Cinquième entretien : Suite des ornements du récit

CINQUIÈME ENTRETIEN.

Suite des ornemensornements du Récitrécit

Euphorbe se promenoitpromenait dans une allée sombre, lorsqu'il apperçutaperçut Timagène qui venoitvenait à lui. Eh bien ! lui dit-il en [p.] l'abordant, votre curiosité est-elle satisfaite ? Ce chef-d'œuvre répond-il à l'idée qu'on vous en avoitavait donnée ? Je sais que vous ne prodiguez pas vos éloges.

Tout difficile que vous me supposez, répondit Timagène, je puis vous dire que j'ai vu un bel ouvrage. Le sujet est la résurrection du Lazare.11Voir, pour plusieurs versions de ce sujet pictural, le site Utpictura18, sous la dir. de Stéphane Lojkine, http://galatea.univ-tlse2.fr/pictura/, recherche sujet : ‹ Sujet d’histoire sacrée. La Résurrection de Lazare ›. Le coloris en est riche, le dessein correct, les contours gracieux, l'ordonnance bien entendue ; mais j'auroisaurais desiré un peu plus de feu dans l'action : la dégradation des objets est trop étudiée ; tout y semble fait à la réglerègle et au compas ; ce qui jette un peu de froid dans cette belle composition.

Les talenstalents sont partagés, repatrit Euphorbe ; et il est bien rare qu'un même homme atteigne la perfection dans toutes les parties de son art. Cette réflexion nous ramène assez naturellement à notre sujet ; car on peut l'appliquer aux ouvrages d'esprit, comme à la peinture, à la sculpture ; en un mot, à tout ce qui peut occuper notre raison. Dans le récit, par exemple, l'un est plein de chaleur, et dans son enthousiasme, néglige tout le reste. Quel Ecrivainécrivain plus animé que le P.Père Maimbourg, dans la description d'une bataille ; mais en même temps, moins solide et moins judicieux ?22Il s'agit de Louis Maimbourg (1610-1686), homme d’Église et historien. Il est l'auteur, entre autres, d'une Histoire des croisades pour la délivrance de la Terre Sainte, 1686 (voir bibliographie). L'autre est [p.] exact ; mais ne saisit jamais ces traits hardis et ce beau désordre, qui caractérisent souvent la nature. Il est des occasions, où c'est une especeespèce de réglerègle de négliger les réglesrègles. Une grande passion, un mouvement violent doit porter dans le stilestyle le trouble, dont l'ameâme est agitée. Pacuvius, ami et partisan d'Annibal, soupe avec son fils chez le général Carthaginoiscarthaginois. Il sort un moment de la salle ; son fils le suit ; et c'est pour lui apprendre qu'il va, pendant son absence, poignarder le vainqueur des Romains, pour faire sa paix avec Rome. Le temps presse : le jeune homme paroîtparaît déterminé. Per ego te fili, s'écrie le perepère éperdu * *Tit. Liv. l. 23, c. 933Tite-Live, Ab Urbe condita (Histoire romaine), livre 23, section 9 (voir bibliographie). La phrase provient du passage suivant : « Quae ubi uidit audiuitque senex, uelut si iam agendis quae audiebat interesset, amens metu 'per ego te' inquit, 'fili, quaecumque iura liberos iungunt parentibus, precor quaesoque ne ante oculos patris facere et pati omnia infanda uelis'. », quaecumque jura liberos jungunt parentibus, precor quœsoque.......... Le désordre de ces expressions ne convient-il pas merveilleusement au tumulte qu'excitoientexcitaient dans le cœur de ce malheureux perepère, la reconnoissancereconnaissance pour un ami, la tendresse pour un fils, le danger pressant de l'un et de l'autre ? Pour réussir dans de pareilles peintures, il faut que l'Auteurauteur se place dans les mêmes circonstances, et ressente les mêmes émotions [p.] que ses Acteursacteurs. Si vis me flere dolendum est primum ipsi tibi* *Hor. de Arte Poët. v. 102., disoitdisait Horace : si vous voulez m'arracher des larmes, commencez par en verser vous-même.

Sur ce pied-làpied là, reprit vivement Timagène, l'imagination de Virgile devoitdevait être dans une belle agitation, lorsqu'il composoitcomposait l'épisode de Nisus et d'Euryale. Jamais situation ne fûtfut plus violente. Euryale est déjà entre les mains des ennemis. Nisus, pour dégager son malheureux ami, profite des ténébresténèbres qui le cachent, et de deux coups de traits renverse deux des plus distingués de la troupe. Volcens, qui la commandoitcommandait, furieux de ne pouvoir découvrir la main d'où partent ces coups, veut s'en venger sur Euryale, et fond sur lui l'épée haute. Nisus, à ce spectacle, n'est plus maître de lui même : il se jette à travers l'escadron des Rutules : il s'écrie me me, adsum qui feci, in me convertite ferrum* *Æn. lib. 9, v. 427. Dans toute autre circonstance, cette façon de parler, seroitserait assurément un phébus44C'est-à-dire, serait une façon de parler guindée, trop figurée. Voir Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88. inintelligible ; ici c'est l'explosion [p.] naturelle d'une passion impétueuse, dont le poëtepoète devoitdevait éprouver lui-même alors tous les symptomessymptômes. Ce sont là de ces beautés si particulieresparticulières à une langue, qu'on ne peut les faire passer dans l'autre ; et je ne sais ce qui pourroitpourrait remplacer dans la nôtre, cette admirable confusion.

Il est vrai, poursuivit Euphorbe, que la séveresévère exactitude de notre françoisfrançais, donne quelquefois des entraves à l'imagination. Elle permet à peine quelques inversions dans la poësiepoésie.55La question de l'inversion dans les langues anciennes et modernes était fort débattue au XVIIIe siècle. Pour peindre de grands mouvemensmouvements, nous n'avons presque d'autre ressource que ces phrases interrompues, et coupées par des points, dont nos écrivains aujourd'hui usent, ou plutôt abusent, bien souvent. Racine s'en est servi dans Athalie.* *Acte 3, sc.scène 5. Le grand prêtre Joad avoitavait fait les reproches les plus sanglanssanglants à Mathan, pontife de Baal : celui-ci, dans l'impuissance de se venger, entre dans unune especeespèce de délire furieux, et balbutie ces mots :

Avant la fin du jour..... on verra qui de nous.....
Doit..... mais sortons, Nabal.

[p.] Au milieu de ces phrases entrecoupées, vous voyez que les termes sont toujours dans leur ordre naturel.

Je crois, que pour rendre en françoisfrançais le vers de Virgile, reprit Timagène, on pourroitpourrait faire dire à Nisus, en suivant ce principe ; c'est moi... Rutules... je suis l'auteur du forfait... vangezvengez-vous sur moi... Tout cela est cependant bien moins animé que l'expression du poëtepoète latin ; et il faut avouer que chaque langue a des beautés qui lui sont propres. La notrenôtre, par exemple, réussit admirablement dans ce stilestyle coupé, qu'on emploie si souvent avec succès dans le récit. Un Auteurauteur ingénieux du siéclesiècle passé trouve le principe de cette qualité, dans le caractère même de notre nation.* *Bouhours, Entr. sur la Lang. Franç.66Les Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671) du père Bouhours (voir bibliographie) contiennent un « Second entretien : La langue françoise » ; Eugène y affirme : « [...] le langage suit d'ordinaire la disposition des esprits ; et chaque nation a toujours parlé selon son génie » (p. 92 de l'édition de 1673). « Les FrançoisFrançais, dit-il, qui ont beaucoup de vivacité et de feu, ont un langage court et animé. Aussi nos ancêtres, qui étoientétaient plus prompts que les Romains, accourcirent presque tous les mots qu'ils prirent de la langue latine... Au reste, ajoute-t-il, nous avons trouvé le secret de joindre la brièveté, non-seulementnon seulement avec la clarté, [p.] mais encore avec la pureté et la politesse. »77Père Bouhours, Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671), « Second entretien : La langue françoise », p. 93-94 de l'édition de 1673 (voir bibliographie). En effet, dans nos bons Auteursauteurs, la rapidité de l'expression égale celle de l'action. M. Bossuet semble avoir tout le feu du grand Condé, lorsqu'il dit de lui * *Or. Fun. du Pr. de Condé.88Voir Bossuet, « Oraison funèbre de Louis de Bourbon, Prince de Condé », dans : Recueil des oraisons funèbres prononcées par Jacques-Bénigne Bossuet, Paris : Dupuis, 1691, p. 467-562 (voir bibliographie). : « Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort ? Aussi-tôtAussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il étoitétait animé, on le vit presque en même temps, pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la notrela nôtre ébranlée,99C'est-à-dire, soutenir notre aile ébranlée. rallier les FrançoisFrançais à demi-vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter par-toutpartout la terreur, et étonner de ses regards étincelansétincelants, ceux qui échappoientéchappaient à ses coups. » Quelle vivacité l'abbé de Vertot ne met-il pas dans le récit de la mort du fameux Vasconcellos gouverneur de Portugal, pour le Roi d'Espagne * *Révol. de Port. pag. 179.1010Abbé Aubert de Vertot, Histoire de la conjuration du Portugal, Paris : Vve de E. Martin, J. Boudot, E. Martin, 1689 (voir bibliographie). ? « Aussi-tôtAussitôt les conjurés entrerententrèrent en foule dans la chambre du secrétaire : on le cherche par-toutpartout ; on renverse lits, tables, on enfonce les coffres pour le trouver : chacun vouloitvoulait avoir l'honneur de lui donner le [p.] premier coup. »1111Les guillemets initiaux manquent dans l'original. Ces phrases courtes et détachées forment unune especeespèce d'enchantement, qui me transporte sur les lieux : j'y partage tous les mouvemensmouvements des différensdifférents personnages : j'y prends part au tumulte, à l'agitation, au désordre même qui y règne.

