillé tout le jour pour ma patrie &et pour mes devoirs ; mais voici le moment où je vais être payé de tout. Je vais retrouver ma femme, mes enfansenfants, ma famille..... [...] Tous m'aiment, tous m'attendent, &et je suis sûr que déjà vingt fois mes enfansenfants ont interrompu leurs jeux innocensinnocents, pour demander à leur meremère avec inquiétude, si leur perepère [p.] tarderoittarderait encore long-tempslongtemps. AÀ peine ils me verront, que je n'entendrai qu'un cri de joie : tous leurs regards, toutes leurs caresses seront pour moi, &et je leur prodiguerai toutes les miennes, &et je les serrerai dans mes bras tous ensemble, tous l'un après l'autre. Assis à la même table, sans doute, ils me demanderont compte de ma journée &et tout mon cœur leur sera ouvert : qu'ai-je à leur cacher ? Je leur dirai ma joie &et mes chagrins. Quel plaisir de les voir surpendre leur repas, les ieuxyeux attachés sur les miens, m'écouter avidement, pâlir à ma moindre peine, &et s'entreregarder en souriant, à mes moindres plaisirs, quelquefois m'interrompre par tendresse, &et se retenir aussi-tôtaussitôt par respect ; m'écouter encore quand je me suis tu, attendant dans un long silence, si je n'ai plus rien à leur apprendre de moi ! Un de mes signes, un coup-d'œuilœil, un souris sera le signal de quelques jeux, où je serai pris pour témoin, pour conseil, pour arbitre, &et toujours pour leur perepère. » Peut-on se refuser à l'émotion paisible &et délicieuse que produisent dans l'âme2020La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte. de pareils objets ?

[p.] En lisant ces morceaux, interrompit Timagène, je crois voir un de ces agréables tableaux de Greuze, qui nous peint les occupations d'une famille villageoise, l'objet de nos mépris, &et qui devroitdevrait l'être de notre envie. Elle ne connoîtconnaît point nos arts &et notre politique, mais elle ignore aussi nos vices. Rien n'égale, à mon avis, I'expression &et la vérité de ce coup de pinceau dans Horace, Quel spectacle plus intéressant, que de voir... ses bœufs fatigués rentrer d'un air abbatu, &et traîner après eux la charrue renversée ? Et de ceux-ci qui m'ont singuliérementsingulièrement frappé dans le discours de votre magistrat. Quel plaisir de voir mes enfansenfants s'entre-regarder en souriant de mes moindres plaisirs ; .... m'écouter encore, quand je me suis tu, attendant dans un long silence, si je n'ai plus rien à leur apprendre de moi ! Voilà ce que j'appelle prendre la nature sur le fait, &et je pense que c'est-là un des plus beaux ornemensornements du récit poétique.

Par-toutPartout où se montre la nature, poursuivit Euphorbe, elle est sûre d'enchaîner les cœurs, ne fût-ce que dans une simple pensée. On en rencontre souvent de cette especeespèce dans Virgile. Telle est [p.] celle-ci, qui termine le portrait de deux freresfrères, que la nature avoitavait formés très-ressemblanstrès ressemblants.* *         . . . . .[...] Simillima proles
lndiscreta suis, gratusque parentibus error.
« Les ieuxyeux des perepère &et meremère avoientavaient peine à les distinguer, &et la ressemblance étoitétait si parfaite, qu'elle leur occasionnoitoccasionnait souvent des méprises agréables pour eux : » &et cette autre qui sert de couronnement à la belle description de la démarche d'Apollon ;* *Latonae tacitum pertentant gaudia poetus. « Latone éprouve, en le voyant, un plaisir secret, mais délicieux. »2121Les guillemets finaux manquent, dans l'original.

Dans ces vers, reprit Timagène, je ne vois rien de saillant, rien qui puisse surprendre : je ne conçois pas pourquoi vous les qualifiez du titre de pensées.

