Dixième entretien. Narration badine

DIXIÈME ENTRETIEN. Narration badine.

Le lendemain, Euphorbe engagea son ami à prendre le plaisir de la promenade dans un riant vallon, qui s'étendoitétendait au bas de son petit domaine. Lorsqu'ils y furent arrivés, ils se reposerentreposèrent à l'ombre des peupliers, sur les bords d'un ruisseau qui baignoitbaignait cette belle prairie. Leur entretien, après avoir roulé sur différensdifférents objets, tomba enfin sur les personnes qu'ils avoientavaient vu la veille.

SçavezSavez-vous, dit à cette occasion Timagène, que votre nouveau Seigneurseigneur me paroîtparaît un homme fort aimable ? Il fait bien les honneurs de chez lui : sa conversation n'a rien de traînant ni d'embarrassé : elle est vive &et animée. Je trouve sur-toutsurtout qu'il entend parfaitement à plaisanter.

J'admire ainsi que vous, reprit Euphorbe, ce talent rare &et précieux. Je me souviens toujours de ce que dit la BruyèreLa Bruyère* *Caract. t. 1. p. 259. : « Pour badiner avec grace [p.] & rencontrer heureusement sur les plus petits sujets, il faut trop de manieres, trop de politesse, trop de fécondité. C'est créer que de railler ainsi, & faire quelque chose de rien. » Je reconnoisreconnais la vérité dans ce que dit ici notre critique. Quelle adresse ne faut-il pas pour mettre beaucoup d'esprit dans un récit badin, sans le laisser presque paroîtreparaître ? Rien en effet n'est plus nuisible à la vraie plaisanterie, que l'affectation. Que direz-vous d'un écrivain qui place dans une histoire sériéuse une pensée, qui pourroitpourrait à peine se passer dans une lettre ou dans une conversation légerelégère. En parlant de Zisca, qui remportoitremportait encore des victoires après avoir perdu la vue, il fait cette réflexion, comme si la fortune, qui est aveugle, eut pris plaisir à favoriser un autre aveugle. Quelle petitesse ! Souvent en voulant faire rire les autres, on les fait rire à ses dépens.

Je m'imagine, répliqua Timagène, que, par ces derniers mots, vous voulez proscrire, sur-toutsurtout, le bouffon &et le burlesque. Vous n'avez pas grand goût, ce me semble, pour les ouvrages du célébrecélèbre Vadé, qui ont amusé si long-tempslongtemps tout Paris.11Jean-Joseph Vadé (1719-1757) est en effet connu surtout pour avoir inventé le genre poissard ; pour une présentation de la littérature poissarde, voir Pierre Frantz, « Travestis poissards », dans : Revue des Sciences Humaines 190, 1983, p. 7-20.

[p.] Ah ! tout Paris, repartit Euphorbe ; c'est beaucoup dire. Quoi qu'il en soit, je crois qu'on peut appliquer au récit badin, ce qu'Horace enjoint à cette especeespèce de drame qu'on nommoitnommait Satyresatire.* *Non migret in obscuras humili sermone tabernas. Art. Poët.Art poétique, v. 229.« Qu'il ne se dégrade jamais jusqu'à parler comme la plus vile populace dans les tavernes. » Je sçaissais qu'on reproche à Aristophane d'être tombé dans ce défaut : mais ce qui peut l'excuser, c'est qu'il ne met ces sortes d'expressions, que dans la bouche de gens à qui elles paroissentparaissent convenir. Après tout, je suis peu surpris du succès qu'ont eu auprès de bien des gens, les piecespièces dont vous venez de parler. Quand l'âme est émoussée par les noires vapeurs du chagrin, la plaisanterie naurelle ne fait plus que l'effleurer. Il faut quelque chose de plus fort &et de plus vif, pour la tirer de son engourdissement. Par cette raison, la mélancholie est assez souvent voisine de la bouffonnerie. Jamais le suicide ne fut plus commun que dans ce siéclesiècle, où l'on cherche par préférence les turlupinades &et le plus bas comique. Je passe [p.] volontiers à Scarron le burlesque qui régnerègne dans ses écrits. Il se roidissoitraidissait contre les douleurs dont il étoitétait tourmenté. Il eut été moins bouffon, s'il eût moins souffert.

Il me paroîtparaît, interrompit Timagène, que nous traitons bien sérieusement un sujet fait pour égayer. Laissons si vous m'en croyez, cette sombre morale ; &et si nous condamnons le Virgile travestiLe Virgile travesti et l'Ovide en belle humeurL'Ovide en belle humeur,22Paul Scarron (1610-1660) a publié Le Virgile travesti en vers burlesques de M. Scarron, Paris : David père, Durand, Pissot, 1748-53. Charles Coypeau dit d'Assoucy (1605-1677) est l'auteur de L'Ovide en belle humeur de Mr Dassoucy. Enrichy de toutes ses figures burlesques. Paris : Charles de Sercy, 1650. prêtons-nous du moins aux agréments de notre matierematière, &et voyons comment on peut plaisanter dans un récit, au goût des honnêtes-gens. Cet art ne consiste-t-il pas à rapprocher les circonstances les plus propres à égayer, à les appuyer de pensées agréables &et délicates, quelquefois du sublime ironique, enfin à revêtir le tout d'une expression légère &et coulante?