Pensez-vous, interrompit Euphorbe, que nos Auteursauteurs ayentaient seuls la baguette des fées ? Ils l'ont peut-être empruntée des latins. Du moins ceux-ci savent-ils l'employer dans l'occasion. Un ou deux exemples vont vous en convaincre. Dans l'AndrienneAndrienne de Terence, ne trouve-t-on pas ce récit, aussi naturel qu'il est concis ?

         * *Cependant le convoi s'avance ; nous suivons : on arrive au lieu de la sépulture ; on la met sur le bûcher : on pleure.Funus interim
Procedit ; sequimur : ad sepulchrum venimus ;
In ignem imposita est : fletur.1212Térence, Andria (L'Andrienne), acte I, vers 127-130 (voir bibliographie).

Y a-t-il moins de précision dans ce beau morceau, où Ciceron décrit la manieremanière dont Verres s'empara d'un superbe candelabrecandélabre, qu'Antiochus avoitavait fait porter chez ce prêteurpréteur1313Verres (Caius Licinus Verres, 120-43 av. JC.), homme d'État romain, obtint le rang de préteur en 74 av. JC., pour satisfaire sa [p.] curiosité ? * *Verrès ordonne aux députés de se retirer et de laisser le candélabre : ainsi, ils retournent vers Antiochus les mains vides. Le Roi d'abord n'a ni crainte ni soupçon. Un jour, deux jours, plusieurs jours se passent. On ne le rapporte point. Alors le prince envoye demander au préteur s'il veut bien le lui remettre. Celui-ci répond, qu'on revienne dans quelque temps. Le roi surpris, renvoye de nouveau. On ne rend rien. Jubet Verres illos discedere, et candelabrum relinquere. Sic illi tum inanes ad Antiochum revertuntur. Rex primo nihil metuere, nihil suspicari. Dies unus, alter, plures ; non referri. Tum mittit ad istum si sibi videatur ut reddat. Jubet iste posterius ad se reverti. Mirum illi videri. Mittit iterum. Non redditur.1414Cicéron, In Verrem (Les Verrines), second discours, livre 4, section 65 (voir bibliographie). Quelle rapide énergie dans ces vers de BoëceBoèce, au sujet de la descente d'Orphée aux enfers ?

Heu noctis prope terminos
Orpheus Euridicem suam
Vidit, perdidit, occidit.1515Boèce, De Consolatione Philosophiae (La Consolation de la Philosophie, 225), chapitre III (voir bibliographie).

Pour bien rendre cette précision, notre langue est en défaut.

AÀ la bonne-heurebonne heure, répondit Timagène : mais il est certain que les latins [p.] employentemploient, moins souvent que nous, cette especeespèce de stilestyle, surtout dans les grands sujets. Vous ne disconviendrez pas que celui de Tite-Live, par exemple, dans la description du combat des Horaces, ne soit nombreux et périodique.1616Tite-Live, Ab Urbe condita (Histoire romaine), livre I (voir bibliographie).

Je l'avoue, repartit Euphorbe. D'un autre côté, les latins ont une façon de s'exprimer, même dans les récits les plus nobles, que nous n'osons mettre en usage que dans le badin ou le naïf, et presque jamais dans la prose. C'est ce que les grammairiens appellent l'infinitif. Cicéron, dans le récit qu'il fait du repas donné à VerrèsVerres par le Roiroi Antiochus, dépeint ainsi l'empressement du prêteurpréteur Romain à considérer les vases magnifiques qui ornoientornaient la table :* *In Verrem de signis. Ille unumquodque vas in manus sumere, laudare, mirari : Rex gaudere.1717Cicéron, In Verrem (Les Verrines), second discours, livre 4, section 63 (voir bibliographie). Vous voyez qu'ils ont en cela un avantage sur nous, qui les met à portée de donner à leur stilestyle plus de légeretélégèreté.

Il est vrai, reprit Timagène, qu'on ne passeroitpasserait pas à un François   Français cette façon de parler, si ce n'est peut-être dans [p.] la conversation la plus familierefamilière. Je ne m'en rappelle pas même d'autre exemple, que celui de la fable du lièvre et des grenouilles dans la FontaineLa Fontaine.

Grenouilles aussi-tôtaussitôt de sauter dans les ondes ;
Grenouilles de rentrer dans leurs grottes profondes.

Mais je crois que l'on peut se dédommager de ce petit inconvénient par les moyens que détaille Longin, dans son traité du sublime, tels que sont, le changement de temps, de nombre, de personnes, la suppression des liaisons et des transitions. Aux exemples que cite ce rhéteur, on en peut ajouter plusieurs, empruntés même de nos Auteursauteurs. En lisant ces jours-ci Philippes de ComminesPhilippe de Commynes, j'en rencontrai un qui me parut figurer fort bien au milieu de son vieux langage. Il s'agit de l'entrevue du Duc Charles de Bourgogne, avec le Roiroi Édouard d'Angleterre, après que ce dernier eut conclu une trêve de neuf ans avec Louis XI.* *Chron. de Louis XI. ch. 75Chronique de Louis XI, chapitre 75.1818Philippe de Commynes, Mémoires, vol. 1, livre IV, chapitre VIII : « Habiles manœuvres de Louis XI », p. 275-281 dans notre édition de référence (voir bibliographie). Le passage entier est le suivant : « Ledict duc se courrouça et parla en angloys, car il sçavoit le langaige, et allegua aulcuns beaux faictz des roys d'Angleterre qui estoient passés en France, et des peynes qu'ilz avoient prinses pour y acquerir honneur ; et blasma fort ceste treve, disant qu'il n'avoit point cherché à faire passer les Angloys pour besoing qu'il en eust, mais pour recouvrer ce qui leur appartenoit ; et, afin qu'ils congneussent qu'il n'avoit nul besoing de leur venue, qu'il ne prendroit treve avecque nostre roy, jusques le roy d'Angleterre eust esté trois moys dela la mer. Et aprés ces parolles, part et s'en va de la où il venoit » (p. 281). « Ledit duc se courrouça, [p.] dit-il.... et blâma fort cette trève, disant qu'il n'avait point cherché à faire passer les Anglais, pour besoin qu'il en eût..... et afin qu'ils connussent qu'il n'avait nul besoin de leur venue, qu'il ne prendroit trêve avec notre Roi, jusqu'à ce que le Roi d'Angleterre eût été trois mois de-là la mer : et, après ces paroles, part et s'en va de-là où il venait. » Ce temps présent me semble aussi brusque que l'incartade du duc. Le stilestyle de l'historien auroitaurait-il la même chaleur, s'il s'étoitétait contenté de dire, après ces paroles, il partit et s'en alla ?

Ce tableau, ajouta Euphorbe, peut faire le pendant de celui que Clément Marot nous a laissé dans l'épître, où il décrit à François I la manieremanière dont son valet l'avoitavait volé. Le présent dont il se sert, exprime très bien la précipitation d'un filou, à qui les momensmoments sont précieux.

Finalement, de ma chambre il s'en va
Droit à l'étable, ou deux chevaux trouva :
Laisse le pire, et sur le meilleur monte ;
Pique, et s'en va.1919Clément Marot, « On dit bien vray, la maulvaise Fortune... », épître écrite en 1531 ; (voir bibliographie), épître XXV, p. 171-176. Le passage cité par Bérardier correspond aux lignes 31 à 34. L’épître est souvent citée comme le modèle d’un poème narratif « naturel » et « gracieux ». Voir par exemple, les Éléments de littérature (1787, article « Épître ») de Marmontel ou le Lycée ou cours de littérature ancienne et moderne (1798-1804) de La Harpe. Dans le onzième entretien, Bérardier cite une nouvelle fois l'épître de Marot (voir pages 635-636).

Ces changements de temps, ainsi que [p.] ceux de nombres et de personnes, sont très-proprestrès propres, non seulement à donner de la vivacité à la narration, mais aussi à en bannir la monotonie, especeespèce de langueur qui ne lui est que trop ordinaire.

N'est-il pas encore, reprit Timagène, un moyen aussi efficace de produire ce double effet ? Il consiste à supprimer les transitions et les liaisons, qui rallentissentralentissent le discours lorsqu'elles se présentent trop fréquemment.2020Voir également les remarques dans le second entretien, pages 39-40. Dans le second livre de l'ÆnéideÉnéide, ÆnéeÉnée raconte à Didon, que dans le désordre subit de la prise de Troie, Panthée accourut à son palais, et il ajoute immédiatement, quo res summa loco Pantheu ? quam prendimus arcem ?2121Virgile, Énéide, livre 2. Où en sommes-nous, Panthée ? quel poste occuperons-nous ; N'est-il pas vrai que vous suppléez aisément, je lui adressai la parole, je lui dis ; et que vous sçavezsavez bon gré au poëtepoète d'avoir supprimé ces phrases traînantes ? Est-il rien de plus léger que ce morceau de la FontaineLa Fontaine, dans la fable de la grenouille et du bœuf ?