Ce ne sont pas des pensées sublimes ou brillantes, repartit Euphorbe, mais des pensées naturelles ; &et celles-ci ne sont pas les moins précieuses. Il n'est peut-être pas si difficile qu'on le croiroitcroirait, d'en produire de la premierepremière espèceespece. On s'échauffe l'imagination, on se bat, pour ainsi dire, les flancs ; il est rare que de ce mouvement électrique, [p.] il ne sorte quelques étincelles. Il est vrai que ces feux dégénerentdégénèrent souvent en fumée. C'est ce qui est arrivé au Guarini dans cette pensée qu'il nous a donnée au sujet d'Encelade, l'un des Titans :* *La dove sotto à la gran mole Etnea
Non so se fulminato, ô fulminante,
Vibra il fiero gigante
Contra l nemico ciel fiamme di sdegno.
« On ne sçaitsait si ce fier géant, enfermé sous l'EthnaÉtna, est foudroyé, ou foudroye. Il lance dans sa colerecolère, des feux contre le ciel, &et lui fait la guerre. » Je connoisconnais peu de pensées plus recherchées que celle-là. Elle n'est pas néanmoins aussi ridicule, que celle de l'Arioste, qui dit d'un de ses héros, « Le pauvre homme ne s'étoitétait pas apperçuaperçu qu'il étoitétait mort, &et combattoitcombattait encore. »* *Il pover huomo, che non sen era accorto,
Andava combattendo, &et era morto.

Je n'ai jamais été si surpris, interrompit Timagène, que de rencontrer derniérementdernièrement cette même pensée, non pas dans un poëtepoète, mais dans un historien Espagnolespagnol. AÀ l'occasion de quelques [p.] guerriers coupés en deux par le canon, au siégesiège de MaestrichtMaastricht, voici comme il s'exprime* *         Dimidiato corpore pugnabant,
Sibi superstites, ac peremptae partis ultores.
Strada de bel. Belg. dec. 2. l. 2.
2222Dans l'appel à la note, la parenthèse fermante est très faiblement imprimée aussi bien dans l'exemplaire de l'édition l'originale qui sert de référence pour la présente édition électronique, que dans le facsimilé disponible sur Google Books produit à partir d'un exemplaire de la Taylor Institution, Oxford et provenant de la collection de Vivienne Mylne. C'est un indice parmi d'autres qu'il s'agit de la même et peut-être de l'unique impression de l'ouvrage. « La moitié de leur corps survivoitsurvivait à l'autre, combattoitcombattait encore, &et vangeoitvengeait celle qui n'étoitétait plus. »2323Les guillemets finaux manquent, dans l'original. Nous avons trouvé de l'affectation dans Florus, quand il dit, que la colerecolère vivoitvivait / Sur le front d'un guerrier après sa mort : mais qu'est ce que cela, en comparaison de la moitié d'un corps qui venge l'autre ?* *De Art. Poët. v. 230.Je veux m'élever, dit Horace, je me perds dans les nues.

Ce malheur n'est que trop commun, poursuivit Euphorbe. Il n'est donné qu'aux hommes de goût &et de génie, de saisir ces traits où la nature &et le vrai semblent avoir imprimé leur sceau. Semblables à la violette, ces fleurs plaisent toujours, ne fatiguent point, &et ne portent jamais à la tête. Quel esprit assez bouché,2424Le texte lit bien bouché, et non pas borné, auquel on aurait pu s'attendre. quels organes assez grossiers, pour ne point sentir I'impression de ces deux mots d'HomereHomère δαxρυοεν γελατασα, qui nous peignent les ris &et pleurs confondus sur [p.] le visage d'Andromaque, dans un de ces momensmoments délicats où le cœur obéit tout-à-Ia foistout à Ia fois aux mouvemensmouvements de la joie &et de la tristesse ?