J'accompagneroisaccompagnerais encore tout cela, repartit Euphorbe, d'un naturel ennemi de toute affectation. Il en est une dont nous venons de parler, qui a force de vouloir faire rire, dégéneredégénère en bouffonnerie, mais il en est une autre qui outre la plaisanterie, aà force d'y mettre de l'esprit. L'esprit a beau être à la mode ; je voudroisvoudrais qu'on en fût un peu plus avare. Voiture, qui raconte très-très [p.] agréablement, en est quelquefois prodigue. Sans parler de sa lettre sur la berne, qui est une hyperbole continuelle, je ne veux d'autre exemple que celle où il décrit à la marquise de Rambouillet,* *Lettre 6. un voyage qu'il faisoitfaisait alors en Champagne et en Lorraine. « En passant par Epernai, dit-il, je fus voir de votre part M. le maréchal de Strozzi : & son tombeau me sembla si magnifique, que voyant en quel état j'étais, et me trouvant là tout porté, j'eus envie de me faire enterrer avec lui. Mais on en fit quelque difficulté, pour ce que l'on trouva que j'avais encore trop de chaleur. Je me résolus donc de faire porter mon corps jusqu'à Nancy, ou enfin, Madame, il est arrivé si maigre et si défait, que je vous assure que l'on en met en terre beaucoup, qui ne le font pas tant... Il me semble que M. Margone qui est ici maître d'école, et moi, sommes les deux plus pitoyables exemples que l'on puisse voir du changement de la fortune.... De sorte, Madame, que je crains fort, que Nancy [p.] ne me soit aussi funeste, qu'il le fut au duc de Bourgogne, et qu'après avoir échappé de grands périls et résisté à de grands ennemis, aussi bien que lui, je ne sois destiné à finir ici mes jours. » Tout cela est plein de bonne plaisanterie, sans doute, mais cette envie de se faire inhumer à la vue d'un tombeau, cette comparaison suivie avec Charles le Téméraire, n'ont-elles pas quelque chose de forcé, ou du moins de trop étudié ? J'aime bien mieux le même Auteurauteur,* *Lettre 128. dans une autre lettre qu'il écrit à la même personne, à l'occasion d'un voyage qu'il fit sur le Rhône. Comme j'ai sur moi le volume de ces lettres, je vais vous en faire la lecture : vous en jugerez vous-même. « Je voudrois que vous m'eussiez vu l'autre jour, de quelle sorte je fus depuis Vienne jusqu'à Valence. Le jour ne commençait qu'à poindre et le soeil à rayonner sur le sommet des montagnes, quand nous nous mîmes sur le Rhône. Il faisait une de ces belles journées, qu'Apollon prend quelquefois pour lui servir de panache, et [p.] que l'on ne voit jamais à Paris, que dans le plus beau temps de l'été. Ceux avec qui j'étais, considéraient tantôt les montagnes de Dauphiné, qui parraissaient à la main gauche, à dix ou douze lieues de nous, toutes chargées de neiges, tantôt les collines du Rhône que l'on voyait couvertes de vignes, et des vallons à perte de vue tout pleins d'arbres fleuris. Pour moi, dans cette réjouissance de tout le monde, je montai seul sur la cabane qui couvrait notre batteau, et tandis que les autres admiraient ce qui était à l'entour de nous, je me mis à penser à ce que j'avais quitté. J'avais le coude du bras droit appuyé sur la couverture de la barque, la tête un peu panchée et sutenue sur la main du même bras, et l'autre négligemment étendu, dans la main duquel je tenais un livre qui avait servi de prétexte à ma retraite. Je regardais fixement la rivière que je ne voyais pas. Il me tombait de moment en moment de grosses larmes des yeux.... Ce que je vous raconte, eut paru davantage et eut reçu plus d'ornement si je vous eusse écrit en vers. Car je vous jure que les Nymphes des eaux furent touchées de ma [p.] douleur, et que le Dieu du fleuve en fut ému. Mais tout cela ne se peut pas dire en prose. Tant y a, que je demeurai sept heures de cette sorte, sans remuer ni pied ni patte..... Le maître de notre batteau dit qu'il avait mené en sa vie plus de dix mille hommes depuis Lyon jusqu'à Baucaire ; mais qu'il n'en avait jamais vu un, qui parut avoir l'esprit si égaré. Après cette belle description que je viens de faire, il me vient de tomber dans l'esprit, que vous vous imaginerez que tout cela est faux, et que ce que j'en ai dit, n était que pour trouver moyen de remplir une lettre. Quand cela serait, mademoiselle, je serais en vérite excusable.... Néanmoins pour vous dire naïvement ce qui en est, tout ce que je vous ai dit de ma rêverie, de ⋅mes soupirs⋅ et de ma tristesse est vrai. Pour ce qui est du ressentiment qu'en eurent les Nymphes et le Dieu du Rhône, je n'en suis pas assuré .... » Avouez que ce badinage quoique plein d'esprit, àa quelque chose de plus naturel, que le précédent. La réflexion qui termine la lettre, est un correctif ingénieux, à ce qui auroitaurait pu y paroîtreparaître un peu recherché.