         Regardez bien, ma sœur :
Est-ce assez ? dites-moi ; n'y suis-je point encore ?
[p.] Nenni. M'y voici donc ? Point du tout. M'y voilà ?
Vous n'en approchez point.2222La Fontaine, « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf », dans : Fables (voir bibliographie, livre I, fable 3.

Remplissez les vuidesvides de ce dialogue par ces mots, dit-elle, répondit-elle, et le récit devient aussi ridicule que les efforts de la grenouille.

Vous voulez supprimer les liaisons, poursuivit Euphorbe, et moi je veux les multiplier. Un seul exemple suffira pour vous montrer, qu'on ajoute des grâces au récit par la simple répétition d'une conjonction. Rappelez-vous ces vers de Racine dans EstherEsther.

On égorge à la fois les enfants, les vieillards,
         Et la sœur et le frerefrère,
         Et la fille et la meremère...2323Racine, Esther (1689), acte I, scène 5 (voir bibliographie.

Mettez à la place de cela, la sœur, le frère, la fille, la mère, on n'est plus si vivement frappé.

Voilà, interrompit Timagène, ce qui m'impatienteroitimpatienterait volontiers. Comment concevoir que deux causes diamétralement opposées, produisent un même effet ? Je suis moins surpris de voir couler d'une même source une eau froide et une eau bouillante.

[p.] Pour calmer votre impatience, répartit Euphorbe, on peut dire, que l'effet ici n'est pas exactement le même. On retranche les liaisons, pour donner plus de rapidité au stilestyle, pour rendre la diction aussi vive que l'action, ou pour rassembler sous un seul coup-d'œuilcoup d'œil un grand nombre d'objets, que la multitude des expressions rendroientrendraient trop isolés et moins capables, par-làpar là, de faire impression. On les multiplie, pour fixer l'attention de l'esprit plus particuliérementparticulièrement sur certains objets propres à l'intéresser et à l'émouvoir.

J'entends, reprit Timagène : on se sert du premier artifice, lorsqu'il faut réunir les forces pour produire un grand effet. On emploie le second, lorsque chaque objet est assez puissant par lui-même pour ébranler, et qu'on veut lui conserver tout son avantage. Vous voyez que je rapproche toujours vos idées de celles qui me sont familieresfamilières ; mais les rapports me paraissent ici fort justes, et je crois qu'ils donnent un nouveau jour à votre pensée.

Assurément, poursuivit Euphorbe ; et c'est-làc'est là le véritable but de toute comparaison, et le plus grand fruit qu'elle puisse produire.

[p.] Comptez-vous donc pour rien, répliqua Timagène, l'ornement qu'elle ajoute au stilestyle ? Est-il-rien de plus beau que la comparaison dont se sert TélemaqueTélémaque, pour peindre le désordre et le trouble que l'amour portoitportait dans son ameâme : « Mon cœur, dit-il, enivré d'un folle passion, secouoitsecouait presque toute pudeur ; puis je me voyoisvoyais plongé dans un abîme de remords : pendant ce trouble, je couroiscourais errant çà et là dans le sacré bocage, semblable à une biche qu'un chasseur a blessée : elle court a travers de vastes forêts pour soulager sa douleur ; mais la fleche   flèche, qui l'a percée dans le flanc, la suit partout ; elle porte partout avec elle le trait meurtrier. Ainsi je couroiscourais en vain pour m'oublier moi-même, &et rien n'adoucissoitadoucissait la plaie de mon cœur. »2424Fénelon, Les Aventures de Télémaque (1699/1995), livre IV, p. 87-88 (voir bibliographie). Si j'ai bonne mémoire, ce morceau est imité, ou pour mieux dire, traduit de Virgile, qui dit quelque part :

         * *Æn. 1. 4, v. 69.Qualis conjecta cerva sagitta,
Quam procul incautam nemora inter Cressia fixit
Pastor agens telis, liquitque volatile ferrum
[p.] Nescius ; illa fuga silvas saltusque peragras
Dictœos : hœret lateri lethalis arundo.

Ce n'est pas la seule occasion, reprit Euphorbe, où le prélat ait profité des comparaisons du poëtepoète de Mantoue. Ce dernier avoitavait dit, en parlant de la mort d'Euryale,

* *Æn. 1. 9, v. 435.Purpureus veluti cum flos succisus aratro
Languescit moriens :

Le poëtepoète Françoisfrançais, en décrivant la mort d'Idamante, emprunte la même idée. « Tel qu'un beau lis au milieu des champs,   coupé dans sa racine par le tranchant de la charrue, languit languit, &et ne se soutient plus ;, il n'a point encore perdu cette vive blancheur&, et cet éclat qui charme les yeux ; mais. Mais la terre ne le nourrit plus, &et sa vie est éteinte : ainsi. Ainsi le fils d'Idomenée, comme une jeune et tendre fleur, est cruellement moissonné dès son premier âge. »2525Fénelon, Les Aventures de Télémaque (1699/1995), livre V, p. 100 (voir bibliographie). Vous voyez que le françoisfrançais n'est que la paraphrase du latin. Au reste, je conviens volontiers avec vous, que les comparaisons sont un [p.] des plus beaux ornemensornements du récit, pourvu que vous reconnoissiezreconnaissiez aussi que leur agrément dépend du nouveau jour qu'elles donnent aux pensées. C'est ce qui rend si nécessaire à toute comparaison, la justesse. Sans cette qualité, elle embarasse l'esprit loin de l'éclairer ; et dès-lorsdès lors elle ne peut plaire. Il ne faut pas même qu'elle soit puisée dans des objets trop éloignés, difficiles et peu connus. Sa fin est d'éclaircir ma vue : qu'en penserai-je, si elle répand elle-même un nuage devant mes ieuxyeux ? Une belle comparaison emprunte des couleurs étrangeresétrangères, pour mieux exprimer des traits qu'on eût désespéré de bien rendre sans ce secours ; et la variété de ces divers tableaux a toujours des charmes. Le sublime Bossuet a souvent recours à ce moyen, pour donner à son stilestyle une force qui réponde à la grandeur de ses idées. PouvoitPouvait-il mieux nous faire concevoir la fermeté inébranlable de La Reine d'Angleterre, que par cette compaparaisoncomparaison, aussi juste qu'elle est noble. « Comme une colonne, dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux, lorsque ce grand édifice qu'elle soutenait, fond sur elle, sans l'abattre ; ainsi la Reine se montre [p.] le ferme soutien de l'état, lorsqu'après en avoir longtemps porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute. » Je ne sçaissais si vous remarquez ici, comme moi, quelque chose de négligé, peut-être même de rude, dans l'expression. Ce morceau est pourtant de la plus grande beauté. C'est que les seuls objets suffisent pour nous frapper et nous ravir. On est vraiment grand, quand on l'est ainsi par soi-même. Cette idée a beaucoup de rapport avec celle de SénequeSénèque, qui compare un grand homme dans sa chûtechute, avec ces temples démolis, dont les personnes religieuses réverentrévèrent jusqu'aux ruines. Si magnus vir cecidit.... non magis illum contemni (respondebo) quam cum œdium sacrarum ruinœ calcantur, quas religiosi œque ac stantes adorant. * *Lib. de consol. ad Helviam, cap. 13.

Dans ces deux exemples, poursuivit Timagène, je trouve quelque chose de plus que de la justesse. J'y vois des rapports naturels, et une comparaison qui n'est point amenée de trop loin. Qui eût jamais imaginé, par exemple, de comparer [p.] la mort avec Tarquin le superbe, comme le fait Strada dans son histoire, lorsqu'il dit, à l'an 1559 :* *Plane ut ea tempestate mors demetendo majorum gentium capita atque hominum apices, superbum illum summa papavera decutientem imitari visa sit.. « Dans ce temps, la mort, en moissonnant tant d'hommes distingués par leur rang et par leur naissance, sembla imiter Tarquin, lorsqu'il abattait la tête des pavots de son jardin. » Le même auteur, dans un autre endroit fait usage d'une comparaison encore moins juste que celle-là, et qui ne me semble pas moins alambiquée.* *Adeo non ex vano observatum curœ esse Deo principum vitam ; quasi non magis cordi in homine, quam imperatori in excrcitu, novissimum mori datum sit. De bello Belg. Dec. 2. lib. 3.« Tant il est vrai, dit-il, comme on l'a observé, que Dieu prend un soin particulier de la vie des princes, comme si c'étoitétait le privilégeprivilège du général dans une armée, ainsi que du cœur dans le corps humain, de mourir le dernier. » Je me rappelle d'avoir lu dans une piecepièce de vers sur la bataille de FontenoiFontenay, [p.] donnée par un Auteurauteur qui vit encore, deux comparaisons bien différentes de celles-là, et qui m'ont paru de la plus grande justesse. Dans la premierepremière, le poëtepoète déplore ainsi le malheur de la Flandre :

De meurtres affamé le démon des batailles
De ses barbares mains déchire tes entrailles :
Pour nourrir sa fureur tu renais chaque jour ;
Et ton sort est pareil au destin déplorable
         De ce fameux coupable,
Immortel aliment de l'avide vautour.