Ut pictura poesis, reprit Timagène. Cet admirable coup de pinceau du poëtepoète Grec, se retrouve parfaitement, ce me semble, dans le tableau de la naissance de Louis XIII, fait par Rubens. On y distingue dans les ieuxyeux &et dans tous les traits de Marie de Médicis le double sentiment de la douleur, appanageapanage de l'enfantement, &et du plaisir que lui cause la naissance d'un fils &et d'un héritier du trône. Au reste, je ne sçaissais auquel des deux, du naturel, ou de la délicatesse je donneroisdonnerais la préférence dans la poësiepoésie. Peut-on rien imaginer de plus adroit, par exemple, que la manieremanière dont Virgile fait sa cour à Auguste dans son EnéïdeÉnéide, en prêtant à son héros les qualités, les vertus &et même les foiblessesfaiblesses du souverain de Rome. Les Dieux dans l'EliséeÉlysée s'occupent de sa grandeur future : Vulcain grave ses exploits sur le bouclier de l'Auteurauteur de sa race. Quelle finesse dans cet éloge de Louis-le-Grand* *Lutrin, ch. 2. [p.] que Despréaux met dans la bouche de la mollesse ? Par ce tour ingénieux, je porte ma pensée bien au-delà de ce que me dit le poëtepoète ; &et c'est-Iàc'est Ià, si je m'en souviens bien, ce qu'on nomme délicatesse. AÀ cette occasion, je me rappelle qu'un homme de goût m'apprit autrefois un moyen propre à découvrir l'ornement dont un poëtepoète a revêtu sa matiere. C'est de l'en dépouiller pour un moment, &et de réduire la pensée à la proposition simple. Par exemple, dans l'endroit dont il s'agit, Boileau ne veut dire autre chose sinon, que l'ardeur du Roi pour la gloire n'est arrêtée ni par les plaisirs, ni par les saisons. Cette louange, qui n'a rien de surprenant par elle-même, devient bien plus flatteuse &et plus intéressante, lorsque la mollesse en personne se plaint de l'activité infatigable de ce prince.

Ce moyen en effet, ajouta Euphorbe, est infaillible pour apprécier le mérite d'une pensée ; &et suivant cette réglerègle, vous ne ferez pas grand cas, sans doute, de celle du Tasse au sujet de Clorinde, lorsque cette guerriereguerrière rencontra dans un bois Tancrède, à qui ses charmes avoientavaient inspiré toutes les fureurs de l'amour. [p.] Le poëtepoète dit à cette occasion,* *Jér. Déliv. Chant, premier. « Clorinde alloitallait sans doute attaquer celui qu'elle avoitavait déjà vaincu. » Si vous retranchez de cette pensée la petite antitheseantithèse qu'elle renferme, vous appercevrezapercevrez que loin d'y perdre, elle en devient plus noble. Elle se réduit à celle-ci ; Clorinde alloitallait attaquer un ennemi plein d'amour pour elle. Cette dernieredernière idée me semble plus digne de l'épopée que la premierepremière.

La premierepremière, répliqua Timagène, est plutôt une pensée fine qu'une pensée délicate. Elle a trop d'apprêt, trop d'esprit. Tout cela montre assurémemt que les ornemensornements, même dans la poësiepoésie, ont des bornes.

Je n'en doute en aucune façon, reprit Euphorbe. Tout ce qui s'écarte de la belle nature, tout ce qui sent l'affectation est de mauvais alloialoi. Hors de-làde là, tout est permis ; même de donner de l'ameâme &et du sentiment aux êtres les plus insensibles. C'est cette hardiesse ingénieuse qui rend une pensée vraiment poëtiquepoétique. Je me rappelle un endroit de [p.] Silius Italicus qui mérite bien ce titre.2525Tiberius Catius Asconius Silius Italicus (26-101 après J.-C.) fut un poète et homme politique romain. Il est notamment l'auteur de La Guerre punique, un poème épique en 12 000 vers. C'est au sujet d'Annibal qu'un jeune Capouan vouloitvoulait poignarder dans un festin. On apostrophe ainsi l'assassin.* *Fallit te mensas inter quod credis inerinem,
Tot bellis quæsita viro, tot cœdibus armat
Majestas æterna ducem : si admoveris ora,
Cannas &et Trebiam ante oculos, Thrasimenaque busta,
Et Pauli stare ingentem miraberis umbram.
Lib. 11.
« Tu te trompes, si tu le crois sans défense au milieu d'un repas : cet air majestueux &et fier qu'il doit à tant de guerres &et de batailles forme un rempart éternel autour de ce héros. Dès que tu paroîtrasparaîtras en sa présence, tes ieuxyeux verront avec étonnement à ses côtés les journées de Cannes &et de Trebie, les bûchers de ThrasimeneThrasimène, &et la grande ombre de Paul EmileÉmile. »