[p.] La premierepremière de ces deux épîtres, ajouta Timagène, me rappelle un trait fort plaisant du même écrivain, dans je ne sçaissais plus quelle lettre. « Je ne puis pas dire absolument, dit-il, que je sois arrivé à Turin ; car il n'y est arrivé que la moitié de moi-même. Vous croyez que je veux dire, que l'autre est demeurée auprès de vous : ce n'est pas cela : c'est que de cent quatre livres que je pesais, je n'en pese plus que cinquante-deux. Il ne se peut rien voir de si maigre, ni de si décharné que moi. » Assurément on ne pouvoitpouvait pas mieux profiter de la circonstance de la maigreur, pour plaisanter sur une matierematière qui n'en paroissoitparaissait pas trop susceptible. Il faut convenir pourtant que cet Auteurauteur cherche souvent à faire montre de son esprit. Rien ne m'en a mieux convaincu que la comparaison que je fis il y a quelques jours d'une lettre de Mad.Madame de Sévigné, avec une autre de Voiture sur deux sujets à-peu-prèsà peu près semblables. Comme je me suis muni de la premierepremière &et que vous avez la seconde, lisons-les, s'il vous plaît, l'une &et l'autre. La premierepremière est le récit que fait la marquise, de la fête que M. le prince donna à Louis XIV dans sa belle maison [p.] de Chantilly. « Le Roi arriva le jeudi au soir à Chantilly :la promenade, la collation dans un lieu tapisté de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa : il y eut quelques tables ou le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était pas attendu : cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois, je suis perdu d'honneur, voici un affront que je ne supporterai pas. Il dit à Gourville, la tête me tourne, il y a douze nuits que je n'ai dormi ; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du Roi, mais au vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à la tête. Gourville le dit à M. le Prince. M. le Prince alla jusques dans sa chambre, et lui dit, Vatel, tout va bien ; rien n'était si beau que le souper du Roi. Il répondit: Monseigneur, votre bonté m'achève : je sais que le rôti à manqué à deux tables. Point du tout ; dit M. le Prince, ne vous fâchez pas ; tout va bien. La nuit vinrt ; le feu d'artifice ne réussit pas ; il fut couvert d'un nuage ; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin Vatel s'en va partout ; il trouve tout endormi : [p.] il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apportait seulement deux charges de marée: il lui demanda, est-ce là tout ? Il lui dit, oui, Monsieur : il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point : sa tête s'échauffait ; il crut qu'il n'aurait point d'autre marée ; il trouva Gourville, il lui dit, Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se mocqua de lui : Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur : mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels ; il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés : on cherche Vatel pour la distribuer ; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang, on court le dire à M. le Prince, qui fut au désespoir... M. le Prince le dit au Roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort ; on loua et l'on blâma son courage. Le Roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait [p.] l'excès de cet embarras. Il dit à M. le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne point se charger de tout : il jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi ; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel. On dîna très bien ; on fit collation ; on soupa ; on se promena ; on joua ; on fut à la chasse ; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. » Voyons maintenant la seconde. C'est celle où Voiture fait au Cardinal de la Valette le détail de la fameuse promenade de la Barre « ... ...... Nous arrivâmes à la Barre, et entrâmes dans une salle où l'on ne marchait que sur des roses et de la fleur d'orange. Mad. la Princesse après avoir admiré cette magnificence, voulut aller voir les promenoirs, en attendant l'heure du souper. Le soleil se couchait dans une nuée d'or et d'azur, et ne donnait de ses rayons qu'autant qu'il en faut pour faire une lumière douce et agréable : l'air était sans vent et sans chaleur, et il semblait que la terre et le ciel voulaient fêtoyer la princesse. Après avoir passé un grand parterre et de grands jardins tout pleins [p.] d'orangers, elle arriva en un bois où il y avait plus de cent ans que le jour n'était entré qu'à cette heure là, qu'il y entra avec elle. Au bout d une allée grande à perte de vue nous trouvâmes une fontaine qui jettait toute seule plus d'eau que toutes celles de Tivoli. A l'entour etaient rangés vingt-quatre violons, qui avaient de la peine à surmonter le bruit qu'elle faisait en tombant.... En sautant, dansant, voltigéant, pirouettant, cabriolant, nous arrivâmes au logis, où nous trouvâmes une table qui semblait avoir été servie par les Fées. Ceci, Monseigneur, est un endroit de l'aventure qui ne se peut d'écrire. Et certes, il n'y a point de couleurs ni de figures en la Rhétorique qui puissent représenter six potages qui d'abord se présentèrent à nos yeux. Cela y fut particulièrement remarquable, que n'y ayant que des Déesses à la table, et deux demi-Dieux, à savoir M. de Chaudebonne et moi, tout le monde y mangea ne plus ne moins que si c'eussent été véritablement des personnes mortelles. Aussi, à dire le vrai, jamais rien ne fut mieux servi.... Au sortir de table, le bruit des violons fit monter tout le monde en [p.] haut, où l'on trouva une chambre si bien éclairée qu'il semblait que le jouir qui n'était plus dessus la terre, s'y fut retiré tout entier.... Le bal continuait avec beaucoup de plaisir, quand tout à coup un grand bruit que l'on entendit dehors, obligea toutes les dames à mettre la tête à la fenêtre ; et l'on vit sortir d'un grand bois qui était à trois cents pas de la maison, un tel nombre de feux d'artifice, qu'il semblait que toutes les branches et les troncs des arbres se convertissent en fusées, que toutes les étoiles du ciel tombassent, et que la sphère du feu voulut prendre la place de la moyenne région de l'air. Ce sont, Monseigneur, trois hyperboles, lesquelles appréciées et réduites à la juste valeur des choses, valent trois douzaines de fusées.... » En vérité, je compareroiscomparerais volontiers la premierepremière lettre à ces belles illuminations où l'œuilœil distingue avec plaisir tous les objets d'alentour ; et la seconde à des éclairs suivis et précipités, qui nous éblouissent par une lumierelumière trop vive &et trop rapide.

Je diroisdirais plutôt trop brusque, que trop rapide, interrompit Euphorbe :car il me semble qu'il y a plus de rapidité [p.] dans le récit de la marquise, que dans celui de l'académicien. L'un &et l'autre, si vous y prenez garde, employeemploie les mêmes circonstances, pour décrire une fête ; des repas, de la promenade, des feux d'artifice, &et d'autres amusemensamusements semblables : mais Madame de Sévigné dit en quatre lignes, ce qui remplit des pages dans Voiture. La promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa. Et plus bas : On dîna très bien ; on fit collation, on soupa, on se promena ; on joua ; on fut à la chasse : tout étoit parfumé de jonquilles ; tout étoit enchanté. Cela est court, mais peint admirablement bien. Voiture s'appesantit sur les détails pour trouver l'occasion de placer des pensées singulieressingulières &et hyperboliques.

Vous avouerez du moins, reprit Timagène, qu'il faut beaucoup d'esprit pour raconter comme notre courtisan.

Il en faut, peut-être autant, repartit Euphorbe, mais à coup sur beaucoup plus de goût, pour ne saisir que les circonstances propres à amuser en intéressant. Elles le font quand elles excitent notre curiosité, ou du moins quand elles semblent naître du sujet. La nature [p.] intéresse toujours : mais dans le récit dont il s'agit ici, on admet des circonstances, inutiles par-toutpartout ailleurs, pourvu qu'elles contribuent à égayer la matierematière. Dans le détail que le grand Rousseau fait à M. de la Fosse de son voyage à Rouen, vous en trouverez beaucoup de cette especeespèce. Telles sont celles-ci :

Un carrosse sexagénaire
D'abord s'offre à mon luminaire,
Attelé de six chevaux blancs,
Dont les côtes, à travers flancs
A distinguer peu difficiles,
Marquaient qu'ils jeûnaient les vigiles,
Et le Carême entièrement.
J'entre , et dans le même moment
Je vois arriver en deux bandes,
Trois Normands et quatre Normandes,
Avec qui, pauvre infortuné,
J'étais à rouler destiné.
On s'assemble, chacun se place.
Sous le poids de l'horrible masse
Déjà les pavés sont broyés.
Les fouets hâtifs sont déployés,
Qui de cent diverses manières
Donnent à l'air les étrivières. ....
Nos coursiers, ce bruit entendu,
[p.] Connaissant la verge ennemie,
Rappellent leur force endormie.
Ils tirent : nous les excitons :
Le cocher jure : nous partons.

En décrivant le départ d'Agamemnon pour se rendre en Aulide, ou d'Hector pour aller combattre Achille, on ne s'avisera pas de remarquer, comme ici, la maigreur, ou l'embonpoint des chevaux, la pesanteur de la voiture, l'action des fouets, &et les juremensjurements des cochers : mais tout cela contribue à égayer un récit badin.