Dans la seconde, il console cette même province, par l'espérance des biens que cette guerre va lui procurer, et il se réprend ainsi :

Que dis-je ? Contre toi quand Louis se déclare,
Sensible à tes malheurs, sa bonté les répare :
Tu devras ton bonheur à son bras irrité.
C'est ainsi que le nil franchissant son rivage,
         Dans les champs qu'il ravage
Répand le germe heureux de leur fécondité.

Ces applications sont, assurement, des plus heureuses. Elles ont même un [p.] autre mérite, dont nous n'avons point encore parlé ; c'est leur noblesse. Notre bon évêque de Crémone, Jérôme Vida, n'a pas oublié dans sa poëtiquePoétique, de remarquer cette qualité de la comparaison. Selon lui* *Poet. lib. 2., quoiqu'on puisse y faire jouer un rôle à certains insectes, tels que les abeilles et les fourmis, il ne convient point d'y employer des animaux, qui ont quelque chose de vil et de méprisable par eux-mêmes. AÀ cette occasion, il ne ménage point le divin HomereHomère. Sans le nommer, il lui reproche d'avoir comparé un des héros Grecsgrecs dans sa retraite, à ce quadrupede patient et entêté, dont le nom est l'emblêmeemblème de l'ignorance et de la stupidité* *Il. lib. 2. v. 557.. Il remarque que Virgile, dans la même conjoncture, nous peint plus noblement Turnus, sous l'idée d'un lion forcé par les chasseurs de reculer* *Æn. lib. 9.. Je vous avoue que sa critique ne me paroîtparaît pas trop déraisonnable.

Dussiez-vous m'accuser, reprit Euphorbe, d'être partisan d'HomereHomère jusquesjusque [p.] dans ses défauts, j'essaierai de l'excuser, même en admettant le principe établi par votre prélat, que la comparaison doit avoir de la noblesse. Il y a une bassesse qui vient de la nature des choses, et une autre qui n'est fondée que sur l'opinion. Cette dernieredernière varie selon les temps et les lieux. Dans le siéclesiècleécrivoitécrivait HomereHomère, les hommes n'estimoientestimaient encore les objets qu'à proportion de leur utilité, et non de leur éclat. Suivant cette réglerègle, l'animal employé dans la comparaison du poëtepoète grec, loin d'être méprisable, devoitdevait tenir un rang distingué parmi ses semblables. Cela devient encore plus sensible, quand on réfléchit qu'HomereHomère, quatre vers plus haut, avoitavait comparé le même Ajax, dans la même circonstance, au roi des animaux. Il ne pensoitpensait donc pas que l'un fût plus ignoble que l'autre : il trouvoittrouvait seulement les rapports plus parfaits dans le dernier. Du temps de Virgile, les idées, comme les mœurs, étoientétaient changées déjà. Il a dû se plier à la façon de penser de ses lecteurs.

En vérité, répliqua Timagène, Madame Dacier n'auroitaurait pas mieux défendu le chantre d'Achille. Mais permettez-moi ici une réflexion, que je ne crois [p.] pas déplacée. Je rencontre fort peu de comparaisons dans les bons historiens anciens et modernes. D'où vient, s'il vous plaît, sont-ils2626C'est-à-dire, 'Pourquoi sont-ils...'. si avares de cette especeespèce de richesse ?

La marche de l'histoire, répondit Euphorbe, est toujours sage et modeste ; et la comparaison n'ayant d'autre effet que de donner plus d'éclat, ou plus de nerf à la pensée, elle porte avec elle un air de prétention, qui s'accorde rarement avec la gravité de ce genre d'écrire. On passe à un jeune militaire un équipage, qui siéroitsiérait mal à un ancien magistrat. Par cette raison, les comparaisons sont plus fréquentes et figurent mieux dans la narration poëtiquepoétique, que dans les récits en prose.

Mais, reprit Timagène, dans ceux-ci on admet souvent le paralleleparallèle, qui n'est qu'une comparaison continuée.

D'accord, répartit Euphorbe ; mais, dans le premier, l'utilité l'emporte sur l'agrément ; et, dans la seconde, l'agrément sur l'utilité. Si vous y faites attention, vous verrez que le paralleleparallèle tient beaucoup du portrait et du caracterecaractère. Que se propose, en effet, l'Auteurauteur, dans ces comparaisons suivies ? De donner une connoissanceconnaissance claire et parfaite d'un objet, [p.] par sa ressemblance, ou sa différence avec un autre. Ce sont, à proprement parler, deux portraits qu'il rapproche & &et2727Dédoublement de l'ampersant dans l'édition originale, sans doute en lien avec de la fin de la ligne qui se trouve à cet endroit. qui se communiquent mutuellement une nouvelle lumierelumière. Le paralleleparallèle a donc les mêmes droits que le portrait, puisqu'il procure les mêmes avantages. En conséquence, nos bons Auteursauteurs en fournissent plusieurs modèles. Tel est celui du Roiroi de SuédeSuède et de Pierre-le-Grand, dans la vie de Charles XIILa Vie de Charles XII.2828L'Histoire de Charles XII, roi de Suède, comme est le titre exact, est un ouvrage de Voltaire datant de 1730 (voir bibliographie). « Charles était illustre par neuf années de victoires, Pierre Alexiowitz, par neuf années prises pour former des troupes égales aux troupes Suédoises ; l'un, glorieux d'avoir donné des Etats, l'autre, d'avoir civilisé les siens ; Charles, aimant les dangers, et ne combattant que pour la gloire, Alexiowitz, ne fuyant point les périls, et ne faisant la guerre que pour ses intérêts ; le monarque Suédois, libéral par grandeur d'ame, le Moscovite, ne donnant jamais que par quelque vue ; celui-là, d'une sobriété et d'un continence sans exemple, d'un naturel magnanime, et qui n'avait été barbare qu'une fois ; celui-ci, n'ayant pas dépouillé la rudesse de son éducation et de son pays, aussi terrible à ses sujets qu'admirable [p.] aux étrangers, et trop adonné à des excès qui ont même abrégé ses jours. Charles avait le titre d'Invincible, qu'un moment pouvait lui ôter : les nations avaient déjà donné à Pierre Alexiowitz le nom de Grand, qu'une défaite ne pouvait lui faire perdre, parce qu'il ne le devait pas à des victoires. » Vous m'avouerez que ces traits ainsi opposés et réunis dans un même tableau, deviennent plus saillanssaillants, et nous donnent une idée plus nette des personnages qu'on veut nous faire connoîtreconnaître.

L'Auteurauteur qui vous a fourni ce paralleleparallèle, continua Timagène, nous en a donné un autre dans la HenriadeLa Henriade, qui m'a toujours paru bien frappé. C'est celui des deux fameux ministres, Richelieu et Mazarin.

* *Henr. ch. 7.Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi ;
Mazarin souple, adroit et dangereux ami :
L'un fuyant avec art, et cédant à l'orage ;
L'autre, aux flots irrités opposant son courage :
Des princes de mon sang ennemis déclarés :
[p.] Tous deux haïs du peuple, et tous deux admirés :
Enfin par leurs efforts ou par leur industrie
Utiles à leurs rois, cruels à la patrie.2929On trouve dans l'original, ici, et contrairement à la pratique dans le reste du texte, des guillemets suivis dans une citation de vers.