Permettez-moi, interrompit Timagène, de mettre ici en usage le moyen dont nous parlions tout-à-l'heuretout à l'heure, pour distinguer les ornemensornements de cette pensée. Tout ce que dit ici le chantre d'AnnibalHannibal, se réduit à cette idée simple, que [p.] la seule présence du héros de Carthage, &et le souvenir de ses victoires arrêteront le bras de l'assassin. Quelle magnificence ajoute ici la poësiepoésie ! L'air noble devient un boulevard insurmontable : Cannes, TrebieTrebbia ne sont plus de simples batailles ; ce sont des personnages imposansimposants qui forment une cour au vainqueur de Rome. Ce privilégeprivilège d'animer même des êtres imaginaires est pourtant quelque chose de bien commode pour Messieurs les poëtespoètes.

Ils doivent exciter l'admiration, repartit Euphorbe, ravir, enchanter nos esprits. Comment y réussiront-ils, si on leur ôte cette liberté ? C'est pour atteindre ce but, qu'ils emploient les comparaisons les plus riches, l'énergie même d'une élocution pittoresque, pour former des tableaux frappansfrappants &et capables de vaincre les dégoûts du lecteur le plus dédaigneux. Peut-on se refuser, par exemple, aux charmes de cette comparaison que l'Esprit Saint a dicté au législateur des Juifs, dans ce beau cantique, où il rappelle les bienfaits dont le Dieu d'Israël a comblé son peuple. On y met en parallèle ses soins &et ses attentions avec celles du Roi des [p.] oiseaux.* *Sicut aquila provocans ad volandum pullos suos, &et super eos volitans, expandit alas suas, &et assumpit eum, atque portavit in humeris suis. Cant. Moysi. Deut. 32. « Telle, dit l'Auteurauteur sacré, une aigle instruit ses jeunes aiglons &et les anime par son exemple à prendre l'essor : elle vole au-dessus d'eux ; elle les prend, elle les porte sur ses aîlesailes déployées. » Un poëtepoète* *M. de Bologne. moderne a tâché de rendre ainsi ce riche portrait.

Telle une aigle active, intrépide,
Pour instruire un aiglon timide,
AÀ sa foiblessefaiblesse offre un appui ;
Lui sert de guide &et de modèle ;2626La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte.
Tantôt le porte sur son aîle,
Tantôt voltige autour de lui.

Rien n'est plus propre à charmer un lecteur que cette adresse à rapprocher deux objets qui réfléchissent l'un sur l'autre une lumierelumière mutuelle. Nous en avons dans le TélémaqueTélémaque des modèles2727La graphie de l'original est ici plus moderne que dans le reste du texte. parfaits. Le Tasse a répandu dans son poëmepoème cette especeespèce de richesse avec une abondance [p.] qui approche un peu de la profusion. AÀ tout cela, ajoutons les descriptions, les épithétesépithètes &et la cadence, &et nous aurons à-peu-prèsà peu près tous les ornemensornements qui enrichissent la poësiepoésie.

J'imagine, répliqua Timagène, que cette élocution pittoresque dont vous venez de parler, n'est autre chose que la cadence du vers, lorsque les expressions sont disposées de façon,   qu'elles expriment à l'oreille ce qu'elles signifient à l'esprit.2828Ici, la ponctuation a été modifiée dans le texte de lecture. Ainsi dans HomereHomère, le [grec] imite assez bien les ronflemensronflements de toute une armée, &et le [grec] le bruit des vagues qui glissent les unes sur les autres. Il me semble que les Grecs &et les Latins ont un grand avantage sur nous dans cette partie, à cause de la différente quantité de leurs syllabes longues &et brévesbrèves. Aussi Virgile nous fait-il ordinairement entendre par la cadence de ses vers tout ce qu'il veut nous dire. S'agit-il de peindre la tristesse ? La mesure en est lugubre &et traînante :* *Æn. 5. v. 614.