Vous parliez tout-à-l'heuretout à l'heure, repartit Timagène, d'un récit qui intéresse en amusant. Dans celui de Rousseau, il me semble que la seconde qualité domine plus que la premierepremière. Et à cette occasion je ne puis m'empêcher de vous faire part de la lettre d'un homme de la premierepremière condition,* *Le chevalier de BouflersBoufflers.33Dans l'original, le décompte des notes est ici éronné, '(1)' dans le texte et '(2)' en bas de la page. que j'ai lue ces jours-ci. Elle contient le récit d'une aventure plaisante, mais d'un tout autre intérêt que celle de notre poëtepoète lyrique. Vous connoissezconnaissez la droiture simple &et naturelle des habitanshabitants de la Suisse : l'Auteurauteur y étoitétait alors ; il ne s'étoitétait donné que pour un peintre. Il écrit ainsi à Mad.Madame sa meremère.

[p.] « J'ai été chez une femme qu'on m'avait indiquée, pour lui demander de vouloir bien me procurer de l'ouvrage. Son mari l'a engagée quoique vieille à se faire peindre. J'ai parfaitement réussi. Pendant le temps du portrait, j'ai toujours mangé chez elle, et elle ma fort bien traité. Ce matin, quand j'ai donné les derniers coups à l'ouvrage, le mari m'a dit : Monsieur, voilà un portrait parfait : il ne me reste plus qu'à vous saisfaire et à vous demander votre prix. Je lui ai dit ; Monsieur, on ne se juge jamais bien soi-même ; le grand mérite se voit en petit, et le petit se voit en grand ; personne ne s'apprécie, et il est plus raisonnable de se laisser juger par les autres : nos yeux ne nous sont pas donné pour nous regarder. Monsieur, m'a t-il dit, votre façon de parler m'embarrasse autant que la bonté de votre portrait. Je trouve que quelque chose que vous me demandiez, vous ne sauriez me demander trop. Et moi, Monsieur, quelque peu que vous me donniez, je ne trouverai point que ce soit trop peu : je vous prie de n'avoir de ce coté-là aucune honte, et de compter pour beaucoup les bons traitements [p.] que j'ai reçu de vous, dont je suis plus content, que je ne le serai de quelque argent que je reçoive. Monsieur, je vous devais au-delà des politesses que je vous ai faites, mais je vous dois encore infiniment pour le plaisir que vous m'avez fait. Monsieur, si j'avais l'honneur d'être plus connu de vous, je hasarderais de vous en faire présent, et ce n'est que pour vous obéir, que je recevrai le prix que vous voudrez bien y mettre : conformez-vous, s'il vous plaît, aux circonstances du pays, qui n'est pas riche, et du peintre qui est plus reconnaissant qu'intèresse. Monsieur, puisque vous ne voulez rien dire, je vais acquitter en partie ce que je vous dois. A l'instant, le pauvre homme va à son bureau et revient la main pleine d'argent, me disant, Monsieur, c'est en tâtonnant que je cherche à satisfaire à ma dette : et en même temps il me remit trente-six livres. Monsieur, lui dis-je, souffrez que je vous représente, que c'est trop pour un ouvrage de cinq heures au plus, fait en aussi bonne compagnie que la vôtre : permettez que je vous en remette les deux tiers, et qu'en échange je donne [p.] à Madame votre portrait en pur don. Le pauvre homme et la pauvre femme tombèrent des nues. J'ai ajouté beaucoup de choses honnêtes, et je m'en suis allé, emportant leurs bénédictions et leurs douze livres, que je leur rendrai à mon départ. » N'est-il pas vrai que cette petite aventure cause un plaisir délicieux ? L'honnêteté aux prises avec la générosité, y jettent un intérêt tout particulier. Voilà de ces amusemensamusements qui conviennent si bien à un homme de condition.

Vos réflexions morales, ajouta Euphorbe, sont admirables ; mais moi, je m'en tiens à l'objet qui nous occupe, &et je remarque dans le récit que vous venez de lire, un autre intérêt encore que celui qui vous a frappé. C'est qu'il satisfait notre curiosité. Il nous fait connoîtreconnaître en partie le caracterecaractère d'une nation voisine, dont il nous peint la droiture &et la bonhommie. Je retrouve cette especeespèce d'intérêt dans une autre historiette, dont j'ai tiré copie. Elle est racontée par l'Auteurauteur d'un voyage d'EspagneVoyage d'Espagne, fait en 1755, qu'on vient de nous donner,* *Le P.Père de Livoi, Barnabite. traduit de l'Italienitalien en françoisfrançais. L'Auteurauteur étoitétait [p.] alors à Madrid. « Me trouvant, dit-il, par hasard dans la boutique d'un libraire, ayant à la main un livre que je parcourais, un gueux vint à moi et me demanda l'aumône, mais avec une telle arrogance, qu'il semblait plutôt demander une chose qui lui était due, que réclamer un secours de charité. A la première fois, je fis semblant de ne pas m'en appercevoir, et je continuai ma lecture : devenu plus hardi par mon silence, il me dit, qu'il y avait temps pour lire, et qu'en ce moment je devais faire attention à ce qu'il me disait. Comme je tins ferme à ne le pas regarder, s'approchant de moi d'un air encore plus insolent, ou répondre, dit-il, ou faire l'aumône. Voyant que je tenais bon, et que j'étais sourd à toutes ses clameurs, il me prit par le bras, en criant, il n'y a donc ni charité ni honnêteté ? Alors perdant patience, je me retournai vers lui, pour réprimer son effronterie ; mais l'impudent coquin me ferma la bouche, et reprenant la parole, me dit d'un ton grave et radouci ; doucement, Monsieur, pardon : vous ne me connaissez pas ? Non, lui répondis-je, d'un air assez tranquille. Nous avons [p.] cependant vécu ensemble, répliqua-t-il, dans une capitale où j'étais secrétaire d'ambassade. Il me dit ensuite son nom, son pays qui était d'une province d'Espagne. J'eus beau lui répondre que je ne me rappelais rien de tout ce qu'il me disait, il ne laissa pas de poursuivre, en m'assurant que la seule cause qui l'avait réduit à l'état de mendicité où il se trouvait, c'était sa trop grande franchise, et la liberté qu'il s'était donnée de parler.... que du reste, dans quelque extrémité qu'il se fût trouvé jufqu'alors, il n'avait jamais fait aucune bassesse, mais qu'il avait toujours conservé les principes de la bonne éducation qu'il avait reçue, et le caractère d'honnête homme qu'elle lui avait imprimé..... Il me dit encore beaucoup de choses, que j'ai oubliées ; et dans tout son discours, il parla avec tant d'art, d'éloquence et de vivacité, en y mêlant de temps en temps des traits de satyre, surtout contre les moines, qu'il s'en fallut peu que je ne crusse qu'il avait été effectivement secrétaire d'ambassade, et que je lui donnai l'aumône aussi libéralement que je le pus. » C'est assurementassurément un objet assez curieux [p.] que de voir la suffisance &et même l'arrogance habiter avec la mendicité. Nous apprenons à connoîtreconnaître par-làpar là le caracterecaractère de nos voisins du coté du midi. La fortune peut écraser un Espagnol, mais non pas l'humilier.