J'admire, avec vous, répartit Euphorbe, la richesse et l'exactitude de ce paralleleparallèle ; mais, en vérité, je ne sçauraissaurais vous passer le dernier vers. Il me paroîtparaît choquer toutes les idées reçues. Que veut dire, être utile à son roi, et cruel à sa patrie ? Quand il s'agit des devoirs, roi, état, patrie, sont des termes synonimessynonymes. Un royaume est une grande famille, dont le souverain est le perepère ; et, comme tel, il en est le représentant et en possédepossède tous les droits. Voilà la source de l'obligation où sont les sujets de donner leur vie pour leur souverain. S'il cessoitcessait de l'être, cette obligation ne subsisteroitsubsisterait plus, parce qu'il ne seroitserait plus un même objet avec la patrie, qui a sur nous des droits naturels et inviolables. Au reste, quoi qu'il en soit de cette question, elle n'excuse point votre Auteurauteur. Par malheur pour lui, il s'agit dans l'endroit que nous discutons de deux princes, dont l'un a mérité de la postérité le surnom de Juste, et l'autre, celui [p.] de Grand. Si l'Auteurauteur eût dit ; utiles aux tyrans, cruels à la patrie, la pensée auroitaurait blessé la vérité de l'histoire ; mais elle auroitaurait été plus aisée à concevoir. D'ailleurs, la plupart des Auteursauteurs qui ont parlé de ces deux grands ministres, nous en ont laissé une idée bien différente. Sans dissimuler leurs vices, ils louent leurs projets, et les services qu'ils ont rendus à l'état. Amelot de La Houssaye n'étoitétait pas prodigue de louanges, vous le sçavezsavez. Voici ce qu'il dit du cardinal de Richelieu, dans ses notes sur Tacite.* *Ann. de Tac. l. 6. « Qu'un ministre soit ambibieuxambitieux, jaloux, vindicatif, et quelquefois trop rigoureux, ainsi qu'on l'a reproché à M. le cardinal de Richelieu, il sera néanmoins digne de ce poste, et même préférable à tout autre, s'il a toutes les qualités qu'avait ce ministre, l'intelligence, la fermeté, la vigilance, l'activité, le discernement des esprits, la prévoyance, enfin la même promptitude à récompenser les services rendus à l'état, qu'à punir, sans miséricorde, les trahisons, les conspirations, les révoltes et les autres crimes [p.] de lèse-majesté. » Dans la vie de Louis XIIIVie de Louis XIII, par le P.Père Griffet* *Troisième vol. an. 1642., vous trouverez, sur le ministereministère de ce fameux cardinal, le suffrage de deux hommes éclairés dans cette matierematière. L'un est le comte-duc d'Olivarès, qui avoua à l'ambassadeur de France « avoir souvent déclaré au Roi d'Espagne, que son plus grand malheur venait de ce que le Roi de France avait le plus habile ministre qui eût paru depuis mille ans dans la chrétienté ; et, que pour lui, il consentirait volontiers, que l'on imprimât tous les jours des bibliothèques entières contre lui, pourvu que les affaires de son maître fussent aussi bien conduites que celles du Roi très chrétien. » Le second, est le Tzar Pierre-le-Grand, qui à la vue du tombeau de ce ministre s'écria : « Grand homme, si tu étais encore vivant, je te donnerais tout à l'heure la moitié de mon empire, à condition que tu m'apprendrais à gouverner l'autre. » De pareils éloges laissent-ils soupçonner que Richelieu ait été nuisible à la France ? Ce [p.] qu'en dit le président Hénault, est encore plus décisif.* *Abr. Chr. an. 1642. « Qu'il puisse y avoir un homme, né assez grand et assez ennemi de lui-même pour s'occuper tout entier de l'administration d'un royaume, où il est également craint et de celui qu'il sert et de ceux qu'il soumet ; en vérité, c'est un problème qu'il n'appartient qu'aux passions de résoudre, ou un amour du bien public fort au-dessus de l'humanité. » Venons au cardinal Mazarin. L'Auteurauteur de la vie de Louis XIVLa Vie de Louis XIV termine ainsi le portrait de ce ministre étranger.* *Reboulet, troisième vol. p. 262. « Les personnes sensées le regrettèrent sincèrement et de bonne foi, comme un homme qui avait rendu de très grands services à l'état, et dans lequel, à tout prendre, il y avait beaucoup plus de bien, que de mal. » Enfin M. de Fénelon fait, en un seul trait, la critique la plus juste et l'éloge le plus vrai de ces deux hommes illustres, lorsqu'il met ces mots dans la bouche du cardinal de Richelieu, parlant au cardinal Mazarin dans les champs EliséesChamps-Élysées : [p.] * *Dialogue des morts.« Nous servions tous deux l'état : en le servant, nous voulions l'un et l'autre tout gouverner. » Dans tout cela, je vois de l'ambition et d'autres vices condamnables ; mais je n'y vois point de cruauté envers la patrie.

Peut-être, interrompit Timagène, le poëtepoète veut-il dire seulement par ces expressions, que tous deux ils abaisserentabaissèrent les grands, et qu'ils furent haïs du peuple.

Tenir les grands dans les bornes légitimes, répondit Euphorbe, c'est assurer la tranquillité de l'état ; et un homme sensé ne prend point pour réglerègle la haine d'un peuple aveugle, qui souvent déchire la main qui le défend, et bénit celle qui l'opprime, en le flattant.

Pour le coup, reprit Timagène, vous vous échauffez à votre tour, et jusqu'à vous écarter de l'objet de notre conversation. Je suis bien aise de voir que vous me ressembliez quelquefois.

Il est vrai, répartit Euphorbe, je suis FrançoisFrançais : j'aime mon souverain ; et je ne puis me persuader que l'aimer, ce ne soit pas aimer ma patrie. C'est-làC'est là ce qui m'a un peu indisposé contre les vers que vous m'avez récités, quelque mérite qu'ils aient d'ailleurs : car l'exactitude &et [p.] la délicatesse des sentiments l'emporteront toujours sur les grâces du stilestyle et sur le brillant des pensées. Ces dernieresdernières sont cependant un des plus beaux ornemensornements du récit. Elles enrichissent la diction, réveillent l'attention, et préviennent le dégoût et l'ennui. La belle verdure de ce boullaingrainboulingrin3030C'est un parterre gazonné dans un jardin seroitserait moins agréable à l'œuilœil, sans ces milliers de fleurs dont elle est émaillée.

Je crois, dit alors Timagène en riant, que vous devez être content de nous sur ce point. Tous nos écrits sont abondamment pourvus de pensées brillantes : on en trouve jusques dans les annonces des livres. Nous en faisons commerce, et nous ne donnons point lieu de craindre la banqueroute.

Ce commerce a pourtant ses dangers, reprit Euphorbe : on court de grands risques, si on les prodigue inutilement et sans goût. Dans tel endroit une pensée délicate figure bien, où une pensée grande et noble seroitserait déplacée : celui-là en veut de naturelles et de simples. Il est même des récits qui n'en admettent que d'une ou de deux especesespèces, et rejettent les autres.

Les pensées délicates, dont vous venez de parler, poursuivit Timagène, si [p.] je ne me trompe, sont celles qui renferment un grand sens en peu de mots, et qui font concevoir à l'esprit plus d'objets qu'elle n'en expriment ; par exemple, ce vers de Virgile si connu,

* *Faute pardonnable, si les Dieux des enfers savaient pardonner.4. lib. Georg.Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere manes.

Ce seul vers produit en nous la compassion pour Orphée, la terreur par rapport aux Dieux, et nous fait conclure, qu'il n'est point de faute légerelégère, quand il s'agit de leur désobéir.

Vous pourriez ajouter à cette pensée, répartit Euphorbe, celle de M. de la RochefoucaudRochefoucauld, lorsqu'il dit dans ses maximes, que le soleil et la mort ne se peuvent regarder fixement. Ne concevez-vous pas, dans cette seule phrase, que, d'un côté, les feux éclatanséclatants du soleil blessent notre prunelle ; que, de l'autre, le spectre hideux de la mort jette l'horreur et l'effroi dans notre ameâme ; mais que, comme l'aigle arrête un œuilœil immobile sur l'astre du jour, aussi quelques [p.] amesâmes privilégiées voient avancer le trépas, sans s'allarmeralarmer. Je sçaissais que les rapports ici ne sont pas tout-à-faittout à fait exacts ; mais ce léger défaut ne nuit point à la fécondité de la pensée.

Je ne vois rien de plus délicat, répliqua Timagène, que la réponse d'un paysan à Louis XIV, rapportée par Rousseau, dans son Ode au comte de SinzindorfSinzendorf.3131Il s'agit d'une ode écrite par Jean-Baptiste Rousseau pour Philipp Ludwig Wenzel von Sinzendorf, comte de Sinzendorf-Neuburg (1671-1742), ambassadeur d’Autriche en France sous Louis XIV. Vous rappelleriez-vous les vers ? ils m'ont échappé.

Oui, répondit Euphorbe : les voici.

Ecoutez la leçon d'un Socrate sauvage,
         Faite au plus puissant de nos rois.
Pour la troisième fois du superbe Versailles
Il faisait aggrandir le parc délicieux :
Un peuple harasse, de ses vastes murailles
         Creusait le contour spacieux.
Un seul contre un vieux chêne appuyé, sans mot dire
Semblait à ce travail ne prendre aucune part :
A quoi rêves-tu là ? dit le prince. Hélas, Sire,
         Répond le champêtre vieillard,
Pardonnez ; je songeais que de votre héritage
Vous avez beau vouloir élargir les confins :
[p.] Quand vous l'aggrandiriez trente fois davantage,
         Vous aurez toujours des voisins.

Quelle foule de reflexions, s'écria Timagène, offre à l'esprit ce seul dernier vers, sur la vaine gloire des princes, sur ses effets par rapport aux peuples, sur l'inutilité de leur luxe et sur leur faiblesse au milieu de tant de puissance !

Cette pensée, reprit Euphorbe, joint à la délicatesse un autre avantage. Elle est naturelle ; et la simplicité de l'expression met cette belle nature dans tout son jour. C'est surtout dans les anciens que nous en trouvons de ce genre. Ils cherchoientcherchaient moins l'esprit, et par-làpar là ils arrivoientarrivaient plus sûrement à la perfection. J'admire toujours cette réflexion de Tite-Live, à l'occasion de Brutus qui condamne à mort ses enfants * *Qui spectator erat amovendus, eum ipsum fortuna exactorem supplicii dedit. T. Liv. Dec. I. lib. 2. : « la fortune voulut qu'il ordonnat un supplice, dont il n'aurait pas dû être même le spectateur. » Nous trouvons dans [p.] notre ameâme un témoin qui applaudit à la vérité de cette pensée : et c'est là la pierre de touche du naturel. L'affectation est le vice le plus opposé à cette especeespèce de mérite. Elle nous conduit aux pensées froides et recherchées. On veut dire quelque chose de singulier, et on tombe dans le ridicule : témoin cette pensée du cardinal de Retscardinal de Retz* *Mém. chant. 2., « Vous ne serez pas surprise de ce qu'on le fut de la prison de M. de Beaufort ; » et cette autre du Tasse, qui dit des pleurs d'Armide :* *Jer. déliv. chant. 4. « Ces larmes, quoique froides et humides, produisirent un effet pareil à celui de la flamme : elles embrasèrent le cœur de mille guerriers. L'amour est fécond en prodiges : il fait brûler dans l'onde, et tirer des flammes de la glace. » Fût-il jamais rien de plus froid que tout cela ?