         Cunctaeque profundum
Pontum aspectabant flentes.

[p.] Des expressions faciles &et coulantes y sont les interprêtesinterprètes de la douceur &et de l'aménité :* *Æn. 1. v. 693.

         Ubi mollis amaracus illum
Floribus &et dulci aspirans complectitur umbrâ.

La rencontre des consonnes &et sur-toutsurtout de la lettre r, &et les élisions rendent admirablement tout ce qui est dur &et difficile.* *Geor. 3. v. 534.

Ergo aegre rastris terram rimantur.
         Totum spumare reductis
Convulsunt remis rostrisque tridentibus aequor.

qu'elleQuelle oreille ne sent pas la légéretélégèreté de ces vers,* *Æn. 5. v. 139.

Inde ubi clara dédit sonitum tuba, finibus omnes,
Haud mora, prosiluêre suis ?

&et la pesanteur de celui-ci,* *Geor. 4. v. 174.

Illi inter sese magna vi brachia tollunt ?

[p.] Il faut avouer que l'harmonie est bien puissante pour exprimer ce qui lui plaît. J'ai été une fois témoin de l'empire qu'elle a sur nos sens. Dans un concert bien composé, on exécutoitexécutait un morceau, où le musicien vouloitvoulait rendre le bruit du tonnerre, lorsqu'il roule en grondant. Les accords d'un chœur nombreux furent combinés si adroitement, qu'une jeune personne de 14 à 15 ans, prit cette imitation pour l'effet naturel, &et en fut effrayée.

Nouvelle preuve, reprit Euphorbe, qu'on réussit toujours bien, quand on copie la nature. Au surplus, quoique nos Auteursauteurs ne rencontrent pas autant de facilité dans cette especeespèce de méchanisme que les anciens, comme vous l'avez remarqué fort à propos, ils partagent néanmoins souvent avec eux ce mérite. Témoin ce bel hémistiche de la tragédie de PhèdrePhèdre.* *Act. 5. sc. 6.

L'essieu crie &et se rompt.

où la mesure &et la chûtechute du vers sont également expressives. Je ne pense pas [p.] que dans vos vers latins la cadence soit plus analogue à l'objet, que dans ceux-ci du Lutrin.* *Chant 2.

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille &et lent,
PromenoientPromenaient dans Paris le monarque indolent.

La Fontaine n'est-il pas le rival de Virgile quand il peint la peine &et la difficulté dans la fable du coche &et de la mouche ?

Dans un chemin montant, sabloneux, mal-aiséemalaisée,
..............[...]
Six forts chevaux tiroienttiraient un coche.

Et plus bas,

L'attelage suoitsuait, souffloitsoufflait, étoitétait rendu.

Enfin l'harmonie de ces vers tirés de la cantate de Circé, n'inspire-t-elle pas une especeespèce d'effroi ?

La terre tremblante
Frémit de terreur ;
[p.] L'onde turbulente
Mugit de fureur ;
La Lune sanglante
Recule d'horreur.

Les hommes de génie ne se rebutent jamais à la vue des difficultés. Elles animent leur ardeur, parce qu'ils sçaventsavent que la gloire est en proportion avec les obstacles.

Dans les armées, répliqua Timagène, vous eussiez, ce me semble, été un héros.

Je n'en sçaissais rien, répondit Euphorbe, car il y a encore bien loin de la spéculation à la pratique : mais je n'en suis pas moins convaincu que cette idée de la gloire est la véritable, &et non celle qu'on attache au luxe des équipages &et de la table, &et qui ne coûtecoute que de l'argent.

AÀ propos de cela, interrompit Timagène, je crois qu'il est heure de nous rendre au château, où nous sommes invités à souper. Il ne seroitserait pas honnête d'arriver au moment de se mettre à table. Il faut céder aux bienséances : souvent elles deviennent des devoirs.