SçavezSavez-vous bien, reprit Timagène, que je ne donneroisdonnerais pas mon récit pour le vôtre.

Je ne vous en propose pas non plus l'échange, poursuivit Euphorbe. Je ne l'ai cité que par rapport à cet intérêt de curiosité dont je vous parloisparlais. J'avoue que le vôtre l'emporte pour les ornemensornements, pour la légéretélégèreté du stilestyle, pour la vivacité du dialogue, &et sur-toutsurtout pour l'intérêt de noblesse et de générosité. Quoiqu'il en soit, l'un &et l'autre est une preuve que l'événement le plus commun et le plus mince peut être traité de manieremanière à occuper avec plaisir les gens de goût, lorsqu'on a l'adresse de rapprocher les circonstances plaisantes, d'écarter celles qui seroientseraient basses ou inutiles, d'y joindre une petite dose d'intérêt, &et d'y répandre quelques ornemensornements pris dans la nature.

Je crois que vous n'en avez pas encore dit assez, ajoûtaajouta Timagène. Cet art de raconter, sçaitsait rendre aimables [p.] des sujets ennuyeux par eux-mêmes. Quoi de plus fastidieux, du moins pour la plûpartplupart des lecteurs, que le détail d'un voyage ? Sous la plume d'un Horace* *Sat. lib. 1. ou d'un Chapelle, c'est un récit charmant. Le favori de Mécène part de Rome pour se rendre à Brindes : il sçaitsait nous épargner l'ennui, qu'il a peut-être éprouvé lui-même. Il nous fait passer d'une ville à l'autre, sans nous laisser presque le temps de nous en appercevoir, par la variété des tableaux qu'il met sous nos ieuxyeux, &et qui nous occupent agréablement. Ici c'est l'aventure d'un batelier régalé de coups de bâton par un des passagers, pour s'être amusé à dormir, au lieu de conduire sa barque : là c'est l'épisode de deux de ces gens du bas étage, qui s'étant pris de paroles, donnerentdonnèrent aux voyageurs la comédie pendant le souper : à cela succède l'accident d'un aubergiste, qui pour mieux recevoir ses hôtes, pensa mettre le feu à sa maison ; sans parler de bien d'autres détails qui trouvent leur place à chaque endroit, où la compagnie arrive. Le poëtepoète françoisfrançais, rival d'Horace, [p.] autant peut-être par le caracterecaractère, que par le stilestyle, ne lui cédecède rien ici. Par-toutPartout on rencontre des descriptions charmantes de pays et de villes, les peintures les plus riantes des jardins &et des maisons qui se trouvoienttrouvaient sur la route, &et sur-toutsurtout les portraits d'après nature de ceux chez qui le poëtepoète voyageur avoitavait fait quelque sejour ; le tout entremêlé de plusieurs traits, d'une raillerie fine &et délicate, telle que celle-ci,

Tout le monde sait que Marseille
Est riche, illustre, sans pareille,
Pour son terroir &et pour son port :
Mais il faut vous parler du Fort,
Qui sans doute est une merveille :
C'est Notre Dame de la Garde,
Gouvernement commode &et beau,
A qui suffit pour toute garde
Un Suisse avec sa hallebarde,
Peint sur la porte du château.

Si quelqu'un doutoitdoutait de l'obligation que nous avons à des écrivains qui sçaventsavent ainsi raconter leurs voyages, je lui conseilleroisconseillerais, pour s'en convaincre, de lire le premier volume de Tavernier, si cependant il en pouvoitpouvait soutenir la lecture.

Ce bon Baronbaron, répartit Euphorbe, se [p.] connaissoitconnaissait mieux en diamansdiamants, qu'en belles-lettres. D'ailleurs, il n'est pas si aisé qu'on s'imagineroitimaginerait peut-être, de donner à un récit plaisant les agrémensagréments qui lui conviennent. Il faut pour cela beaucoup de goût &et de délicatesse. C'est la nature seule qui peut les donner &et l'usage du monde qui les perfectionne.

Je ne vois rien, poursuivit Timagène, de plus agréable dans ces sortes de récits, que ce sublime ironique dont les bons Auteursauteurs se servent quelquefois, comme les peintres de la lumière &et des ombres. Cette noblesse affectée dans un sujet qui n'a rien de grand, forme un contraste très divertissant. Horace avant de raconter une dispute comique, dans laquelle deux hommes de néant firent assaut d'injures, embouche la trompette épique.* *.... Nunc mihi paucis
Sarmenti scurræ pugnam Messique Cicerri,
Musa, velim memores ; et quo patre natus uterque
Contulerit lites.
Hor. Sat. 4. Lib. 1.
« Muse, dit-il, rappelle-moi le combat du bouffon Sarmentus &et de Messius Cicerrus : apprends-moi de qui avait reçu le jour l'un &et l'autre champion. » Une pareille invocation [p.] donne assurément bien plus de saillie à la nature de ce démêlé &et à la qualité des deux héros : elle y répand un sel tout-à-faittout à fait piquant. Dans une autre circonstance à-peu-prèsà peu près pareille, le même poëtepoète chausse encore le cothurne, pour rendre son sujet plus amusant. Il s'agissoitagissait de deux marchands qui plaidoientplaidaient avec acharnement l'un contre l'autre devant Brutus, alors prêteurpréteur : à cette occasion le poëtepoète s'exprime ainsi :* *....Postquam nihil inter utrumqæ
Convenit, (hoc etenim sunt omnes jure molesti,
Quo fortes, quibus adversum bellum incidit : inter
Hectora Priamiden, animosum atque inter Achillem
Ira fuit capitalis, ut ultima divideret mors ; Non aliam ob causam, nisi quod virtus in utroque
Summa fuit. Duo si discordia verset inertes,
Aut si disparibus bellum incidit, ut Diomedi
Cum Lycio Glauco, discedat pigrior, ultro
Munetibus missis )....... Hor. Sat. lib. 1.
« La haine entr'eux deux devint enfin irréconciliable : (car il en est des gens querelleurs, comme des braves qui se font la guerre. Le ressentiment fut implacable entre Hector &et le bouillant Achille : la mort seule put terminer leurs démêlés. La raison, c'est que dans l'un &et l'autre, la bravoure était à son comble. Si la discorde se met [p.] entre deux lâches, ou si de deux ennemis l'un est courageux, &et l'autre sans cœur, tels que Diomède &et Glaucus, le plus timide évitera le combat &et cherchera à fléchir l'autre par ses présents.) » Quoi de plus plaisant que cette comparaison de deux mauvais plaideurs, avec les héros Grecsgrecs &et Troyenstroyens ?