Cette dernieredernière idée, répliqua Timagène, a bien du rapport avec celle d'un poëtepoète Françoisfrançais, qui dit de S.Saint Louis lorsqu'il débarqua près de Damiette ;

[p.] Louis impatient saute de son vaisseau :
Le beau feu de son cœur lui fait mépriser l'eau.

C'est-làC'est là, à coup sûr, du stilestyle précieux ; et j'aime bien mieux cette pensée de la FontaineLa Fontaine, en parlant d'un mort qu'on alloitallait mettre en terre ;

........Vêtu d'une robe, hélas, qu'on nomme bière,
         Robe d'hiver, robe d'été,
         Que les morts ne dépouillent guère.

Voilà, sans contredit, du naturel et du vrai. Mais vous venez de dire, il n'y a qu'un moment, que certains récits n'admettoientadmettaient pas toutes sortes de pensées. Il me semble néanmoins que les exemples qui se sont présentés à notre esprit, sont à peu près dans tous les genres.

Aussi est-il vrai, repartit Euphorbe, que les pensées naturelles et délicates sont bien venuesbienvenues par-toutpartout. Il n'en est pas de même de celles qui sont nobles et grandes. Comme elles doivent être proportionnées à la matière3232Ailleurs dans l'Essai sur le récit, même dans cet entretien (par exemple page 285), Bérardier omet l'accent dans 'matière'. qu'on traite, elles ne trouvent point de place dans les récits badins, simples, ou plaisansplaisants, tels que ceux de la fable, de la conversation, de la comédie, et autres semblables.

[p.] Je ne reconnoisreconnais plus le sage et naïf la FontaineLa Fontaine, lorsqu'en parlant de deux chevreschèvres qui s'obstinent à passer ensemble sur un pont trop étroit, il ajoute,

Je m'imagine voir avec Louis-le-Grand,
         Philippe quatre qui s'avance
         Dans l'isle de la Conférence.

Prodiguer ces grandes idées pour un objet aussi mince, c'est revêtir un nain de l'armure d'un géant.

Vous ne porterez pas, sans doute, le même jugement, poursuivit Timagène, d'une autre réflexion du même fabuliste, lorsqu'au sujet d'une poullepoule qui mit la discorde entre deux coqs, il s'écrie,

Amour, tu perdis Troye, et c'est de toi que vint
         Cette querelle envenimée,
Ou du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint.

Il y a une grande différence entre ces deux exemples, reprit Euphorbe. Dans celui-ci la réflexion semble naître tout naturellement du sujet ; ce qui n'est pas dans l'autre. Par cette raison, le ton de grandeur que l'on donne à cette pensée, [p.] que vous avez rapportée, se trahit au premier coup-d'œuilcoup d'œil, et l'on reconnoîtreconnait aisément un sublime affecté, qui ne contribue qu'à rendre la narration plus plaisante. La premierepremière, au contraire, paroîtparaît amenée dans cet endroit malgré elle, et l'on est porté à croire que l'Auteurauteur compare sérieusement des objets si disproportionnés. Jamais il n'y eut aucune analogie, même plaisante, entre la démarche de deux chevreschèvres, et l'entrevue de deux grands monarques.

Ce que vous dites ici, continua Timagène, me rappelle d'avoir vu autrefois beaucoup de ces allusions dans Ciceron. Il y en a une, entr'autres, où il compare les festins de VerrèsVerres à la journée de Cannes, et qui est tout-à-faittout à fait propre à peindre l'indécence et la grossiéretégrossièreté de ces plaisirs familiers au prêteurpréteur romain* *Itaque exitus erant ejusmodi, ut alius inter manus e convivio, tanquam e prelio auferretur, alius tanquam occisus relinqueretur, [p275] plerique fusi sine mente ac fine ullo sensu jacerent, quivis ut cum aspexisset, non se pretoris convivium, sed Cannensem pugnam nequiriæ videre arbitraretur. In Ver. lib. 5. n. 28..« Telle étoit, dit-il, l'issue de ces repas. On emportoit celui ci de table, comme on emporte de la mêlée un soldat blessé : celui-là étoit laissé pour mort : plusieurs [p.] demeuroient étendus sur la place, sans connoissance ni sentiment. Enfin, si vous étiez entré dans cette salle, vous n'auriez jamais cru voir le festin d'un prêteurpréteur, mais une nouvelle bataille de Cannes, où l'on faisoit assaut de débauches. »3333Les guillemets finaux manquent dans l'original et ont été suppléés. Je ne vois rien qui réussisse mieux à égayer le stilestyle, que cet artifice qui rapproche un objet grand et noble, d'un autre petit, ou même méprisable. Je m'imagine voir un enfant monté sur des échasses. Avec ce secours, il paroîtparaît plus grand que ceux qui l'environnent ; mais cette élévation fait mieux remarquer sa petite taille, et la rend encore plus ridicule.

Vous avez assurément raison, ajouta Euphorbe : mais il faut être sobre et réservé dans l'usage de ce sublime ironique. C'est une exception qui confirme la réglerègle générale, en vertu de laquelle le sublime et le grand sont bannis des petits sujets.

Puisque vous parlez du sublime, répliqua Timagène, je ne sais si je m'en [p.] suis formé une idée juste. C'est, selon moi, une pensée, un sentiment, une image qui m'élève au-dessus de moi-même, et qui m'avertit de ma propre grandeur. Ainsi, lorsqu'Horace dit de l'homme juste, si l'univers s'écrouloit, ses débris le frapperoient, sans l'étonner* *Si fractus illabatur orbis,
Impavidum ferient ruinæ. Hor. l. 3. od. 3.
3434L'appel à la note manque dans l'original et a été suppléé., je sors, pour ainsi dire, de moi-même ; je me place à côté de ce juste, et je deviens le rival de sa fermeté.

Je voudroisvoudrais ajouter à votre définition, reprit Euphorbe, que cette pensée, ce sentiment, cette image doivent être revêtus de l'expression qui leur convient. Le verbiage est ennemi du sublime. Plus l'expression est simple et serrée, moins elle obscurcit son éclat. Un poëtepoète latin moderne a imité cette belle pensée d'Horace, ou plutôt il l'a paraphrasée. Voici comme il s'exprime.

Seu pelagus super,
Seu fulminantis porta tonet poli,
Stabis, repentinamque mundi immobilis excipies ruinam.* *Au milieu des flots irrités, sous les coups de la foudre, vous serez immobile, et la chute subite du monde entier ne vous ébranlera pas. Sarbievius, l. 2. od. 16.3535L'appel à la note manque dans l'original et a été suppléé.

[p.] Lequel de ces deux morceaux, je vous prie, a l'avantage sur l'autre ?

Je vois dans le dernier, répondit Timagène, bien de la pompe et des prétentions ; mais je vous avoue qu'il me frappe moins que le premier ; peut-être parce qu'on s'efforce trop de le faire. Il y a bien moins d'appareil dans ce mot de l'Ecriture SainteÉcriture sainte, cité par Longin lui-même, fiat lux, et facta est lux* *Gen. c. 1. v. 3.  ; Dieu dit, que la lumierelumière soit faite, et la lumierelumière fut faite : dans cet autre, mare vidit et fugit* *Psal. 113. v. 3. ; la mer vit le Seigneur, et prit la fuite ; enfin, dans cette courte phrase, qui nous donne une si grande idée des conquêtes d'Alexandre* *1. Machab. c. 1. v. 5., siluit terra in conspectu ejus ; la terre se tut en sa présence. Cependant, quoi de plus magnifique et de plus sublime que tout cela ?

Telle est l'idée qu'ont eu du sublime, poursuivit l'Euphorbe, tous les gens de goût, et en particulier la BruyereLa Bruyère* *Caract.Charactères, ch. 1.. « Le sublime, dit-il, ne peint que la [p.] vérité, mais en un sujet noble :; il la peint toute entiereentière, dans sa cause et dans son effet ; il est l'expression, ou l'image la plus digne de cette vérité.3636La ponctuation en cet endroit a été modifiée, dans le texte de lecture, dans un souci de clarté par rapport à la structure tripartite de la phrase. Les esprits médiocres ne trouvent point l'unique expression, et usent de synonymes. Les jeunes gens sont éblouis de l'éclat de l'antithèse, et s'en servent. Les esprits justes, et qui aiment à faire des images qui soient précises, donnent naturellement dans la comparaison et la métaphore. Les esprits vifs, pleins de feu, et qu'une vaste imagination emporte hors des réglesrègles &et de la justesse, ne peuvent s'assouvir de l'hyperbole. Pour le sublime, il n'y a, même entre les grands génies, que les plus élevés qui en soient capables. »

J'ai pourtant une petite difficulté à vous faire ici, répliqua Timagène. Tout le monde connoîtconnaît et admire le sublime endroit où Racine a traduit ce verset d'un PseaumePsaume* *Ps. 36., Vidi impium superexaltatum et elevatum sicut cedros Libani ; et transivi, et ecce non erat ;

* *Esther, Sc. dern.J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
[p.] Pareil au cèdre il cachoit dans les cieux
         Son front audacieux :
Il sembloit à son gré gouverner le tonnerre ;
         Fouloit aux pieds ses ennemis vaincus,
Je n'ai fait que passer, il n'étoit déjà plus.