Avec votre permission, reprit Euphorbe : la parenthèse dans ce dernier morceau me paroîtparaît un peu longue. Croyez-vous que si Horace eut supprimé les trois derniers vers, son badinage n'eût pas été plus léger ?

Deux coqs vivaient en paix : [dit la Fontaine ;]
         Une poule survint ;
         Et voilà la guerre allumée.
Amour, tu perdis Troye.

[p.] Ce seul hémistiche dit autant que les vers du poëtepoète latin, &et le dit mieux, ce me semble. Cette especeespèce d'ornement par son appareil, nuit un peu au naturel : il le détruit entiéremententièrement, si on le porte trop loin. Dans la lettre de Rousseau à M. de la Fosse, que je vous ai citée il y a un moment, nous trouvons encore un exemple semblable à ceux-ci &et qui a le mérite de la briévetébrièveté. Le poëtepoète après avoir raconté la chûtechute qu'il fit dans la voiture publique, ajoute,

Les chevaux, malgré le cocher,
S'obstinent à vouloir marcher.
Envain le moderne Hyppolite
S'oppose à leur fougue subite :
Sans doute, en ce désordre affreux,
Un Dieu pressait leurs flancs poudreux.

Ce superbe morceau de poësiepoésie auquel l'Auteurauteur fait allusion, nous arrache des larmes sur la scène : ici il nous porte à rire. Telle est la magie de l'art. C'est un Protée qui prend toutes les formes dont on a besoin.

Je sçaissais que vous n'aimez pas les jeux de mots, ajouta Timagène ; mais ne leur feriez-vous pas gracegrâce, en faveur de la [p.] gaieté qui doit assaisonner les ouvrages dont nous parlons ? J'en connoisconnais un dans Voiture, que j'auroisaurais bien de la peine aà condamner. Cet écrivain dit en parlant d'une belle personne malheureuse, qu'elle a eu toutes les gracesgrâces &et toutes les disgracesdisgrâces du monde. Qu'en pensez-vous ?

Il faut bien faire quelque chose pour vous, répartit Euphorbe en riant. Si l'on peut passer ces petits ornemensornements dans quelque genre d'écrire, c'est assurément dans celui dont nous parlons. D'ailleurs, la pensée de Voiture renferme un si grand sens, la phrase a tant de précision, qu'on doit avoir quelque indulgence pour l'affectation qui s'y rencontre. Mais il en est bien peu qui méritent cette faveur, &et l'on peut dire en général qu'il n'est presque point de sujets assez petits, pour s'accommoder de ces petitesses. Vous voyez que je ne réussis pas mal dans ce mauvais genre.

Vous faites à-peu-prèsà peu près comme Michel de Cervantes, poursuivit Timagène, qui composa le roman de Don QuichotteDon Quichotte, pour censurer tous les autres romans. Mais enfin, je suis bien d'accord avec vous sur ce qui regarde les jeux de mots &et les équivoques. Toutes ces gentillesses ne valent pas une pensée [p.] agréable, c'est-à-dire, une pensée qui nous peint avec des couleurs naturelles des objets riants, des tableaux délicieux. Telle est cette peinture charmante que Balzac nous fait d'une petite rivière : « Cette belle eau aime tellement ce pays, qu'elle se divise en mille branches, &et fait une infinité d'isles &et de détours, afin de s'y amuser davantage. »

Cette pensée, répliqua Euphorbe, se retrouve à-peu-prèsà peu près la même dans Santeuil en parlant de la Seine. En voici une qui n'appartient qu'à Voiture : « Nous nous approchons tous les jours, écrit-il à Mademoiselle Paulet, du pays des melons, des figues &et des muscats, &et nous allons combattre en des lieux où nous ne cueuilleronscueillerons point de palmes, qui ne soient mêlées de fleurs d'oranges &et de grenades. » Il faudroitfaudrait être bien mélancolique pour ne pas se dérider un peu, en parcourant des objets si riants. Les pensées agréables sont un très bel effet dans l'especeespèce de récit, dont il est ici question, plus susceptible d'ornemensornements qu'aucun autre. Les pensées délicates, telles que nous les avons expliquées il y a quelques jours, l'enrichissent peut-être encore davantage. Je m'en rappelle une de je [p.] ne sçaissais plus quel poëtepoète. Elle est renfermée dans l'epitaphe d'un chien. L'animal expose lui-même la cause de sa mort.

Pour aboyer un Huguenot,
On m'a mis en ce piteux être :
L'autre jour je mordis un prêtre ;
Et personne ne m'en dit mot.

Ces quatre vers, dit alors Timagène, donnent assurément bien plus à penser qu'ils ne disent ; &et cette fécondité peut faire excuser, peut-être, la faute de françoisfrançais qui est dans le premier, où il faudroitfaudrait, pour avoir aboyé. Car enfin, je crois que dans toute especeespèce de composition, il faut ne s'écarter jamais de la pureté du langage.

Il faut quelque chose de plus, repartit Euphorbe : il faut que l'expression convienne au sujet ; &et conséquemment dans un récit enjoué, elle doit être animée, vive, légère &et coupée. Bannissons-en les longues périodes, les phrases embarrassées, &et sur-toutsurtout l'obscurité. Tout ce qui demande de l'étude &et de la peine, émousse le plaisir. Sans parler des exemples que nous venons d'apporter, les anciens nous ont laissé en ce [p.] genre des modèles charmanscharmants. Peut-on s'exprimer mieux qu'Horace dans le récit qu'il fait à MécêneMécène de la manieremanière dont il fut introduit chez lui. Huit vers lui suffisent pour cela.* *Optimus olim
Virgilius, post hunc Varius dixere quid essem.
Ut veni coram, singultim pauca locutus,
(Infans namque pudor prohibebat plura profari)
Non ego me claro natum patre, non ego circum
Me Satureiano vectari rura caballo,
Sed, quod eram, narro. Respondes (ut tuus est mos)
Pauca. Abeo, et revocas nono post mense, jubesque
Esse in amicorum numero.
Lib. 1. Sat. 6.
« Virgile dont vous connoissezconnaissez la probité, dit-il ; et après lui Varius vous apprirent qui j'étais. Lorsque je parus devant vous, je vous dis quelques mots entrecoupés : la timidité me fermait la bouche, et m'empêcha de m'expliquer davantage. Je ne me donnai point pour un homme de naissance, fait à monter un superbe coursier de Tarente : Je vous exposai ce que j'étais. Vous me répondîtes, selon votre usage, en peu de paroles. Je me retire ; vous me [p.] rappellez neuf mois après, et vous m ordonnez d'être au nombre de vos amis. » Quelle clarté ! Quelle précision, sur-toutsurtout dans la langue que parloitparlait notre poëtepoète !* *Lib. 1. Sat. 9. La fameuse satyresatire de l'importun est écrite toute entiereentière de ce stilestyle.

Parmi les anciens, poursuivit Timagène, je crois qu'il en est peu qui puissent le disputer à Pline le jeune, pour la légéretélégèreté de l'élocution &et l'aménité du stilestyle. Celui de ses lettres est enchanteur. Je me rappelle confusément en avoir lu autrefois une entr'autres, où l'Auteurauteur racontoitracontait l'aventure singulieresingulière d'un enfant aimé par un dauphin. Je la reliroisrelirais encore avec un nouveau plaisir.

Il est aisé de vous satisfaire, reprit Euphorbe. La fraîcheur du soir commence à se faire sentir : rentrons. Nous pourrons consulter dans l'Auteurauteur même ce morceau, qui peut servir de modèle dans le sujet dont nous nous entretenons.

[p.] Mais tout en marchant, je vais vous rapporter une autre lettre du même Auteurauteur plus aisée à retenir ; parce qu'elle est beaucoup plus courte. Il rend compte à Tacite son ami d'une chasse au sanglier, aà laquelle il s'étoitétait trouvé, &et il le fait avec ces gracesgrâces légereslégères qui décèlent un homme d'esprit &et de goût.* *Ridebis et licet rideas. Ego ille, quem nosti, apros tres, et quidem pulcherrimos cepi. Ipse, inquis ? Ipse : non tamen ut omnino ab inertia mea et quiete discederem. Ad retia sedebam : erant in proximo, non venabulum aut lancea, sed stilus et pugillares. Meditabar aliquid enotabamque, ut si manus yacuas plenas tamen ceras reportarem. Non est quod contemnas hoc studendi genus. Mirum est ut animus hac agitatione motuque corporis excitetur. Jam undique sylvæ et solitudo, ipsumque illud silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta sunt. Proinde cum venabere, licebit, authore me, ut panarium et langunculam, sic etiam pugillares feras. Experieris non Dianam magis montibus, quam Minervam inerrare. Vale. Ep. 6. Plinii. « Vous allez rire, lui dit-il, &et vous aurez raison. Ce Pline que vous connaissez, a pris trois sangliers, &et trois des plus beaux. Quoi, vous ? Oui, moi-même. Au reste, je ne me suis pas pour cela tout à fait arraché à ma paresse &et à mon humeur tranquille. J'étais assis près des toiles. J'avais à mes côtés, non un épieu ou une lance, mais mon stilet &et mes tablettes : je composais quelques bagatelles &et je les mettais par écrit ; afin que si je rentrais chez moi les mains vuides, mon portefeuille [p.] du moins fut rempli. Ne plaisantez point sur cette façon d'étudier. Vous ne sauriez croire combien cet exercice du corps donne de ressort à l'esprit. Tout ce qui nous environne alors, les bois, la solitude, le silence même nécessaire à cette chasse, nous aident &et nous invitent à penser. Ainsi, dans la même circonstance, si vous m'en croyez, sans oublier les provisions &et la cantine, vous porterez aussi vos tablettes. Vous éprouverez que Minerve ne se rencontre pas moins au milieu des montagnes, que Diane. Adieu. » Dans toutes les lettres de cet illustre courtisan, vous trouverez ce ton noble, cet air aisé qui faisoientfaisaient les délices de ses amis, &et qui sçurentsurent plaire à un maître du monde.

[p.] Cependant les deux amis étant arrivés dans le cabinet, Timagène prit les lettres de Pline, &et commença à lire la trente-troisiemetroisième du neuviemeneuvième Livrelivre, adressée à Caninius.* *Incidi in materiam veram, sed simillimam sictæ, dignamque isto lætissimo, altissimo, planeque poetico ingenio. Incidi autem, dum super cœnam varia miracula hinc inde referuntur. Magna auctoris fides (tametsi quid poetæ cum fide ?) Is tamen auctor, cui bene vel historiam scripturus credidisses. Est in Africa Hypponensis colonia, mari proxima : adjacet navigabile stagnum : ex hoc, in modum fluminis æstuarium emergit, quod, vice alterna, prout æstus aut repressit, aut impulit, nunc infertur mari, nunc redditur stagno. « Je viens d'apprendre une aventure très vraie, mais qui a tout l'air d'une fable. C'est un sujet digne d'un génie tel que le votre, également aimable, sublime et vraiment poétique. Je l'ai apprise à un souper où la conversation tomba sur différents événements merveilleux. Je la tiens d'une personne très digne de foi. (Ce n'est pas là de quoi s'inquiète beaucoup un poète.) Quoi qu'il en soit, c'est un homme, sur qui vous pourriez faire fond, même pour écrire l'histoire. En Afrique, est une colonie nommée Hippone, à peu de distance de la mer. Près de cette ville est un étang navigable : il s'en échappe un courant [p.] d'eau aussi large qu'un fleuve, qui tour à tour, selon que le flux et le reflux le pousse ou le ramène, tantôt s'écoule dans la mer, et tantôt rentre dans l'étang. » Quelle clarté, quelle netteté dans cette description, dit alors Timagène en interrompant sa lecture ! Quelle précision dans la manieremanière de s'exprimer ! J'aime beaucoup la petite malice de sa réflexion sur les poëtespoètes, toujours partisans de la fiction. Cette pensée pleine de sel est enchâssée ici le plus adroitement qu'il soit possible.

Je crois appercevoirapercevoir dans cette especeespèce de préambule, ajouta Euphorbe, cet intérêt que nous avons jugé si utile au récit, même le plus enjoué. N'est-il pas intéressant de connoîtreconnaître un événement singulier, prodigieux, sur-toutsurtout quand on ne peut en révoquer en doute la vérité, fondée sur le rapport d'un homme incapable de tromper ? Quelle curiosité n'excite pas ce début ? Mais continuons.