Voilà, ce me semble, bien de la magnificence, et même de l'abondance, dans l'expression. Ces vers n'en sont cependant pas moins sublimes.

C'est-à-dire, le dernier, repartit Euphorbe. Ceux qui le précédentprécèdent, ne sont qu'une especeespèce de préparation faite pour nous amener à cette pensée. Je n'ai fait que passer, il n'étoit déjà plus, dans qui réside principalement le sublime. Aussi voyez-vous qu'elle est renfermée dans un seul vers : et s'il étoitétait permis d'enchérir sur un aussi grand poëtepoète, j'ajouteroisajouterais, qu'il pouvoitpouvait peut-être lui donner plus de force, en resserrant encore son expression, et en disant simplement, je passe, il n'étoitétait plus.

Mais enfin, interrompit Timagène, n'est-il donc jamais permis d'employer dans le sublime, la richesse du stilestyle ? L'exorde de l'oraison funèbre du vicomte de Turenne, semble prouver le contraire. Rien de plus sublime et de plus orné en même-tempsmême temps que ce morceau : [p.] * *Fléchier, Or. FunOraisons funèbres. « Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues ; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous ses habitants ; ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles : un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots, que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s'écrierent : comment est mort cet homme puissant, qui sauvait le peuple d'Israël ? A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs ; les voûtes du temple s'ébranlèrent ; le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : comment est mort cet homme puissant, qui sauvoit le peuple d'Israël ? » Peut-on dire que ce coloris brillant soit ici déplacé ?

Je n'ai point prétendu, reprit Euphorbe, que les ornements du stilestyle fussent incompatibles avec toute sorte de sublime ; mais seulement qu'il ne faut pas les y admettre toujours, et sans réserve. Permettez moi d'expliquer ma pensée. L'objet du sublime doit être grand [p.] et noble. Rappellez-vous ce que nous avons dit, il n'y a qu'un moment, de la bassesse, que nous avons partagée en deux classes. Nous distinguons aussi, dans les objets, deux especesespèces de grandeur ; l'une qui leur est naturelle, et qui fait impression sur tout homme, parce qu'il est homme ; l'autre qui est fondée sur une opinion assez générale, &et qui peut changer avec les temps &et les lieux. Dans le premier rang, je place tout ce qui a rapport à Dieu, aux vertus, sur-toutsurtout à la générosité, à la clémence, aux mépris de la mort, à l'amour de la patrie, &cetc. Lorsque le sublime s'éléveélève sur de pareils fondements, je suis convaincu qu'il doit négliger tous les ornemensornements de l'art ; ou du moins en employer si peu, qu'ils ne puissent lui nuire. Ainsi, dans ces quatre beaux vers de l'AthalieAthalie,

Celui qui met un frein à la fureur des flots,
Peut aussi des méchants arrêter les complots :
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte,

la métaphore qui s'y rencontre n'a point assez d'éclat, pour nous empêcher d'admirer l'inébranlable fermeté de Joad, [p.] établie sur sa confiance en Dieu. Partout ailleurs, vous verrez une expression simple et sans figures, comme dans ce vers de Corneille, en parlant de Pompée ;

         Il s'avance au trépas,
Avec le même front qu'il donnoit des états.

La seconde classe renferme des objets que la plupart des hommes admirent par une especeespèce de convention. Tels sont le trône et tout ce qui lui appartient, les combats, certaines passions à qui on a donné des titres de noblesse, comme l'ambition, la vengeance, la fierté, certains crimes même, tels que les conjurations, &cetc. Comme il n'y a dans tout cela qu'une grandeur empruntée, pour la porter au sublime, on peut, on doit même implorer le secours du stilestyle. L'exemple que vous avez cité de Racine me servira de preuve. Ces vers,

         J'ai vu l'impie adoré sur la terre ;
         Pareil au cédre, il portoit dans les cieux
         Son front audacieux ;
Il sembloit à son gré gouverner le tonnerre,
         Fouloit aux pieds ses ennemis vaincus,

n'expriment que cette pensée, vraie &et [p.] belle, mais simple, j'ai vu l'impie fier &et insolent dans la prospérité. Pour l'élever, il a donc fallu l'orner de tout ce que la diction a de plus riche. C'est ce qui m'a fait dire, que le sublime de ce morceau résidoitrésidait dans le dernier vers. En effet, la promptitude avec laquelle s'évanouit ce colosse, par le souffle de Dieu, voilà ce qui attire mon admiration ; et il suffit de me le dire, sans aucune recherche dans les termes. Appliquons la même réglerègle à l'exorde de M. Flechier. La désolation qu'entraîne la mort d'un grand homme est un objet triste et intéressant, mais qui n'est point sublime. DelàDe là cette especeespèce de décoration, dont l'orateur l'a revêtu, pour le rendre digne de notre admiration. J'espereespère que vous me pardonnerez maintenant ma façon de penser.

Vous pardonner, lorsque vous m'éclairez, répliqua Timagène ! eh bien, je m'appliquerai donc ce dernier vers de CinnaCinna ;

Auguste à tout appris, & veut tout pardonner.

Vous voyez que je plaisante dans le genre sublime. Car si quelque sentiment le fût jamais, c'est celui-ci. En l'examinant, selon les réglesrègles que nous venons de détailler, j'y trouve une expression naturelle &et concise : [p.] et la pensée fait naître en moi cette admiration tendre, qui n'est dûedue qu'à l'héroismehéroïsme porté à son comble. DelàDe là il est aisé de conclure que cette admiration est la vraie différence entre le sublime &et le simple pathétique, qui fait couler des pleurs, sans élever l'ameâme au-dessus d'elle-même.

Elle ne distingue pas moins le sublime, ajouta Euphorbe, d'avec la pensée noble. Celle-ci a de la grandeur ; mais elle ne produit point cette surprise ravissante, qui ne peut venir que du premier. Lorsque Velleius Paterculus3737Marcus Velleius Paterculus (~19 av. - ~31 ap. J.-C.) est l'auteur d'une Histoire Romaine (Historiarum Libri Duo). dit, en parlant de Ciceron : « Nous devons à ce grand orateur, de n'avoir point cédé la gloire du génie à ceux que nos armes avaient vaincus » ; * *« Vir ingenio maximus, qui effecit ne quorum arma viceramus, eorum ingenio vinteremur. » cette pensée assurément a de la noblesse : elle est digne du sujet qu'on veut louer ; mais elle n'a rien qui étonne l'esprit. Ce n'est donc qu'une pensée grande &et ingénieuse.

Si les pensées nobles et grandes, comme vous l'avez remarqué, continua [p.] Timagène, ne sont point admises dans les sujets simples &et badins, à plus forte raison le sublime doit en être banni, à moins qu'il ne soit ironique &et burlesque. Je croiroiscroirais même que le stilestyle grave &et modéré de l'histoire, devroitdevrait l'exclure aussi de cetcette especeespèce de récit.

Je ne suis pas tout à fait de votre avis, reprit Euphorbe. Nous avons dit, il y a quelques jours, que l'historien doit accommoder son stilestyle au sujet qu'il traite. Si l'on exige que celui de l'histoire soit simple, c'est dans les sujets ordinaires &et communs. Lorsque la matierematière l'exige, il doit s'échauffer &et s'élever : il peut même atteindre le sublime. Ces circonstances sont rares, j'en conviens ; mais elles ne sont pas sans exemple. L'écriture sainte pourroitpourrait seule nous en fournir assez : mais comme ce livre divin est plus fait pour régler notre conduite &et nos mœurs, que nos écrits, cherchons-en ailleurs. M. Bossuet, dans son histoire universelleHistoire universelle, est presque sublime partout ; témoin, cette phrase * *Premiere épo.Première époque, p. 9. : « La terre commence à se remplir, et les crimes s'augmentent. Cain, le premier enfant [p.] d'Adam et d'Eve, fait voir au monde naissant la premiere action tragique ; et la vertu commence dès lors à être persécutée par le vice » : Et cette autre, où parlant d'Auguste &et de ses victoires, il dit* *Neuvième épo.Neuvième époque, p. 101. ;: « La Pannonie le reconnoît ; la Germanie le redoute ; et le Véser reçoit ses loix. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus Christ vient au monde. » N'est-ce pas atteindre le sublime, que de dire avec Tacite, en racontant ce qui suivit la mort de Germanicus * *« Funus sine imaginibus et pompa, per laudes et memoriam virtutum ejus celebre fuit. » Ann.Annales, l. 2. ; « ses funérailles n'eurent point d'autre appareil ni d'autre pompe que sa gloire et le souvenir de ses vertus » ? Y a-t-il moins de grandeur dans l'endroit où l'abbé de Vertot décrit la retraite de la régente de Portugal, meremère d'Alphonse VI ? « Désabusée alors, dit-il, des vaines grandeurs de la terre, elle ne parut plus occupée que de celles que les hommes ne peuvent ôter..... Princesse [p.] d'un génie supérieur, &et qui eut les vertus de l'un &et l'autre sexe. Elle fit éclater sur le trône toutes les grandes qualités d'une souveraine ; et il sembla qu'elle eut oublié dans sa retraite, qu'elle eût jamais régné »* *Révol. de PortugalRévolution de Portugal, pag. 350.. Je pourroispourrais vous rapporter cent autres traits du même genre.3838La signalisation graphique des citations et des notes est quelque peu incohérente, dans ce paragraphe de l'édition originale, et a été régularisée ici.