[p.] * *Omnis hic ætas piscandi, navigandi, atque etiam natandi studio tenetur : maxime pueri, quos otium ludusque sollicitat. His gloria et virtus altissime provehi : victor ille qui longi sime, ut littus, ita simul nantes reliquit. Hoc certamine puer quidam audentior cæteris in ulteriora tendebat : delphinus occurrit, et nunc precedere puerum, nunc sequi, nunc circumire, postremo subire, deponere, iterum subire, trepidantemque perferre primum in altum ; mox flectit ad littus, redditque terræ et æqualibus. Serpit per coloniam fama : concurrere omnes, ipsum puerum tanquam miraculum aspicere, interrogare, audire, narrare.44L'appel à la note étant absente dans l'original, la note se trouve placé ici, en analogie avec le placement de la note à la page 575.« La pêche, la navigation &et même l'art de nager sont là les grands amusements des citoyens de tout âge ; surtout des enfants, que le loisir &et l'amour du jeu engage dans tous les plaisirs. La gloire &et le mérite de ceux-ci consiste à s'avancer beaucoup en haute mer : le vainqueur est celui qui a laissé le plus loin derrière lui, &et le rivage &et ceux qui nageaient à ses côtés. Dans cette espèce de combat, un enfant plus hardi que les autres allait toujours en avant : un dauphin vient à lui &et tantôt le précède, tantôt le suit, tantôt voltige autour de lui ; enfin il le prend sur son dos, le quitte, le reprend &et d'abord le porte tout tremblant vers la haute mer ; bientôt après il tourne vers le rivage [p.] &et le rend à la terre &et à ses camarades. Cette nouvelle se répand dans la ville : on accourt en foule : tous les yeux sont fixés sur cet enfant : on croit voir en lui quelque cbose de prodigieux : on l'interroge : on l'écoute conter son histoire : on la redit à d'autres. »

Outre la légéretélégèreté du stilestyle, toujours admirable, dit ici Timagène, il est aisé d'appercevoirapercevoir le choix habile des circonstances. On ne nous expose que celles qui peuvent nous instruire du fait, ou orner le récit. On ne s'amuse point à nous détailler ce que disoientdisaient ou faisoientfaisaient pendant ce temps-là les camarades du jeune enfant : on ne nous dit pas même qui il étoitétait, ni à qui il appartenoitappartenait : on ne nous parle que de ce qui a rapport à son aventure, parce que c'est elle qui nous intéresse &et nous divertit. Mais quels tableaux plus animés &et plus naturels en même-temps que ceux où [p.] l'Auteurauteur peint les évolutions du dauphin, l'empressement &et la curiosité du peuple ? Avançons &et nous verrons de nouvelles beautés.

* *Postero die obsident littus, prospectant mare, et si quid est mari simile. Natant pueri ; inter hos ille, sed cautius. Delphinus rursus ad tempus, rursus ad puerum venit. Fugit ille cum cæteris, Delphinus, quasi invitet ac revocet, exilit, mergitur, variosque orbes implicat expeditque. Hoc altero die, hoc tertio, hoc pluribus, donec homines innutritos mari subiret pudor. Accedunt, alludunt et appellant, rangunt etiam pertractantque se præbentem, etc. « Le lendemain on borde le rivage, on porte sa vue sur la mer &et sur tout ce qui peut lui ressembler. Les enfants se mettent à la nage : parmi eux notre petit héros, mais avec plus de précaution. Le dauphin revient à la même heure, s'avance vers le même enfant. Il fuit avec sa troupe. L'animal, comme pour le rappeler &et l'inviter, bondit, se plonge, fait mille tours &et mille détours dans les eaux. Ce même jeu continue deux, trois jours &et plus. Enfin, cette jeunesse nourrie, pour ainsi dire, au milieu des flots, rougit de sa timidité. On s'approche de l'animal ; on imite ses évolutions ; on l'appelle ; on va jusqu'à le toucher, &et il se prête de [p.] lui-même à ces caresses. Ce coup d'essai les rend plus entreprenants. Surtout l'enfant qui avait fait la première épreuve, s'encourage ; il nage à côté du dauphin ; il saute sur son dos ; il se laisse porter &et rapporter ; il se flatte d'en être connu, d'en être aimé ; il l'aime lui-même : nulle crainte de part ni d'autre : la douceur de l'un augmente autant que la confiance de l'autre. »

Il est peu d'événemensévénements, reprit Euphorbe, racontés aussi agréablement que celui-là. Caninius, pour en faire un poëmepoème, n'avoitavait presque que la mesure à y ajouter. Tous les portraits y sont d'après nature. De temps en temps certaines pensées délicates &et piquantes releventrelèvent encore ce beau morceau ; telles que celle-ci, on porte sa vue sur la mer et sur tout ce qui peut lui ressembler, qui peint si bien la curiosité impatiente d'un peuple : &et cet autre, il se flatte d'être connu, d'être aimé, il l'aime lui-même.

[p.] Ce sont de semblables modèles qu'il faut suivre pour réussir dans un récit badin &et enjoué.

Je seroisserais curieux de savoir, dit alors Timagène, quels sont les especesespèces d'ouvrages où ce récit peut trouver sa place.

L'ami de Trajan, répondit Euphorbe, vient de vous prouver qu'il figure très-bientrès bien dans une lettre. Il se rencontre aussi fort souvent sur la scène comique, dans les conversations &et même dans les fables.

J'ai cru pendant quelque-tempsquelque temps, répliqua Timagène, qu'une lettre qui ne traite point d'objets sérieux, n'admettait que le stilestyle naïf. La lecture de Pline &et de Voiture m'a corrigé de cette erreur. Ces deux Auteursauteurs ont écrit, &et ont très bien écrit dans le genre badin &et enjoué. Mais pour les fables, il me reste encore là-dessus quelque embarras.

Il n'est pas difficile de vous montrer, repartit Euphorbe, que parmi les fables comme parmi les lettres, il en est de deux sortes. Les unes, où domine l'enjouement &et le badinage ; les autres, dont le ton est naïf &et n'emprunte presque rien que de la nature ; mais n'entamons point aujourd'hui cette matierematière. Je vous donne rendez-vous ici pour demain [p.] au matin. Vous y trouverez votre déjeuner tout prêt, ainsi que les livres nécessaires. Nous nous entretiendrons sur la fable. Nous pourrons examiner ensuite à loisir le récit naif, &et quelle est sa différence avec celui qui a fait l'objet de notre conversation.