Il y en a un dans la vie de S.Saint Basile, ajouta Timagène, qui m'a toujours semblé admirable. Ce grand homme interrogé sur sa foi par le préfet Modeste, lui parla avec une fermeté digne de sa religion et de son caracterecaractère. « Je n'ai jamais trouvé personne, dit le préfet étonné, qui m'ait répondu de la sorte : peut-être aussi, répondit le saint prélat, n'avez-vous jamais rencontré un évéque ». Si ce n'est pas là du sublime, je me trompe fort.

Il est aisé à reconnoîtrereconnaître, repartit Euphorbe : &et quand le dialogue l'accompagne, comme dans l'exemple que vous apportez, il lui donne encore plus de saillie. En effet, il y a certains traits frappansfrappants où l'auteur d'un récit doit laisser parler ses acteurs, pour conserver aux pensées toute leur force et leur grâce ; ou du moins rapporter leur entretien, [p.] &et même leurs expressions, par le moyen du dialogue indirect.

Je dois à Horace, reprit Timagène, de m'avoir fait connoîtreconnaître la différence du dialogue direct, et de l'indirect. La satyresatire troisiemetroisième du second livre est un dialogue direct entre le poëtepoète &et le philosophe Damasippe ; et celui-ci emploie l'indirect, pour raconter la fable du bœuf et de la grenouille.* *Lib. 2. Sat. 3. v. 313. Au reste, ce dernier me paroîtparaît plus difficile que l'autre, à cause de la répétition éternelle des liaisons, qui embarasse souvent l'écrivain, &et fatigue le lecteur. C'est sans doute par cette raison, qu'Horace les a supprimées, ainsi que la FontaineLa Fontaine qui a imité de lui cette fable.

Si le dernier est plus difficile, poursuivit Euphorbe, c'est l'affaire de l'Auteurauteur : mais il est certain qu'il a quelque chose de plus naturel, &et qu'il est plus commun que le premier, sur-toutsurtout dans les récits sérieux. Un seul exemple, que nous fournit Quinte-CurseQuinte-Curce,3939Il s'agit de Quinte-Curce (Quintus Curtius Rufus), historien romain ayant vécu sans doute au premier siècle après J.-C. peut nous faire concevoir quel ornement il leur prête. Abdalonyme, tiré par Alexandre du sein de la miseremisère, pour monter [p.] sur le trône de Sidon, paroîtparaît devant ce conquérant. L'historien pouvoitpouvait dire, que ce prince lui ayant demandé comment il avoitavait supporté son infortune, le nouveau roi lui avoitavait témoigné qu'il craignoitcraignait bien plus de plier sous le poids de la couronne, que sous celui de la pauvreté. Ce fait, qui paroîtparaît ainsi dans sa simplicité, a quelque chose de bien plus piquant lorsqu'on nous rapporte l'entretien de ces deux personnages, &et que nous assistons, pour ainsi dire, à leur conversation* *Q. Curt. l. 4.. Libet scire, inquit Alexander, inopiam qua patientia tuleris. Tum ille ; utinam, inquit, eodem animo regnum pati possim ! hæ manus suffecere desiderio meo. Nihil habenti, nihil defuit. M. Rollin traduit ainsi ce dialogue.* *Hist. Anc.Histoire ancienne, l. 14. sec. 6. « Je voudroisvoudrais bien savoir, dit Alexandre, avec quelle patience tu as porté ta miseremisère. Plaise aux Dieux, répondit-il, que je puisse porter cette couronne avec autant de force. Ces bras ont fourni à tous mes désirs, &et tandis que je n'ai rien eu, rien ne m'a manqué. »

[p.] Si le dialogue indirect réussit bien dans les sujets sérieux, répliqua Timagène, vous m'accorderez aussi que le direct a des gracesgrâces infinies, sur-toutsurtout dans un genre d'écrire plus gai &et plus léger. Pour moi, je ne vois rien de plus délicat, que le dialogue d'Acanthe &et de Pégase. L'Auteurauteur, au lieu de détailler gravement les vertus et les victoires de Louis-le-Grand, et de célébrer la rapidité de ses conquêtes, saisit l'occasion d'un voyage qu'il devoitdevait faire avec le roi : &et, dans la nécessité où il étoitétait de trouver un cheval, il imagine un entretien entre lui &et le coursier des muses. Cette fiction ingénieuse répand dans l'éloge qu'il fait, tout le sel et tout l'agrément imaginable. J'ai transcrit ces jours-ci sur mes tablettes, ce joli morceau.

ACANTHE.
A mon secours, Pégase, en ce besoin extrême :
Il me manque un cheval ; il faut suivre le Roi.
PEGASE.
Le suivre ! Et quel moyen ? Je ne le puis moi-même,
[p.291]Non plus que ton bidet, ou ton grand palefroi.
ACANTHE.
Tu suivis toutefois le diligent Achille
Dans le cours glorieux de ses hardis exploits.
PEGASE.
D'accord : mais en dix ans il prenoit une ville :
En prit-il jamais quatre en la moitié d'un mois ?
ACANTHE.
Et le fameux César, qui presque sans combattre,
Venoit, voyoit, vainquoit, ne le suivois-tu pas ?
PEGASE.
Jamais il n'eut quitté la belle Cléopâtre,
Pour venir prendre Dole un jour de Mardisgras.
ACANTHE.
Mais Alexandre enfin, vite comme un tonerre,
Toujours à ses côtés te voyoit galopper.
[p.] PEGASE.
Je le perdais souvent : il alloit tant que terre :
Mais quand il s'enivroit, on pouvoit l'attraper.
ACANTHE.
Je t'entends : rien ne suit un Roi que rien n'arrête,
Ni plaisirs, ni douleurs, ni brouillards, ni beaux jours ;
Ni calme decevant, ni terrible tempête ;
Ni le froid des hivers, ni le feu des amours.
Comme toi je l'admire, et ne m'en saurois taire :
Sur un si grand sujet on ne peut achever.
Mais, adieu ; pour ce coup tu n'es pas mon affaire ;
Je veux un vrai cheval, que je puisse crever.

Vous citez là un homme, reprit Euphorbe, que j'appelleroisappellerais volontiers le héros du récit. Le moindre mérite de Pellisson-Fontanier est d'avoir donné une histoire de l'Académie, parfaitement bien écrite. La délicatesse de son esprit et la bonté de son cœur, le dédommageaient abondamment de la difformité de ses [p.] traits.4040Paul Pellisson-Fontanier, dit Paul Pellisson (1624-1693), est un homme de lettres et historien français. Mais puisque vous faites registre des dialogues ingénieux, vous pourriez joindre au premier, celui où Patrix raconte un songe qu'il prétend avoir eu. Il est indirect ; et néanmoins vous avouerez qu'il peut servir de modelemodèle dans la narration badine. Le voici :

Je rêvois cette nuit, que de mal consumé,
Côte à côte d'un pauvre on m'avoit inhumé,
Et que n'en pouvant pas souffrir le voisinage,
En mort de qualité je lui tins ce langage.
Retire toi, coquin ; va pourrir loin d'ici :
Il ne t'appartient pas de m'approcher ainsi,
Coquin ! me répond-il d'une arrogance extrême,
Va chercher tes coquins ailleurs ; coquin toi-même.
Ici tous sont égaux : je ne te dois plus rien :
Je suis sur mon fumier comme toi sur le tien.4141Le poème est attribué à Pierre Patrix (1585-1672) ; voir Poètes français, ou choix de poésies des auteurs du second et du troisième ordre, des XVe, XVIe, XVIIe, et XVIIIe siècles, avec des notices sur chacun de ces auteurs, éd. par Jean Baptiste Joseph de Champagnac, Mónard et Desenne, fils, 1825, p. 275.

Voilà une leçon, dit alors Timagène, plus capable peut-être de faire impression sur les grands, que le meilleur sermon. Cette pensée, que la mort égale les conditions, avoitavait été repétéerépétée cent fois : mais le tour de cette conversation lui rend un air de jeunesse, qu'elle avoitavait perdu depuis long-tempslongtemps. Vous [p.] plaisanterez tant qu'il vous plaira ; je veux donner place à cette petite piecepièce, à la suite de celle que je viens de vous rapporter.

Eh-bien ! répliqua Euphorbe, pour le faire plus aisément, rendons-nous dans mon cabinet. Vous y trouverez tout ce qui vous sera nécessaire pour cela.